La virginité ou l’esclavage au féminin (vidéo)

- 2 mai 2012

BRUXELLES – « Saigner pendant la nuit de noce, telle est l’obsession des femmes qui me consultent, me confie Martin Caillet, gynécologue et chirurgien à l’hôpital Saint-Pierre, un spécialiste du périnée qui pratique des chirurgies d’hyménoplastie, c’est–à-dire la réfection de l’hymen. Encore une fois, insiste-t-il, ces femmes, pour la plupart très jeunes, ne viennent pas me voir pour ne plus être de nouveau non vierges, elles viennent pour une seule et unique raison, saigner le jour du mariage

En effet, l’obsession du drap blanc souillé par la tache rouge sang est profondément ancrée dans les mentalités des sociétés patriarcales. Dans le marché du mariage, les femmes acquièrent la meilleure valeur marchande si elles sont de première main, c’est-à-dire vierges à l’opposé de l’homme dont le prestige est proportionnel au nombre de ses expériences et aventures sexuelles antérieures dont il se vante constamment en exhibant fièrement son tableau de chasse.

Dans un tel contexte, le sexe de la femme devient un champ de bataille disputé par des clans qui n’ont pour seul souci que la primauté de leur honneur, un honneur qui se loge entre les cuisses des femmes.

N’est-ce pas là une manifestation de la domination masculine ? La virginité, l’honneur, la pudeur et le respect des traditions ne constituent-ils pas la prison dorée ou obscure de millions de femmes à travers le monde? Et alors, me direz-vous ? Sommes-nous obligés de reproduire et de perpétuer de tels schémas archaïques et inégalitaires encore de nos jours ?

Et si jamais le drap blanc ne virait pas au rouge

Dans une lettre publiée en 2007 dans le quotidien La libre Belgique, Armand Lequeux, docteur en médecine et en gynécologie, consultant en sexologie aux cliniques universitaires Saint-Luc de Bruxelles et président de l’Institut d’études de la famille et de la sexualité à l’Université catholique de Louvain, explique en des termes colorés la portée sociale d’une telle chirurgie. «L’hyménoplastie est une opération chirurgicale qui reconstitue avec soin une « barrière » hyménale à l’entrée du vagin afin de recréer une pseudo-virginité capable, la nuit des noces, de leurrer le plus futé des maris et de rendre son honneur perdu à la plus délurée des épousées

En Belgique tout comme au Pays-Bas, deux sociétés multiculturelles, l’hyménoplastie se fait au vu et au su de tout le monde dans les hôpitaux publics et bénéficie d’un remboursement du régime des soins de santé. Pour cette intervention, on utilise le même code qu’on retrouve également pour des interventions de reconstruction à la suite d’accouchements, de brûlures, de traumatismes, de séquelles d’abcès, de cancers ou encore de désinfibulations.

En France par contre la pratique n’est guère encouragée bien qu’elle se fasse dans quelques cliniques privées qui ont trouvé là une occasion en or de se remplir les poches.

Alors, c’est simple, les demandes explosent ! L’opération connaît un fier succès. Les filles sont de plus en plus jeunes, surtout d’origine marocaine et turque. Mais il y a également bon nombre de Maghrébines et des filles du Proche et Moyen-Orients, me font remarquer mes interlocuteurs.

« Il s’agit essentiellement de jeunes filles, âgées entre 17 et 20 ans pour la plupart, des communautés issues de l’immigration, précise Armand Lequeux dans une entrevue à La libre Belgique. Je n’ai personnellement jamais entendu qu’une telle demande ait émané de jeunes filles d’autres origines. Au contraire, paradoxalement, celles-ci demanderaient plutôt l’inverse. C’est-à-dire de l’aide pour ne plus avoir une virginité inconfortable et gênante lors d’un rapport sexuel qu’elles envisagent d’avoir. Quand on a 21 ou 22 ans, en Belgique, et que l’on est encore vierge, il peut en effet arriver que l’on ne se sente pas bien. Voire que l’on ait honte au point de venir chercher de l’aide chez un gynécologue. On voit donc très bien à quel point cette question est éminemment culturelle : à une patiente qui a honte d’être vierge peut succéder en consultation une autre qui est gênée de ne plus l’être. »

Sujet sensible voire explosif car on connaît bien les susceptibilités et les tabous que soulèvent la sexualité des femmes dans ces communautés. Surtout que les demandes de certificat de virginité progressent tout autant.

