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Les sentiments oubliés

- 7 juin 2012

J’ai commencé depuis quelques mois des recherches pour un prochain livre, qui portera sur le rôle oublié des sentiments en politique. Je me permets de vous en parler un peu aujourd’hui. Ne faut-il pas de temps en temps sortir de l’actualité pour mieux y revenir? Chercher à comprendre l’événement non pas dans ce qu’il a d’immédiat, mais dans ce qu’il révèle sur l’état plus général de notre société? Ce qui me conduit là? L’impression que la société contemporaine a évacué la question du sens politique, qu’elle est étrangère aux passions profondes pourtant nécessaires à l’irrigation de l’espace public. Que la société contemporaine repose sur une vision assez pauvre, finalement, de l’homme et de ses aspirations.

Posons le problème simplement: la société contemporaine ne veut voir dans les sentiments politiques que de l’irrationalité. Une forme de rapport adolescent à la chose publique. Quelque chose à évacuer pour mieux comprendre la réalité politique, selon les exigences d’une rationalité aussi froide que rigoureuse. Des émotions bébêtes bonnes pour exciter les foules mais certainement pas pour gouverner. Les sentiments? Ce n’est pas propre. Nous sommes ici les héritiers de l’anthropologie moderne, qui veut privatiser la question du sens, et réduire le politique à sa fonction procédurale de protection des droits.  

Les limites de la pensée gestionnaire

Inversement, nous ne croyons plus qu’aux chiffres. Les autorités s’en réclament. Les mouvements sociaux contestataires aussi. Les statistiques sont apparemment un gage de sérieux. Même quand plus personne ne sait ce qu’ils veuleNnt dire, à quoi ils réfèrent. Comme si nous consentions à l’écrasement du qualitatif par le quantitatif. Il y a une vraie mystique de la statistique. Elles génèrent l’illusion d’une réalité que nous pouvons comprendre parfaitement, comme s’il n’y avait pas d’opacité anthropologique dans le lien social, et participent à la légitimation scientifique de ce que j’appellerais la pensée gestionnaire.

Ne suffit-il pas alors de la changer tout aussi scientifiquement? La raison statistique n’annonce-t-elle pas au moins partiellement la bureaucratisation de la société, le règne de l’expertocratie, celle qui se réclame des sciences sociales pour justifier la reconstruction intégrale de la société. Pourquoi la démocratie, alors, qui met en scène des visions du monde concurrentes, si la politique n’est plus affaire de délibération mais d’expertise scientifique?

Je ne congédie évidemment pas l’usage des statistiques dans la connaissance de la société. Mais comme je l’ai dit, je m’inquiète du pouvoir démesuré qu’on leur prête. Je me demande aussi si elles peuvent sonder aussi profondément qu’on le croit les profondeurs du social, les profondeurs humaines de la société. Je me demande si les certitudes que nous marquons du sceau de la science ne masquent pas une méconnaissance des passions profondes qui motivent l’homme, et qui doivent recevoir une réponse politique, même si cette réponse ne relèvera pas des politiques publiques.

Le sacré en politique

Cette vision atteint aujourd’hui ses limites et n’est pas étrangère à la crise politique qui se dessine un peu partout en Occident. Évidemment, nos sociétés ne sont pas invivables et ne méritent pas qu’on les déteste. Les gauchistes qui s’imaginent  de la misère partout ne savent pas ce que fut historiquement la misère. Le bon sens devrait les convaincre que le capitalisme n’est pas la catastrophe imaginée par Karl Marx. Notre société génère beaucoup d’insatisfactions: elles ne sont pas d’abord le fait de «l’exclusion» ou de «l’exploitation», même s’il va de soi que ces deux concepts ne sauraient être évacués d’un coup de la réflexion sociologique et politique.

Mais les défenseurs de l’ordre établi qui nous invitent à nous repaître dans notre confort oublient quelque chose: nous ne croyons plus en la société. L’élan du cœur n’y est plus. Les institutions semblent fossilisées par une technocratie qui discrédite le politique et les passions. Nous consentons de moins en moins au monde dans lequel nous vivons. Nous sentons tous que le collectif s’assèche, et qu’avec son occultation, c’est une exigence fondamentale de la nature humaine qui est oubliée. Le commun n’est plus qu’utilitaire, instrumental. Aussi prospère soit-elle, notre société, en quelque sorte, ne renvoie plus à chacun une image aimable d’elle-même. Historiquement, elle se déteste et ne veut plus rien savoir de son passé. Politiquement, elle ne prétend pas aller plus loin que la préservation des droits individuels. La société se fragmente en groupes, en chapelles, en clientèles et en sectes idéologiques. Chacun se replie dans un espace infrapolitique et se met à y chercher le sens que la cité ne propose plus.

Hors, c’est un secret bien gardé: l’homme n’est pas qu’un petit être avare, désireux de tout prendre ce qu’on lui offre, sans jamais rien redonner. Il n’est pas non plus qu’une matière inerte que des ingénieurs sociaux auraient la responsabilité de reprogrammer à leur guise, comme s’il avait surtout pour mission de bien cadrer dans le plan technocratique qu’on a élaboré pour le rendre heureux. Il n’est pas qu’un être privé, cherchant à s’accomplir économiquement ou spirituellement. Il est aussi, selon la formule héritée d’Aristote, un «animal politique». Une part de lui ne peut s’accomplir que dans le commun.

