Archives pour 11 juin 2012

La diversité du monde selon de Gaulle (vidéo)

- 11 juin 2012

J’en parlais aujourd’hui. Du souci des grands conservateurs pour la diversité humaine, qui passe par la diversité des nations. De leur méfiance, inversement, pour les grands ensembles impersonnels, technocratiques, artificiels, qui prétendent rassembler le genre humain alors qu’ils ne font que l’appauvrir en le réduisant à son plus petit dénominateur commun. De Gaulle a résumé tout cela de manière exceptionnellement juste, dans une conférence de presse passée à l’histoire. Il parlait de la construction européenne. Il avait raison alors, il aurait encore raison aujourd’hui. La construction européenne est un machin idéologique exaspérant qui n’a rien à voir avec la civilisation européenne. Ne pourrions-nous pas parler aussi du Canada? Mais vite vite, au vidéo. Pourquoi ne pas la faire circuler ? Et appréciez, au détour, ce beau moment d’éloquence politique.

Ma critique de la nouvelle droite québécoise: beaucoup trop longue et pourtant trop courte réponse à Joanne Marcotte

- 11 juin 2012

La gauche, la droite. Certains voient dans ce «nouveau débat» une manière d’oxygéner la politique québécoise. Ce n’est pas complètement faux. Cinquante ans après la Révolution tranquille, notre société avait besoin d’air idéologiquement et elle semble le trouver là. Mais d’autres voudraient en faire une loi d’airain se présentant comme la nouvelle vérité révélée de la politique. Hors de la gauche ou de la droite, point de salut! Les néophytes, avec l’assurance idéologique des convertis, croient d’un coup congédier les vieilles certitudes pour en imposer des nouvelles. Ils ne tolèrent pas qu’on sorte de ce «nouveau paradigme» à partir duquel ils prétendent décrypter l’actualité et dévoiler un nouveau combat à finir entre visions du monde incompatibles. Ils tolèrent encore moins qu’on refuse d’y entrer.

Pourtant, à plus d’une reprise, j’ai critiqué la manière dont ce débat prend forme au Québec. J’ai notamment critiqué la nouvelle droite québécoise, une mouvance politique en émergence, particulièrement vigoureuse, il faut en convenir, qui s’est imposé dans le débat public depuis quelques années – à laquelle, faut-il le préciser, tous les électeurs sociologiquement, culturellement ou économiquement «à droite» ne s’identifient pas nécessairement, je prends la peine de le préciser. Cela m’a attiré plusieurs critiques, certaines virulentes, comme celle de Joanne Marcotte, dans une récente entrée de son blogue du Journal de Montréal

Elle a cru déceler chez moi un paradoxe. Elle me sait conservateur. Et je le suis. Elle me sait souverainiste. Je le suis aussi. Elle détecte là une contradiction fondamentale qui m’amènerait à cultiver une vision du monde contradictoire, dans la mesure où le mouvement souverainiste serait fondamentalement campé à gauche? Comment puis-je continuer de revendiquer mon appartenance à un mouvement souverainiste pourtant dominé par la gauche? Et comment un conservateur pourrait-il favoriser la souveraineté qui représenterait pourtant un «changement social radical»? Entre la souveraineté et le conservatisme, il faudrait choisir, à moins de s’enfermer dans une contradiction qui discréditerait d’un coup celui qui s’y retrouverait.

Coquetterie d’intellectuel, obstination de souverainiste entêté, manœuvre médiatique pour conserver mes amitiés péquistes? Joanne Marcotte hésite entre ces trois hypothèses pour expliquer mes hésitations, et pour tout dire, mon refus de m’enrégimenter «à droite» au moment même où cette mouvance parvient à s’imposer au débat public. Il se pourrait toutefois que Joanne Marcotte, trop pressée d’assigner à chacun la nouvelle étiquette idéologique de rigueur, méconnaisse la philosophie conservatrice, ou encore, qu’elle en entretienne une représentation déformée. Il arrive que les mots confondent davantage qu’ils n’éclairent. Il faut alors en préciser le sens en retournant aux «origines intellectuelles du conservatisme occidental» pour voir quel rapport la nouvelle droite québécoise entretient avec lui. 