Tout allait bien… avant l’amour, la passion et le sexe

Et puis, il y a ce courant de pensée différentialiste – vous savez celui qui prétend que toutes les cultures se valent et que tout est bon dans les cultures -, solidement ancré dans les sociétés occidentales, qui ne voit dans ces manifestations que de « simples expressions culturelles » tout au plus un peu « exotiques ».

Marleen Temmerman en est l’incarnation. Autorité reconnue dans le domaine de la santé et des droits sexuels et reproductifs, la gynécologue explique sa position dans un journal médical : « Nous devons aider ces femmes, elles ont grandi ici, elles sont souvent aussi libres que les filles de leur âge avec leurs petits amis, mais elles sont censées être vierges quand elles se marient. Je suis bien consciente qu’en les aidant nous contribuons à entretenir le mythe. Mais en même temps, comme médecin, nous devons répondre à un besoin sanitaire exprimé par une femme à titre individuel. Je considère par conséquent l’hyménoplastie comme un acte médical de prévention…« .

Rien à faire, les traditions de « là-bas » rattrapent les filles d’« ici » et finissent par les engloutir. Pourtant jusque-là tout allait bien ou presque. C’était avant qu’elles ne « dérapent », c’est-à-dire avant l’amour, la passion et le sexe. D’ailleurs beaucoup d’entre elles « résistent » à leurs passions amoureuses. Certaines vivent même une sexualité débridée, malsaine, voire perverse ou tout est permis sauf « l’acte » en soi. Mais il arrive aussi qu’elles « flanchent » et vont se consoler, par la suite, dans le cabinet d’un médecin ou d’un travailleur social.

Remarquez, la pression est tellement forte. Terrassée par la peur, les jeunes femmes s’écrasent sous le poids des archaïsmes. Peur de ne pas trouver un mari. Peur de décevoir leur propre famille. Peur de déshonorer leur communauté. Peur d’être répudiée ou rejetée. Cette peur, c’est celle que Martin Caillet entrevoit dans les yeux de ses patientes.

Au fil du temps, ce qui ne devait être qu’une simple chirurgie d’une quinzaine de minutes tout au plus est devenu pour ce jeune gynécologue une source de remise en cause profonde.

« Ce questionnement que j’ai et que nous avons tous, c’est la confrontation entre l’idée de lutter pour une cause ou bien celle d’essayer d’aider des individus. Alors c’est évident en tant que jeune gynécologue, voir une jeune femme arriver en détresse, on a l’impression de l’aider. C’est bien le cas d’une certaine manière. Certes, individuellement, on les aide et même beaucoup. C’est très tentant d’accepter. Sauf que ce qui m’ennuie, pour être honnête, c’est que je suis de plus en plus dérangé par la démarche des patientes à qui j’ai à faire.

Maintenant, j’ai envie de savoir plus, ce qu’elle pense, de discuter avec elle, de leur expliquer et de leur dire que je ne me sens plus tout à fait serein face à leur démarche.

Ce qui me rend fou, c’est qu’on ne peut pas vraiment discuter avec elles. C’est terriblement dommage. Parce qu’elles sont si jeunes et si démunies.

Tout compte fait, est-ce acceptable de commencer sa vie conjugale – parce qu’il est toujours question de mariage – par un mensonge ?»

La virginité, la pire des impostures

Dans un livre d’entretiens intitulé La Laïcité à l’épreuve du XXIe siècle, écrit sous la direction de Nadia Geerts, professeur de philosophie, Hugo Godoy, gynécologue, qui pratique également des chirurgies d’hyménoplastie, est catégorique : « personne ne peut dire si une femme est vierge ou pas ».