L’homme rêve aussi d’héroïsme, de générosité, de fraternité. Il rêve de participer à une cité qui le transcende. Il continue d’espérer qu’il y ait quelque chose de sacré dans le lien politique. Il y a une part de lui, en fait, qui ne s’accomplit que dans la cité, dans l’existence en commun avec ses semblables. L’homme porte en lui un désir d’appartenance à un collectif qui ne soit pas que contractuel, un collectif opaque, en quelque sorte, qu’il ne comprend pas parfaitement, et qui pourtant, lui donne l’envie d’œuvrer à quelque chose de plus grand que lui.

Il ne s’agit évidemment pas de renier les acquis de la pensée libérale, qui a dégagé un espace privé pour permettre à l’individu de s’émanciper d’un collectif hégémonique et tutélaire, pour lui permettre de vivre sa vie à l’abri des turbulences collectives. L’homme n’est pas qu’un citoyen : c’est aussi un individu, un père (ou une mère, évidemment), un ami, un employé, un croyant, un amateur de sports, ou que sais-je encore. Mais se pourrait-il qu’à notre époque, le risque ne soit plus que le citoyen écrase l’individu, mais que ce dernier s’affranchisse une fois pour toutes de son rôle de citoyen, et qu’il finisse par en payer le prix?

Cultiver les sentiments politiques

Nous en revenons à la question des sentiments. Il n’y a pas d’engagement politique sérieux sans une part de sentiment. De romantisme, même. Il n’y a pas de collectivité qui ne sollicite les ressources du cœur. Celui qui ne voit dans la société qu’un jeu à somme nulle, où ce que l’un prend, l’autre le perd, ne sera jamais un citoyen. Seulement un loup. La cité n’est pas seulement vécue. Elle est moralement habitée. Elle est historiquement imaginée. De là l’importance de la parole publique, qui transfigure la société en cité.  Il est nécessaire, aujourd’hui, de redécouvrir ce besoin de «sens collectif» et de «sens politique».

Ce désir, la culture populaire en témoigne. Le succès des films historiques à grand déploiement, comme Cœur vaillant, ou comme le Seigneur des anneaux, témoigne de ce désir de grandeur, d’un monde qui ne serait pas absolument désenchanté. D’un monde qui sollicite d’autres vertus que celles du négoce et du commerce, même si ces dernières ne doivent être ni méprisées, ni oubliés. Il serait heureux, toutefois, qu’elles soient équilibrées. La civilisation commerciale est garante de progrès. Mais le jour où elle se délivre de la logique de la cité, ou disons le autrement, des exigences les plus profondes de la démocratie, elle peut être vécue comme une aliénation.

Toutefois, nous noterons une chose: chaque fois, ce désir de grandeur reconnu par le cinéma populaire est transposé dans le passé ou dans un monde imaginaire, souvent dans un Moyen-Âge imaginaire. Comme si la société contemporaine n’était plus capable de fournir les ressources morales et imaginaires nécessaires à la grandeur politique. Comme si la grandeur appartenait à un autre monde, qui n’était plus du tout le nôtre. Inversement, notre monde n’est mis en scène que par l’intime. Une intimité qui confisque les sentiments, et qui ne voit pas dans le monde extérieur l’espace d’un accomplissement, mais un endroit où consommer pour ses besoins privés.

La thèse que je défendrais est la suivante: la société doit cultiver chez chacun ce goût du collectif. Elle ne le fait plus. On comprend ainsi l’importance de la question de l’identité en politique. Elle rappelle qu’une société n’est pas qu’un contrat, qu’une part immatérielle est pourtant fondamentale pour lier les hommes entre eux. On comprend le prix du mépris de la culture. L’abandon de l’histoire fait en sorte que l’homme ne se voit plus comme un héritier, mais comme un individu errant dans un présent perpétuel. De même, l’abandon de la philosophie a entrainé un oubli de la dimension morale des débats publics. Nous ne croyons plus que plusieurs visions du monde se confrontent, mais que doit régner la seule efficacité, comme si la bonne politique consistait à se soumettre aux lois découvertes par les sciences sociales.

Déculturé, privé des ressources de sens qui lui permettaient d’être un véritable citoyen, l’individu se repli dans l’intimité. S’abat alors une sécheresse des âmes créant un malaise généralisé, et probablement beaucoup de détresse. Le consumérisme, le culte de la croissance personnelle, la spiritualité nouvelâgeuse, mais aussi, la consommation d’anxiolytiques sont autant de symptômes de cette crise du sens dans une cité qui ne veut plus être qu’un bazar. Il se pourrait aussi que nous assistions à un retour du fanatisme politique, ou plus modestement, du radicalisme, à la manière d’une expression frustrée de ce désir de sacraliser la chose publique. Cette espèce de décomposition du commun pourrait bien, si l’histoire redevenait turbulente, engendrer des conséquences tragiques, notre société ne croyant plus suffisamment en elle-même pour mobiliser les efforts colossaux et les sacrifices quelquefois nécessaire à l’action politique et historique.

Québec 2012

Cela nous conduit à notre présent. À notre présent bien triste. La crise étudiante québécoise nous aura appris beaucoup de choses. Parmi celles-là, qu’une société, comme le Québec des années Charest, qui ne parvient plus à cultiver autre chose que le cynisme, blesse le cœur de l’homme même si elle ne l’empêche pas de manger. Et qu’un homme qui ne croit plus au monde commun qu’il habite connaîtra, tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, une forme de désespoir. Une société qui se décompose n’est pas belle à voir.