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La brèche

- 10 juin 2012

Ce qui s’est passé ces jours-ci à Montréal, dans le cadre du Grand Prix, illustre la pertinence de ce qu’on pourrait appeler la théorie de la brèche. Je m’explique: aucune société n’est jamais absolument acceptée. C’est normal: aucune société n’est parfaite. Elle génère toujours des insatisfactions. Cela l’est encore plus de la société démocratique moderne, qui demande à ce qu’on examine toujours ses fondements, les principes dont elle se réclame, à la fois pour en questionner la valeur et pour voir si elle les applique fidèlement.

Elle repose toutefois sur un consensus social assez fort qui permet de refouler ses éléments extrémistes, souvent subversifs, dans les marges sociales, à la lointaine périphérie de l’espace public. Ceux qui veulent s’en prendre à la société dans son ensemble ne sont pas interdits de parole : ils sont toutefois voués à la marginalité politique, et cela encore plus lorsqu’ils se complaisent dans le mythe de la violence révolutionnaire, qu’elle prenne la forme de l’émeute urbaine ou de la tentation terroriste, en passant par des stratégies programmées pour paralyser durablement l’ordre social.

Mais lorsque la société officielle est victime de convulsions, lorsque ses fondements sont attaqués sur une base régulière et sur une période soutenue, lorsque la légitimité politique fond et dénude les rapports sociaux en les réduisant à des rapports de force, une brèche s’ouvre au cœur de la cité, où ces éléments radicaux peuvent surgir et paralyser la vie sociale, en accaparant l’espace public, la chose étant par ailleurs facilitée dans une société qui ne s’aperçoit collectivement qu’à travers son spectacle médiatique permanent.

La grève étudiante, qui s’est transformée en crise politique, puis en crise sociale, le confirme. Une mouvance anticapitaliste radicale, ouvertement d’extrême-gauche, résolue à confronter les autorités policière, favorablement disposée envers la casse, est devenue depuis quelques mois un acteur politique incontournable au Québec. Son objectif : mettre en accusation la société dans son ensemble. Déranger les gens, pour les forcer à se commettre dans un conflit social contre lequel les institutions avaient pourtant pour fonction de les protéger en leur permettant de vivre leur vie en paix. S’agglutine à elle des casseurs moins fanatisés, mais tentés par l’émeute, et chez qui l’exacerbation idéologique du conflit dissipe les inhibitions.

À travers cela, la théorie de la désobéissance civile est devenue le prétexte à toutes les incivilités et permet à plusieurs de jouer à la Révolution en espérant ainsi gagner le statut de martyr du printemps québécois. Au nom de la désobéissance civile, chacun magasine désormais la loi à laquelle il obéit, et celle à laquelle il désobéit. C’est un climat d’anarchie sociale qui s’installe, qui paralyse le centre-ville et qui risque, à terme, de compromettre le dynamisme économique de la métropole. Mais pourquoi s’en faire, non, si cela permet de faire mal au capitalisme?

Certains sont tentés d’accuser le gouvernement pour cela. Jean Charest serait le vrai responsable de tout ce qui arriverait. Oui, il a mal géré la crise. Mais il y a pourtant des limites à la déresponsabilisation. En ce moment, ce sont des groupuscules radicaux mais résolus qui ont fait le pari du désordre, qui veulent exacerber les tensions sociales, qui veulent empêcher qu’elles se résolvent. Ce sont des groupes radicaux qui prospèrent dans un climat de guerre civile et qui seraient condamnés, si l’ordre revenait peu à peu, à décamper du cœur de la cité pour retrouver les marges qui leur conviennent. Ils agissent consciemment et veulent détourner à leur avantage la crise sociale pour toujours élargir la brèche au cœur de notre société.

Si la question de la loi et de l’ordre est aujourd’hui si dominante dans l’espace public, c’est parce que notre société fait l’expérience de sa fragilité démocratique. Une frange minoritaire mais pas marginale de notre société a décidé de se désaffilier du pacte politique québécois, en ne reconnaissant plus la légitimité du gouvernement et de nos institutions. Ne nous faisons pas d’illusion : la société en sortira durablement endommagée. Quoi qu’en pensent les idéologues libertaires, une société a besoin d’autorité pour se gouverner. Lorsqu’elle n’est plus gouvernée, elle risque la paralysie. Ou encore la crispation sécuritaire (ce qui arrive lorsqu’on assimile le carré rouge, aussi criticable soit-il, à un symbole séditieux). Pire : elle peut conjuguer la première et la deuxième.

Les enjeux de la politique ordinaire s’effacent devant des questions d’une autre nature : qui maintiendra l’ordre, qui assurera la sécurité et le retour à la stabilité politique? Tôt ou tard, malgré ses divisions inévitables, il faudra que notre classe politique s’unisse solennellement pour dénoncer la tentation du saccage de Montréal. L’opposition devra cesser de tenir le gouvernement coupable de l’entièreté de la crise. Le gouvernement devra cesser de présenter l’opposition comme complice des casseurs.

Il est nécessaire, autrement dit, de se rassembler autour de nos institutions contre les excités, les radicaux, les antisociaux et autres fanatiques qui ne rêvent qu’à les dynamiter moralement. La démocratie libérale a des défauts. Elle nous permet toutefois de coexister et de cohabiter malgré la diversité de nos idées, de nos idéaux. Ceux qui ne veulent plus parler mais casser se situent explicitement contre la démocratie. Il n’est pas interdit de le dire. Si quelqu’un veut encore l’entendre.