En France, son collègue Israël Nisand est cinglant : « Quand on regarde entre les jambes d’une femme pour voir si elle est vierge, on la traite comme une vache. Une femme qui se laisse traiter comme un objet une fois sera traitée comme un objet toute sa vie. Quand, au nom de la religion et de la tradition, on laisse examiner sa virginité, cela dégrade la situation des femmes en France. C’est ce que j’apprends aux lycéens que je vois deux heures par semaine : les filles ne doivent pas se laisser imposer la virginité par un homme qui court à droite à gauche. »

Jamila Si M’hammed, psychiatre ayant mis sur pied il y a quelques années la clinique des exilés à l’hôpital Saint-Pierre, explique le schéma social sur lequel repose la croyance de virginité : « Les femmes ignorent tout de ce qu’est l’hymen, et on les maintient dans un état d’ignorance par rapport à cela. Les garçons eux savent juste que la fille doit avoir mal, donc ils vont lui faire mal pour se dire qu’ils sont de vrais hommes, qu’ils ont été capables de dépuceler la fille. S’il n’y a pas de sang, l’éducation parentale est remise en question : d’une part, cela signifie que les parents ont mal éduqué leur fille, puisqu’elle n’est plus pure; de l’autre, l’homme, qui est censé être viril, ne peut pas prouver sa virilité »

Après une chirurgie d’hyménoplastie, il n’y a aucune garantie en matière de saignement lors de la défloraison, de même que pour n’importe qu’elle femme vierge ou pas vierge. Dans 44 % des cas, la défloration, c’est-à-dire la première pénétration vaginale, ne provoque pas de perte de sang.

« J’ai d’ailleurs sollicité mon service dans son ensemble pour qu’on puisse entamer une discussion pour savoir s’il y a lieu de continuer la pratique (hyménoplastie) ou bien de l’arrêter, me confie Martin Caillet. J’ai l’impression qu’on va arrêter de le faire

Une partie de la réponse se trouve dans l’histoire de l’hôpital Saint-Pierre qui n’est pas n’importe quel hôpital. En effet, c’est ici que des avortements s’organisaient en toute illégalité il y près de trente ans.

Pour avoir défié l’autorité, des médecins ont fait de la prison. Depuis, les lignes de friction se sont déplacées ailleurs. Il reste que la libération sexuelle des femmes et le libre choix en matière de procréation marque encore beaucoup d’esprits.

C’est vraisemblablement dans cette tradition de lutte que s’inscrit ce formidable gynécologue Martin Caillet qui n’a point peur de nommer les choses. C’est déjà un bon début.

La Belgique et les mutilations génitales féminines

- 1 mai 2012

 

Bruxelles- Il passe en coup de vent manger une bouchée au restaurent de l’hôpital Saint-Pierre, située en plein centre de Bruxelles dans un quartier d’immigrants, de nouveaux arrivants et d’illégaux, avant de reprendre ses consultations de l’après-midi au service de gynécologie-obstétrique. « Je suis horriblement en retard me lance-t-il en s’asseyant, ça arrive rarement que je sois appelé pour un accouchement d’urgence, ça devait arriver aujourd’hui, alors que nous avions rendez-vous, désolé ! » Entre temps, il se tourne vers le serveur pour lui commander une salade qu’il grignote un peu.

Parce qu’encore là, le temps lui manque, tel un torrent intarissable, le flux de ses mots s’accélère pour raconter quelques existences défoncées croisées au cours de sa pratique de jeune gynécologue-chirurgien.

Il fait gris ce matin à Bruxelles. Il pleuviote. Quelques arbres sont déjà en fleurs. A l’hôpital Saint-Pierre, tout le monde s’active.