À l’origine du conservatisme : l’homme est un héritier

Retour aux origines, donc. Pour bien comprendre le conservatisme en tant que philosophie politique, il faut voir dans quel contexte il prend forme. En remontant quelques siècles en amont, quand la modernité commence à prendre forme politiquement. La modernité pose un projet politique démesuré: l’homme doit être absolument libre. L’émancipation de l’homme doit se penser comme un arrachement radical à la tradition et à l’enracinement, comme une rupture brutale avec l’histoire et le passé. Car ces appartenances ne seraient rien d’autres que des obstacles sur le chemin de l’émancipation humaine. La modernité renverse notre rapport à l’humanité : c’était autrefois à partir d’une culture particulière que nous participions à l’humanité. Désormais, notre appartenance à l’humanité est première, et nos appartenances culturelles ou historiques, contingentes, artificielles, accidentelles.

La modernité, qui hérite ici du christianisme, découvre l’homme. Avec elle, il pourra s’émanciper, certainement. Mais assez rapidement, on constatera qu’une telle vision, aussi généreuse que radicale, peut se retourner contre l’homme, qu’elle peut le mutiler alors qu’elle prétend l’affranchir. Le conservatisme surgit alors à la manière d’une inquiétude, d’un scepticisme devant la démesure moderne: se pourrait-il que cette liberté absolue qui se présente comme une émancipation radicale déshumanise l’homme et l’asservisse comme il ne l’a jamais été? Cette inquiétude, fondatrice de la philosophie conservatrice, sera reconduite d’une période historique à une autre, et viendra même à rencontrer la tradition intellectuelle libérale, qui découvrira aussi, par un autre chemin, les limites de la démesure idéologique des modernes.

Car l’homme qui se prend pour Dieu, qui se veut créateur plutôt que conservateur du monde, ne risque-t-il pas de se laisser avaler par un fantasme de toute puissance qui finira par l’asservir? N’y a-t-il pas au cœur du projet de la civilisation moderne une inquiétante démesure idéologique? Un homme neuf doit en sortir, parce que la société l’aura purgé de toute tentation malsaine, notamment celle de se rattacher à ses vieilles chaines traditionnelles, parce qu’il les croit rassurantes. Mais pour créer une société absolument bonne, il faut un pouvoir absolument puissant. Le monde moderne caresse le rêve de la société parfaite, et sera toujours tenté de réaliser le paradis sur terre, en croyant qu’il suffirait d’un surplus de volonté pour y arriver.

Sur le fond des choses, on pourrait dire que le conservatisme se pense comme une critique interne de la modernité. Il critique les pathologies de l’émancipation moderne, sans en condamner l’aspiration fondamentale, à la différence de la pensée réactionnaire. Le conservatisme se constitue donc sur un procès des excès de la modernité de la tentation qu’elle a de faire table rase. Il faut donc défendre la civilisation qui humanise l’homme, et non pas la déconstruire en croyant  qu’elle représente un obstacle sur le chemin de l’émancipation. Cela ne veut pas dire qu’il est étranger à l’universalisme. Cela veut dire qu’il défend un universalisme modéré, civilisé par une culture particulière.

C’est une manière de concevoir l’homme qui se dévoile ici – car toute philosophie, quoi qu’on en dise, repose sur une idée de l’homme, qui détermine, ce qu’elle croit possible et souhaite politiquement. Pour s’inscrire pleinement dans la civilisation, l’homme doit se concevoir comme un héritier. Il n’a pas le droit de reprendre la société à zéro et s’il le fait, il se fera le complice de la barbarie révolutionnaire par excellence: croire qu’il faut tout détruire pour créer du neuf. Il y a là un nihilisme qui ne dit pas son nom et qui excite ceux qui rêvent de jeter à terre l’ordre social, sans jamais savoir par quoi on le remplacera. Les peuples qui s’arrachent à leur histoire appauvrissent leur identité collective. L’originalité du monde moderne est d’avoir recouvert souvent une telle passion destructrice d’un étrange vernis philosophique.

