On l’apprenait il y a quelques jours, il y aura une refonte des programmes au cégep. Le programme Arts et lettres change de nom. Il deviendra Culture et communications. La grande victime de cette «modernisation», c’est la littérature. Elle perd son statut obligatoire et devient un parcours parmi d’autres, optionnel, marginalisé. La littérature est déclassée. On aurait tort de voir dans cette décision une querelle secondaire excitant seulement les professeurs de littérature.
Non. Elle touche à notre idée même de ce qu’est une éducation de qualité. Cette décision révèle l’effondrement de la culture générale comme idéal, un idéal qui nous vient de loin, et qui, comme le notait cette semaine Antoine Robitaille dans Le Devoir, a joué un rôle majeur dans la renaissance de notre civilisation. Nous vivons dans ce que Paul Claudel appelait dans son Journal «la terreur de la distance et de la hauteur». Au nom de l’égalité, on coupe ce qui dépasse, pour éviter que la grandeur ne fasse de l’ombre au commun.
En entendant cette pénible nouvelle, je me demandais si nous avions oublié à quel point la littérature est formatrice? Une filière collégiale structurée autour de la littérature consistait à reconnaître son rôle central dans notre société. Elle était consacrée comme une des grandes manières de connaître notre civilisation et de s’y inscrire, de l’apprivoiser et de la transmettre. Avons-nous oublié que la littérature n’est pas qu’une accumulation disparate de romans, mais une des grandes sources intellectuelles de la vie de l’esprit en Occident?
Le Québec a pourtant une chance immense. Il a accès immédiatement à la littérature française qui est un des grands monuments de l’esprit universel. Mais il a renoncé à la faire sienne depuis longtemps. Comme s’il voulait se couper des sources les plus vivantes de son identité. C’est une des grandes bêtises du Québec moderne que d’avoir souhaité se délivrer de sa civilisation nourricière. Il y parvient peu à peu, notons-le, et il s’en trouve pour l’en féliciter. A-t-on déjà vu un peuple s’annihiler intimement avec autant d’enthousiasme?
La culture générale posait un idéal. À travers les grands textes de la littérature, de la philosophie, à travers l’étude de l’histoire, aussi, il devenait possible de s’approprier la part la plus noble de notre civilisation. Cela voulait évidemment dire que d’une époque à l’autre, l’homme se pose les mêmes questions existentielles et qu’il apprivoise son humanité en s’ouvrant aux grands textes qui ont posé les grandes questions. Il y a une permanence de la condition humaine à travers l’histoire.
Cela suppose un rapport fructueux au passé et aux œuvres qui en ressortent. Mais le présentisme, qui consiste à croire que notre époque est absolument supérieure en tout, ne reconnaît plus l’idée qu’il y a des classiques indémodables à revisiter d’une génération à l’autre. Non. L’homme postmoderne se croit délivré des exigences de la piété. Et on constatera qu’au fil des dernières décennies, la guerre contre la culture générale s’est poursuivie, l’école renonçant à la transmettre en idéal, comme en témoigne la promotion systématique des «compétences», au cœur de la réforme scolaire.
Évidemment, la peur bête et méchante de l’excellence, qu’on camoufle en refus de l’élitisme, entraîne le nivellement par le bas. On peut distinguer une personne cultivée d’une autre qui ne l’est pas. Horreur réactionnaire! Comment oser distinguer ainsi parmi les êtres! Ainsi, de peur de blesser l’estime de soi de chacun, on laisse croire que tout se vaut. D’ailleurs, notre époque n’a-t-elle pas l’habitude d’associer le beau mot «culture» à a peu près n’importe quoi, comme l’avait noté il y a plus de vingt ans Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée?
Pourtant, lire Le père Goriot de Balzac, ce n’est pas lire Twilight. Lire Montaigne, ce n’est pas lire de la psycho-pop rose bonbon achetée à la pharmacie. Lire Nietzsche, ce n’est pas lire un livre de croissance personnelle. Ce sont des œuvres objectivement supérieures qui enrichissent l’âme. On pourrait en nommer tant d’autres mais il faut encore des professeurs pour les enseigner, pour y ouvrir de jeunes âmes troublées, qui y trouveront peut-être une illumination.
D’ailleurs, l’infinie stupidité du ministère de l’Éducation vient encore de frapper: on ne parlera plus des œuvres mais des «objets culturels». J’entends cela et je rage contre le comité d’imbéciles qui a endossé une telle décision. Je l’imagine composé de pseudo-experts en sciences de l’éducation, de technocrates traversés par le ressentiment contre la vie de l’esprit et de professeurs endoctrinés par le ministère de l’Éducation et théoriciens de pédagogisme.
Une œuvre est vivante. Elle incite à l’admiration, à la méditation. Une œuvre ouvre l’âme, elle connecte l’homme aux préoccupations les plus universelles, elle l’élève, finalement, et le transforme intimement. Mais un «objet culturel»? Quelle est cette étrange chose inanimée? Il y a là encore une fois le signe étrange d’une technicisation de la pensée, marque de commerce du ministère de l’Éducation, qui porte si mal son nom.
On nie la spécificité des œuvres de l’esprit. On les banalise. On les désacralise. Faut-il pour autant s’en surprendre? Une société digne de ce nom devrait exiger de ses élites qu’elles se cultivent. Mais nos élites elles-mêmes se vautrent dans l’inculture. Comment pourraient-elles chercher à transmettre ce qu’elles ne maîtrisent pas? Il faut dire que nous vivons aussi dans un monde où on veut remplacer le professeur par l’innovation technologique du moment, comme si on pouvait se passer du rapport humain entre le maître et l’élève dans la formation d’un jeune esprit?
Aujourd’hui, les gens veulent «communiquer». Qu’ils n’aient rien d’intéressant à dire ne leur semble pas un problème. Non ! En démocratie, toutes les paroles se valent, et la grande révolution technologique nous permet de massifier encore un peu plus la pensée. Et puisque nous voulons éviter tout snobisme, nous faisons semblant que chacun mérite d’être entendu. C’est la crétinisation de la pensée collective, marque distinctive d’une époque qui consacre le règne de l’indifférenciation et de l’horizontalité. Comment ne pas y voir aussi la décadence de notre civilisation, qui ne fait plus vraiment de doute.
Pierre Duchesne est un homme cultivé, amoureux de l’histoire et des lettres. C’est lui qui vient d’imposer à son ministère un cours d’histoire obligatoire au collégial. Je suis à peu près certain qu’il s’est fait imposer cette mesure débile par les idéologues fanatisés de son ministère qui ont fait tant de mal à l’école en trente ans. On le voyait cette semaine défendre cette réforme sans y croire vraiment, comme s’il se pilait sur le cœur en sachant exactement qu’il pilait au même moment sur la culture. Il ne lui est pas interdit de renverser sa décision.