Martin Caillet est un spécialiste du périnée. A son bureau, il reçoit des femmes de toutes les origines et de toutes les classes sociales. Ses rencontres avec ces patientes l’ont plongé dans des réalités qui jusqu’à tout récemment étaient restées confinées quelque part dans sa tête au seule domaine théorique.

« Un patiente vient me voir et me dit : j’ai mal pendant les rapports sexuels et parfois même  j’ai des blessures à cause de mon excision et donc ce sont souvent des patientes qui ont des difficultés sexuelles bien évidemment, alors cette femme m’explique que lorsqu’elle fait l’amour avec son compagnon que par ailleurs elle ne désire pas tellement et qui au bout d’une demi-heure ou trois quarts d’heure du rapport  ça commence à bruler et au bout de la deuxième ou troisième fois d’affilées elle a un peu mal. Alors, voilà c’est facile de la rassurer surtout lorsqu’elle ajoute moi je n’ai envie qu’une fois par semaine alors que lui en a envie plusieurs fois par jour. Ces dames comme elles n’ont jamais discuté de sexualité, elles n’ont aucun référentiel.»

Quand la misère du monde se loge au creux de l’oreille

Le professionnel jongle entre plusieurs sphères et s’interroge à voix haute sur l’exercice d’un métier qui l’a amené à bourlinguer d’un pays à l’autre pour découvrir la terrible condition des femmes. Mais ce n’est pas lui qui se déplace vers le monde. C’est la terre qui vient déverser, à chaque jour, un peu de sa misère au creux de son oreille.

A force de voir défiler dans son bureau des femmes ayant subi des mutilations génitales (MGF) essentiellement des excisions (ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres de la vulve, avec ou sans excision des grandes lèvres) et des infibulations (accolement et suture des grandes lèvres de la vulve, avec ou sans ablation du clitoris, laissant une petite ouverture pour que l’urine et les menstruations puissent s’écouler) le médecin prend brusquement conscience de l’immense vulnérabilité de plusieurs de ses patientes. « Car ce qui frappe chez elles c’est leur grande  ignorance de la sexualité, insiste Martin Caillet ».

« C’est toujours des histoires qui commencent par une douleur lors d’un rapport sexuel, raconte le médecin, et quand on demande à la patiente, alors comment ça se passe? On entend des choses comme ça : « Mon mari travaille la nuit alors quand il rentre à 5h00 du matin, je suis réveillée par son sexe qui rentre en moi et donc ça brule un peu au début. Alors, je les envoie à des collègues sexologues spécialisés pour les aider à se faire une idée de la sexualité.»

Les Mutilations génitales féminines une réalité en Belgique

Viviane Teitelbaum au micro, Présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique

« Si les MGF sont essentiellement pratiquées en Afrique subsaharienne et dans la péninsule arabique, les pays occidentaux qui accueillent des femmes venant de ces communautés sont de plus en plus confrontés à de tels pratiques et à leurs conséquences assez dramatiques, fait remarquer Viviane Teitelbaum, présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique qui a pris sous son aile une jeune mère excisée ayant fuit son mari avec ses enfants avant d’en perdre la trace.

La Belgique, c’est le bout du voyage. Dans ce pays, près de 80 % des femmes concernées par ces problématiques sont originaires de 10 pays d’Afrique : Guinée, Somalie, Égypte, Nigeria, Éthiopie, Côte d’Ivoire, Sierra Leone, Sénégal, Burkina Faso et Mali.

Une étude récente publié par le ministère fédérale de la Santé publique, révèle que 6 260 filles et femmes (de 4 ans et plus) sont « très probablement déjà excisées» et 1 975 seraient « à risque d’excision » soit une population cible totale de 8 235. Une attention particulière en matière de prévention est portée sur les petites filles de moins de 5 ans nées en Belgique (1 042) afin d’éviter qu’elles subissent une excision soit sur le territoire belge soit lors d’un retour au pays d’origine des parents pendant les vacances.

Tous mes interlocuteurs insistent sur une chose. Pour répondre aux besoins de ces femmes, il faut non seulement prendre en charge les complications gynéco-obstétricales mais aussi répondre à une demande croissante de chirurgie réparatrice telle la reconstruction du clitoris par exemple.