On parle d’une vision de l’homme. On devrait aussi parler de son rapport au temps et à l’histoire. Le conservateur s’inquiète de voir un homme jeté dans un présent perpétuel qui le rend peu à peu étranger à l’expérience humaine. L’homme sans patrie, sans famille, sans religion, sans culture, sans cité, n’est pas libre, mais dépossédé de ce qui faisait son humanité. Politiquement, le conservatisme se méfie de l’utopisme, de cette promesse terrifiante d’une humanité homogénéisée, qui révèle le terrible fantasme d’une société indifférenciée où l’émancipation révolutionnaire se paie du prix de la diversité humaine.  Inversement, le conservatisme se montre très soucieux de la transmission de la culture, de la continuité identitaire d’une société. La question de l’éducation est souvent la première, pour lui.

Ce n’est pas sans raison, d’ailleurs, que le conservatisme a multiplié les pronostics exacts au vingtième siècle, siècle où la démesure moderne a été portée à son paroxysme. Une société qui se croirait irradiée par une vision si incandescente du bien qu’elle deviendrait indiscutable succombera inévitablement à l’intolérance politique, dans la mesure où elle ne tolérera plus la diversité des conceptions du bien, qui n’est pourtant rien d’autre que la conséquence de la diversité humaine. Le conservatisme s’attache aux institutions que l’histoire a lentement façonné parce que ce sont elles qui ont appris à l’homme à habiter e monde de manière civilisée.

Le conservatisme défend les hommes plutôt qu’un homme générique. Il préfère les libertés publiques à la liberté absolue. Il préfère le gouvernement démocratique à la démocratie sauvage des révolutionnaires. Il préfère même l’ennui démocratique et la lenteur du débat public à l’excitation révolutionnaire qui transforme la politique en lutte à finir entre le bien et le mal. Le conservatisme n’entend pas muséifier les institutions, il n’entend pas les enfermer dans une image figée héritée du passé : il rappelle toutefois que la prudence demeure fondamentale en politique, et qu’une société, qui est un assemblage complexe de relations sociales, de coutumes, d’habitudes, et de préférences individuelles, ne saurait se refonder par un simple décret idéologique.

En cela, la tradition, parce qu’elle rappelle à l’État qu’une société lui préexiste et ne saurait se dissoudre pleinement dans ses catégories administratives et idéologiques, demeure le premier contre-pouvoir, parce qu’elle rappelle qu’une société ne saurait se dissoudre entièrement dans un fantasme idéologique. Inversement, lorsque l’univers de sens traditionnel se délite, l’individu, abandonné et désaffilié de tout, est prêt à se faire cueillir par la technocratie comme un lapin. La tradition rappelle l’épaisseur historique et anthropologique des liens sociaux et l’impossibilité de leur reconstruction «scientifique» au nom de la raison technocratique.

Le conservatisme ajoute une chose: une société délivrée de sa culture se transforme plus aisément en laboratoire pour savants fous, où les planificateurs technocratiques et les ingénieurs sociaux improviseront les expériences idéologiques douteuses. Ce n’est pas sans raison, d’ailleurs, que la résistance la plus forte à l’utopisme n’est pas d’abord venue de l’individualisme libéral, mais de ceux qui s’attachaient à leur identité nationale, religieuse ou civilisationnelle, comme on l’a vu notamment en Europe de l’est alors qu’elle était assujetti au communisme.

Quel est l’idéal du conservatisme ?

Si j’ai pris la peine de cette présentation à la fois trop longue et trop courte de la vision du monde conservatrice (une présentation convaincante mériterait au moins un petit livre sur la question), c’est pour rappeler que nous ne sommes pas devant une philosophie exclusivement vouée à la défense de la liberté individuelle et du capitalisme – ou seulement occupée, inversement, à la défense de traditions morales antimodernes. Le conservatisme n’est pas qu’une philosophie de la liberté, mais une philosophie de l’éducation et de la conservation de la liberté. Le conservatisme, et plus encore le conservatisme tel qu’il s’est redéfini depuis une trentaine d’années, au contact de la révolution contre-culturelle, est obsédé par la question suivante : quels sont les fondements culturels, historiques et moraux d’une société libérale ordonnée? Quel rapport le conservatisme pense-t-il établir entre le sens du réel, auquel on l’identifie inévitablement, et le sens de l’idéal, qu’il revendique tout autant?

