BRUXELLES – « Saigner pendant la nuit de noce, telle est l’obsession des femmes qui me consultent, me confie Martin Caillet, gynécologue et chirurgien à l’hôpital Saint-Pierre, un spécialiste du périnée qui pratique des chirurgies d’hyménoplastie, c’est–à-dire la réfection de l’hymen. Encore une fois, insiste-t-il, ces femmes, pour la plupart très jeunes, ne viennent pas me voir pour ne plus être de nouveau non vierges, elles viennent pour une seule et unique raison, saigner le jour du mariage.»
En effet, l’obsession du drap blanc souillé par la tache rouge sang est profondément ancrée dans les mentalités des sociétés patriarcales. Dans le marché du mariage, les femmes acquièrent la meilleure valeur marchande si elles sont de première main, c’est-à-dire vierges à l’opposé de l’homme dont le prestige est proportionnel au nombre de ses expériences et aventures sexuelles antérieures dont il se vante constamment en exhibant fièrement son tableau de chasse.
Dans un tel contexte, le sexe de la femme devient un champ de bataille disputé par des clans qui n’ont pour seul souci que la primauté de leur honneur, un honneur qui se loge entre les cuisses des femmes.
N’est-ce pas là une manifestation de la domination masculine ? La virginité, l’honneur, la pudeur et le respect des traditions ne constituent-ils pas la prison dorée ou obscure de millions de femmes à travers le monde? Et alors, me direz-vous ? Sommes-nous obligés de reproduire et de perpétuer de tels schémas archaïques et inégalitaires encore de nos jours ?
Et si jamais le drap blanc ne virait pas au rouge
Dans une lettre publiée en 2007 dans le quotidien La libre Belgique, Armand Lequeux, docteur en médecine et en gynécologie, consultant en sexologie aux cliniques universitaires Saint-Luc de Bruxelles et président de l’Institut d’études de la famille et de la sexualité à l’Université catholique de Louvain, explique en des termes colorés la portée sociale d’une telle chirurgie. «L’hyménoplastie est une opération chirurgicale qui reconstitue avec soin une « barrière » hyménale à l’entrée du vagin afin de recréer une pseudo-virginité capable, la nuit des noces, de leurrer le plus futé des maris et de rendre son honneur perdu à la plus délurée des épousées.»
En Belgique tout comme au Pays-Bas, deux sociétés multiculturelles, l’hyménoplastie se fait au vu et au su de tout le monde dans les hôpitaux publics et bénéficie d’un remboursement du régime des soins de santé. Pour cette intervention, on utilise le même code qu’on retrouve également pour des interventions de reconstruction à la suite d’accouchements, de brûlures, de traumatismes, de séquelles d’abcès, de cancers ou encore de désinfibulations.
En France par contre la pratique n’est guère encouragée bien qu’elle se fasse dans quelques cliniques privées qui ont trouvé là une occasion en or de se remplir les poches.
Alors, c’est simple, les demandes explosent ! L’opération connaît un fier succès. Les filles sont de plus en plus jeunes, surtout d’origine marocaine et turque. Mais il y a également bon nombre de Maghrébines et des filles du Proche et Moyen-Orients, me font remarquer mes interlocuteurs.
« Il s’agit essentiellement de jeunes filles, âgées entre 17 et 20 ans pour la plupart, des communautés issues de l’immigration, précise Armand Lequeux dans une entrevue à La libre Belgique. Je n’ai personnellement jamais entendu qu’une telle demande ait émané de jeunes filles d’autres origines. Au contraire, paradoxalement, celles-ci demanderaient plutôt l’inverse. C’est-à-dire de l’aide pour ne plus avoir une virginité inconfortable et gênante lors d’un rapport sexuel qu’elles envisagent d’avoir. Quand on a 21 ou 22 ans, en Belgique, et que l’on est encore vierge, il peut en effet arriver que l’on ne se sente pas bien. Voire que l’on ait honte au point de venir chercher de l’aide chez un gynécologue. On voit donc très bien à quel point cette question est éminemment culturelle : à une patiente qui a honte d’être vierge peut succéder en consultation une autre qui est gênée de ne plus l’être. »
Sujet sensible voire explosif car on connaît bien les susceptibilités et les tabous que soulèvent la sexualité des femmes dans ces communautés. Surtout que les demandes de certificat de virginité progressent tout autant.
Tout allait bien… avant l’amour, la passion et le sexe
Et puis, il y a ce courant de pensée différentialiste – vous savez celui qui prétend que toutes les cultures se valent et que tout est bon dans les cultures -, solidement ancré dans les sociétés occidentales, qui ne voit dans ces manifestations que de « simples expressions culturelles » tout au plus un peu « exotiques ».
Marleen Temmerman en est l’incarnation. Autorité reconnue dans le domaine de la santé et des droits sexuels et reproductifs, la gynécologue explique sa position dans un journal médical : « Nous devons aider ces femmes, elles ont grandi ici, elles sont souvent aussi libres que les filles de leur âge avec leurs petits amis, mais elles sont censées être vierges quand elles se marient. Je suis bien consciente qu’en les aidant nous contribuons à entretenir le mythe. Mais en même temps, comme médecin, nous devons répondre à un besoin sanitaire exprimé par une femme à titre individuel. Je considère par conséquent l’hyménoplastie comme un acte médical de prévention…« .