S’ajoute à cela tout le coté social, affectif et psychique dont il fait tenir compte pour surmonter les traumatismes subis. Car souvent, dans le pays d’origine, c’est une matrone qui charcute la fillette ou la jeune fille maintenue par des proches sans la moindre anesthésie en utilisant des instruments grossiers : couteau, lame de rasoir ou morceau de verre et en cas d’infibulation la plaie est recousue à vif avec du gros fil non stérile.

Mutiler pour extirper la jouissance des femmes

Dans un livre intitulé La Laïcité à l’épreuve du XXIe siècle sous la direction de Nadia Geerts, professeur de philosophie, Jamila Si M’hammed, psychiatre ayant mis sur pied il y a quelques années la clinique des exilés dans le même hôpital ciblant spécifiquement des populations d’immigrantes précise la finalité de telles mutilations. « Si la circoncision et l’excision sont deux actions qui retirent une par intime de l’autre, la circoncision n’annule cependant en rien le droit au plaisir, contrairement à l’excision qui procède à l’ablation de tout organe, empêchant ainsi sa fonction première : l’orgasme. La finalité au niveau social n’est donc pas la même, puisque l’excision permet le contrôle de la sexualité des femmes, alors que la circoncision ne contrôle en rien la sexualité des hommes »

Le compte rendu de l’association GAMS (http://www.gams.be) qui lutte contre les mutilations génitales féminines à la suite d’une journée de sensibilisation organisée dans ses locaux le 25 février dernier évoque ces insurmontables blessures. « Quels sont les sujets que vous aimeriez qu’on aborde ?” lance Pauline, une jeune sage femme de Saint Pierre, bénévole de l’association. Silence, puis après quelques instants une première voix s’élève : “la différence entre une femme excisée et non excisée”. “Sur quel plan ?” répond Pauline. “Euh…, vous savez, quand on est excisée et qu’on se marie à 14 ans avec un homme de 50 ans, ce n’est pas la même chose que chez vous, vous comprenez ?”. Et les langues se délient, une à une, toutes les femmes de ce petit groupe vont donner leur âge de mariage : 13 ans, 14 ans, 15 ans et l’âge de leur mari : 50 ans, 53 ans, 55 ans… Elles ont toutes été excisées ou infibulées. Leur première nuit de noce, elles l’ont vécue comme “un viol”, “une douleur immense” et “il y a les vieilles qui attendent à la porte qu’on apporte le drap avec le sang pour montrer qu’on est vierge”. Elles sont venues ici pour fuir cette violence double (excision et mariage forcé) et pour protéger leurs petites filles de cette violence. »

Le nombre de femmes excisées en nette augmentation

Bien qu’une loi spécifique incrimine la pratique des mutilations génitales depuis 2001 (art. 409 du Code Pénal) des médecins (gynécologues et urologues) ont témoigné avoir reçu des demandes d’excision ou de (ré-) infibulation de parents. De plus, le nombre de femmes excisées qui accouchent en Belgique est en constante augmentation et a été multiplié par trois au cours des dix dernières années.

Martin Caillet témoigne encore de l’imbrication qui existe entre l’excision, les mariages précoces et les mariages forcés : « Une femme de 40 ans vient me voir et me dit : docteur, les rapports sexuels se passent mal et je n’ai pas plaisir. Très bien. Racontez-moi votre histoire : Quand j’ai eu 16 ans, j’ai été marié de force parce que la deuxième femme de mon père ne voulait pas les enfants du premier lit à la maison alors on m’a mariée à un vieux qui m’a violée, tapée pendant 15 ans et comme je ne suis pas tombée enceinte il m’a répudiée alors on m’a marié à un autre vieux qui a fait la même chose, j’en eu assez et suis partie. Je suis arrivée en Belgique il y a trois mois. »

Attentive à ces problématiques, la Belgique fait partie des 12 États membres de l’Union européenne dont la Suède, l’Irlande et le Royaume-Uni à avoir ont mis sur pied un plan d’action national pour lutter contre les violences faites aux femmes qui intègrent, pour la première fois, les mariages forcés, les mutilations génitales et les crimes d’honneur.

Amnesty International et la victimisation des musulmans

- 27 avril 2012

Le nouvel air du temps est à la victimisation et aux bons sentiments. Cette nouvelle posture moralisatrice ici comme ailleurs bénéficie de multiples relais amplificateurs.

Qu’ils se trouvent dans la sphère médiatique, associative, politique ou académique, l’analyse de ces groupes d’intérêt est toujours la même lorsqu’il est question de racisme.

D’un côté, il y a les « pauvres musulmans » formant un bloc monolithique et, de l’autre, une société d’accueil constituant  également à son tour un bloc homogène qui a le monopole du racisme. Ai-je besoin de préciser que les premiers sont toujours les victimes des seconds?

C’est ce que dit le rapport d’Amnesty International consacré à la discrimination à l’égard des musulmans en Europe, rendu public cette semaine. Comment est ce que l’organisme en est arrivé à ses conclusions? Après avoir fait un tour d’horizon des législations et des pratiques en vigueur dans quelques pays.

Par exemple, le simple fait d’interdire le port du voile islamique dans les institutions publiques de l’État en France ou en Belgique notamment est une forme de discrimination. La même logique prévaut dans les écoles publiques où le port de tous signes religieux ostentatoires est proscrit. Le rapport stipule : « les restrictions concernant les signes et vêtements religieux et culturels ne doivent être adoptées qu’après avoir organisé une véritable consultation incluant parents et élèves. Il est également nécessaire d’envisager des mesures alternatives qui permettraient de parvenir au même résultat. »

On s’imagine bien le père Shafia débarquant à l’école de ses filles pour essayer de trouver un « consensus » ou encore le père d’ Aqsa Parvez cherchant à négocier un « compromis ».

Ce qui ne dit pas le rapport

Quelque chose me dit que ces histoires « d’habillement » sont bien plus nombreuses qu’on ne le pense. D’ailleurs, hier encore une enseignante m’a appelée pour me parler d’un « cas », celui d’une Afghane ayant du mal à sortir la tête de l’eau en raison des pressions qu’exerce sur elle  sa propre famille.

Malheureusement, cette enseignante ne trouvera rien pour elle dans le rapport d’Amnesty International qui fait l’impasse sur tous ces phénomènes que nous observons, impuissants, et qui deviennent de plus en plus fréquents et insoutenables.

Les crimes d’honneurs sont en hausse, le port du voile islamique n’est plus circonscrit aux filles pubères mais il touche de plus en plus de petites filles âgées d’à peine cinq ou six ans. Certains musulmans refusent de saluer des personnes de sexe opposé et certains autres refusent même de se faire soigner par des médecins invoquant le même prétexte.

Ces pratiques ne sont pas l’apanage des immigrants de la première génération mais plutôt ceux de jeunes pour la plupart nés en Europe. En effet, le politologue Olivier Roy estime que le salafisme (islam rigoriste) progresse rapidement en Europe chez les jeunes des deuxième et troisième générations issues de l’immigration. Des jeunes sont devenus plus religieux et plus orthodoxes que leurs parents, développant ainsi une forme de contre-culture à l’islam pratiqué par leurs ascendants. Cette nouvelle adhésion marque aussi une rupture culturelle avec les pays d’appartenance de leurs parents.

Comme l’explique Gilles Kepel dans son essai À l’ouest d’Allah : « En se réclamant de l’islam – qu’ils chargent de significations fort diversifiées –, un certain nombre de jeunes Noirs des États-Unis, d’Indo-Pakistanais d’Angleterre ou de Maghrébins de France effectuent une rupture culturelle volontaire, sur une base d’identité communautaire, avec les valeurs dominantes de nations dont ils sont pour la plupart des citoyens de droit, mais qui, selon eux, les excluent de fait. »

La séparation du politique et du religieux : un préalable à la démocratie

Cette intransigeance, ce refus de l’Autre, cette remise en cause constante et permanente des principes et des valeurs communes démocratiquement établies sont véhiculées par un islam politique qui prend racine dans la confrérie des Frères musulmans.