Rien à faire, les traditions de « là-bas » rattrapent les filles d’« ici » et finissent par les engloutir. Pourtant jusque-là tout allait bien ou presque. C’était avant qu’elles ne « dérapent », c’est-à-dire avant l’amour, la passion et le sexe. D’ailleurs beaucoup d’entre elles « résistent » à leurs passions amoureuses. Certaines vivent même une sexualité débridée, malsaine, voire perverse ou tout est permis sauf « l’acte » en soi. Mais il arrive aussi qu’elles « flanchent » et vont se consoler, par la suite, dans le cabinet d’un médecin ou d’un travailleur social.
Remarquez, la pression est tellement forte. Terrassée par la peur, les jeunes femmes s’écrasent sous le poids des archaïsmes. Peur de ne pas trouver un mari. Peur de décevoir leur propre famille. Peur de déshonorer leur communauté. Peur d’être répudiée ou rejetée. Cette peur, c’est celle que Martin Caillet entrevoit dans les yeux de ses patientes.
Au fil du temps, ce qui ne devait être qu’une simple chirurgie d’une quinzaine de minutes tout au plus est devenu pour ce jeune gynécologue une source de remise en cause profonde.
« Ce questionnement que j’ai et que nous avons tous, c’est la confrontation entre l’idée de lutter pour une cause ou bien celle d’essayer d’aider des individus. Alors c’est évident en tant que jeune gynécologue, voir une jeune femme arriver en détresse, on a l’impression de l’aider. C’est bien le cas d’une certaine manière. Certes, individuellement, on les aide et même beaucoup. C’est très tentant d’accepter. Sauf que ce qui m’ennuie, pour être honnête, c’est que je suis de plus en plus dérangé par la démarche des patientes à qui j’ai à faire.
Maintenant, j’ai envie de savoir plus, ce qu’elle pense, de discuter avec elle, de leur expliquer et de leur dire que je ne me sens plus tout à fait serein face à leur démarche.
Ce qui me rend fou, c’est qu’on ne peut pas vraiment discuter avec elles. C’est terriblement dommage. Parce qu’elles sont si jeunes et si démunies.
Tout compte fait, est-ce acceptable de commencer sa vie conjugale – parce qu’il est toujours question de mariage – par un mensonge ?»
La virginité, la pire des impostures
Dans un livre d’entretiens intitulé La Laïcité à l’épreuve du XXIe siècle, écrit sous la direction de Nadia Geerts, professeur de philosophie, Hugo Godoy, gynécologue, qui pratique également des chirurgies d’hyménoplastie, est catégorique : « personne ne peut dire si une femme est vierge ou pas ».
En France, son collègue Israël Nisand est cinglant : « Quand on regarde entre les jambes d’une femme pour voir si elle est vierge, on la traite comme une vache. Une femme qui se laisse traiter comme un objet une fois sera traitée comme un objet toute sa vie. Quand, au nom de la religion et de la tradition, on laisse examiner sa virginité, cela dégrade la situation des femmes en France. C’est ce que j’apprends aux lycéens que je vois deux heures par semaine : les filles ne doivent pas se laisser imposer la virginité par un homme qui court à droite à gauche. »
Jamila Si M’hammed, psychiatre ayant mis sur pied il y a quelques années la clinique des exilés à l’hôpital Saint-Pierre, explique le schéma social sur lequel repose la croyance de virginité : « Les femmes ignorent tout de ce qu’est l’hymen, et on les maintient dans un état d’ignorance par rapport à cela. Les garçons eux savent juste que la fille doit avoir mal, donc ils vont lui faire mal pour se dire qu’ils sont de vrais hommes, qu’ils ont été capables de dépuceler la fille. S’il n’y a pas de sang, l’éducation parentale est remise en question : d’une part, cela signifie que les parents ont mal éduqué leur fille, puisqu’elle n’est plus pure; de l’autre, l’homme, qui est censé être viril, ne peut pas prouver sa virilité »
Après une chirurgie d’hyménoplastie, il n’y a aucune garantie en matière de saignement lors de la défloraison, de même que pour n’importe qu’elle femme vierge ou pas vierge. Dans 44 % des cas, la défloration, c’est-à-dire la première pénétration vaginale, ne provoque pas de perte de sang.
« J’ai d’ailleurs sollicité mon service dans son ensemble pour qu’on puisse entamer une discussion pour savoir s’il y a lieu de continuer la pratique (hyménoplastie) ou bien de l’arrêter, me confie Martin Caillet. J’ai l’impression qu’on va arrêter de le faire.»
Une partie de la réponse se trouve dans l’histoire de l’hôpital Saint-Pierre qui n’est pas n’importe quel hôpital. En effet, c’est ici que des avortements s’organisaient en toute illégalité il y près de trente ans.
Pour avoir défié l’autorité, des médecins ont fait de la prison. Depuis, les lignes de friction se sont déplacées ailleurs. Il reste que la libération sexuelle des femmes et le libre choix en matière de procréation marque encore beaucoup d’esprits.
C’est vraisemblablement dans cette tradition de lutte que s’inscrit ce formidable gynécologue Martin Caillet qui n’a point peur de nommer les choses. C’est déjà un bon début.