L’islam des Frères a brimé le processus de sécularisation des pays musulmans qui était bel et bien en marche avec l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), le 29 octobre 1923, et l’abolition du califat. Il a contrarié le mouvement réformiste de la Nahda initié par des penseurs essentiellement égyptiens à la fin du 19ème siècle et il a totalement noyé « l’islam ordinaire » en plus de paver la voie à l’islam salafiste (islam rigoriste) et djihadiste (islam appelant au jihad).

Son but aujourd’hui est  faire plier l’Occident en le culpabilisant et maintenir l’Orient dans les ténèbres. D’ailleurs, la montée fulgurante des mouvements islamistes, toutes tendance confondues, au Maghreb et au Moyen-Orient, en est l’une des illustrations les plus manifestes.

Rappelons-le encore une fois, la séparation du politique et du religieux est un préalable à la démocratie aussi bien en Occident que dans les pays musulmans. Sur ce, je vous laisse avec cette histoire à méditer.

Un lecteur m’écrit :

« Il y a plusieurs années j’avais employé un jeune technicien musulman très compétent dans le domaine biomédical. Son travail consistait à installer et faire l’entretien d’appareils scientifiques dans les laboratoires. J’ai dû le congédier après quelques mois parce qu’il refusait de recevoir ses ordres d’une jeune portugaise qui était responsable de distribuer les commandes de travail à nos techniciens. Il demandait à recevoir ses ordres directement de moi. Je lui ai fait savoir que cette jeune femme était là bien avant lui et qu’il n’était pas question que je change ses conditions d’emploi pour convenir à ses croyances religieuses archaïques. Aucun technicien québécois (j’ai eu aussi un Roumain) n’avait de problème à accepter qu’une femme lui remette ses commandes de clients à visiter chaque matin. Plus jamais je n’ai engagé de musulmans. La réaction de la plupart des gens aurait été de m’accuser de discrimination. Je réponds que c’est plutôt du discernement et c’est dans ces situations qu’on voit la grande naïveté des gens de penser tout de suite à des accommodements raisonnables pour solutionner ces situations, plutôt que de mettre les choses à leur place. La discrimination venait plutôt du technicien en question et il pouvait bien exiger de ne pas recevoir d’ordres d’une femme dans son pays d’origine (Maroc) mais pas ici au Québec ou au Canada. »

 

S’approprier la citoyenneté à travers l’éducation et la culture

- 25 avril 2012

Il n’y a pire condition que celle qui fige l’individu dans l’incapacité. Conjuguée à l’échelle d’une société, elle devient une machine à produire des personnes atomisées subissant leur destin et laissant loin derrière le champ des possibles. Il en va ainsi à chaque fois qu’une société devient « structurellement incapable ».

Un tel malheur n’est pas une fatalité. Qu’est-ce la citoyenneté sinon cette possibilité de penser de travailler et de rêver à des lendemains meilleurs? Dans ce processus d’appropriation du politique, l’éducation et la culture sont des moteurs. Il ne s’agit pas seulement  d’y « accéder » mais de s’approprier les outils de l’autonomie de la pensée et de l’action.

Le défi aujourd’hui est de développer notre potentiel  collectif de productions de symboles nationaux à la fois en tenant compte de l’immense héritage qui nous a été légué, notamment a travers la Révolution tranquille et tous ses chamboulements mais plus encore en le faisant fructifier, ce qui est d’autant plus important alors que nous vivons des questionnements sérieux sur la nature de l’État que nous voulons. Une fois que nous aurons exploré tous les chemins qui nous permettrons d’appréhender l’avenir avec sérénité, nous devrons choisir.

Cependant, quelque soit le paradigme que nous nous donnerons, l’éducation et la culture devront constituer des préoccupations majeures. Car seule la culture, entendue dans ses sens les plus variés et divers,  continuera de nous caractériser en tant que peuple. Cette culture, c’est elle qui forge notre identité, nous donne des assises historiques et nous propulse dans l’universel.

Car nous existons à travers nos créateurs, nos artistes et nos penseurs.  Ce n’est pas rien. C’est même considérable. Toute cette créativité nous dit aussi quelque chose sur l’inventivité et l’intelligence populaires ainsi que sur l’immensité et la richesse de notre territoire. Elle nous dit surtout que nous ne sommes pas un peuple désincarné.  Quoique les tentations de nous aseptiser, de nous diaboliser, voire de nous fasciser sont de plus en plus grandes. Ne nous laissons pas distraire par ces vaines et navrantes accusations. Tout compte fait, je fais mienne cette citation du philosophe Bernard Stiegler : « Cultivons notre droit à l’élévation tout au long de la vie dans le respect de notre histoire et de nos principes fondateurs. »

Et rappelons-nous qu’une culture qui meurt, c’est un peuple qui s’éteint. Mon amie Hafida Oussedik, architecte, a pris une résolution: celle d’acheter un livre québécois par mois. Elle m’en parle à chacune de nos rencontres. Remarquez, qu’elle n’est pas toujours enthousiaste. Mais elle ne perd jamais de sa verve. Et si l’on s’appropriait son geste.

Trop, c’est trop !

- 23 avril 2012

Ceux qui on déjà lu Max Weber doivent certainement se rappeler de son fameux concept relatif à la violence légitime de l’État.  En « temps normal », dans un pays démocratique, rare son ceux qui contestent à l’État son utilisation. Force est de reconnaître qu’il en a même le monopole et les attributs.

Ces deux univers, la « violence » d’une part et l’État de l’autre, qui pourraient paraître à priori antinomiques, se cofondent  sans heurt en autant que les citoyens reconnaissent à l’État son entière légitimité. L’élément fondamental de ce pacte social tient, bien sûr, dans cette  légitimité. Toutefois si elle venait à s’effriter, ce qui était autrefois incontesté devient soudainement contestable.

Surtout si l’État, empêtré dans quelque scandale que ce soit, rompt le dialogue social et force la main, par l’intermédiaire du corps policier, à un acteur de la société en particulier tout en se montrant « mou » à l’égard de plusieurs autres. Ce traitement différencié ne fait qu’exacerber les tensions et dégrader le climat social.

C’est ce qui arrive dans le conflit qui oppose les étudiants à la ministre Beauchamp. Comment expliquer qu’un gouvernement incapable de sévir contre des Mohawks bloquant des routes et qui a notamment fermé les yeux pendant longtemps sur la corruption dans la construction puisse agir d’une façon aussi unilatérale envers les étudiants ?

En sous-estimant leur rôle, leur potentiel ainsi que leur capacité de mobilisation, la ministre de l’Éducation a cruellement manqué de vision.

Cette façon de traiter des citoyens à part entière n’est pas digne d’un pays démocratique. Comment dire? Dépêcher des flics pour mâter des étudiants est franchement indécent. Tenter de les monter les uns contre les autres est terriblement détestable. Encourager la judiciarisation du conflit est pitoyable. En somme, tous les ingrédients étaient réunis pour faire déraper ce conflit vers un affrontement des plus destructifs. S’ajoute à tout le reste la « valse » hésitante d’une des organisations estudiantines à condamner les actes de violence.

Alors, que faire ? Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre l’augmentation des frais de scolarité ; elle est plutôt dans le rétablissement au plus vite du dialogue entre les parties, c’est-à-dire ouvrir un débat avec les trois associations qui représentent les étudiants.

Trop de temps a été perdu. Au diable cette frousse qui glace le cœur et congèle la raison. Trop, c’est trop !