Le réalisme conservateur n’est pas un réalisme «désenchanté» qui ramènerait l’homme à la précarité d’une existence solitaire et abandonnée. Il ne se reconnaît pas dans un monde asséché où les rapports sociaux ne sont plus finalement que des rapports de domination, comme si la raison n’était jamais fidèle à elle-même sans une part de cruauté que l’on confond trop souvent avec la seule expression possible de la lucidité. Ce que le conservatisme nomme réel, c’est un sens de la mesure, un sens des limites, un rappel de la condition humaine. Ce qu’il nomme réel, c’est le sentiment jamais démenti par l’expérience que l’histoire est inévitablement tragique (l’homme doit faire des choix difficiles entre des valeurs contradictoires mais également désirables), ce qui ne veut pas dire qu’elle est désespérante (car le monde s’améliore et si l’homme est capable du pire, il est aussi capable d’améliorer le monde). Ce qu’il nomme réel, c’est cette part du monde qui se dérobe à l’émancipation moderne mais qui n’en demeure pas moins fondamentale à la condition humaine.

Le réel des conservateurs, c’est aussi l’aspiration incompressible des hommes à faire société et à voir dans la collectivité quelque chose de plus qu’une somme d’individualités. L’homme a besoin de sentir qu’il participe à quelque chose qui le transcende, il doit faire l’expérience du sacré dans la cité, sans quoi il n’acceptera jamais quelque sacrifice pour elle. L’homme entre dans un monde qui le précède et qui lui survivra. Il s’agit ensuite de mettre en forme ce désir d’idéal sans le falsifier sous la figure de l’utopisme qui promet une société parfaite.

Le réel des conservateurs, c’est aussi la reconnaissance de la diversité humaine, qu’il ne s’interdit pas, toutefois, d’éclairer à la lumière d’un universalisme modéré mais nécessaire. L’homme ne se réconciliera jamais pleinement avec lui-même dans une société absolument transparente, absolument égalitaire, sans autorité, sans culture. L’État mondial est un fantasme politico-bureaucratique destructeur, le marché mondialisé qui relativise toutes les cultures dans la grande unification planétaire des consommateurs l’est aussi, bien que pour d’autres raisons.

L’humanité sera toujours fracturé en plusieurs peuples, en plusieurs civilisations, il sera toujours tiraillé par des aspirations nombreuses, également légitimes mais pourtant contradictoires. Il aura toujours besoin, pour cela, du politique et de la culture pour civiliser sa liberté, pour s’investir dans l’histoire et s’inscrire dans une continuité. Il ne pourra jamais se délivrer d’une part nécessaire d’autorité, sans quoi la cité se décomposerait et les hommes vireraient dans une anarchie destructrice. Il aura toujours besoin de transmettre la culture, à la fois celle des jours ordinaires et celle des œuvres de l’esprit, sans quoi il versera dans l’insignifiance. C’est peut-être parce que nous avons oublié tout cela que nous vivons aujourd’hui dans la vase postmoderne.

L’histoire du conservatisme nous montre bien comment la question de l’idéal a fécondé sa pratique politique. Cet idéal, c’était normalement la poursuite de la civilisation occidentale, la transmission de la culture, et la défense de la nation, cadres nécessaires à l’épanouissement de la personne et à l’exercice de la liberté politique. La nation n’est pas qu’une identité parmi d’autres : c’est le cadre fondamental de l’expérience politique des modernes. C’est à travers elle que le lien politique prend forme, que la citoyenneté s’incarne, que la démocratie devient possible. Mais c’est surtout à travers elle que l’homme découvre une manière de transcender les divisions inévitables qui viennent avec la démocratie pour reconnaître, malgré tout, la nécessité d’un bien commun, d’un horizon commun.

Les grands politiques conservateurs ne sont pas des idéologues doctrinaires qui s’enferment peu à peu dans une théorie pour mieux l’habiter. Les grands politiques portent d’abord une méditation profonde sur le passé, le présent et l’avenir de leur pays. Ils assument la charge existentielle du politique. Le Général de Gaulle, qui n’était pas un homme de gauche, commence ses Mémoires de guerre en disant que toute sa vie, il s’est fait «une certaine idée de la France». De Gaulle parlait de la grandeur de la France et situait son action dans un récit historique plus vaste. C’est avec cet idéal qu’il s’est envolé vers Londres en 1940 en sauvant ainsi la dignité de la France. C’est aussi parce qu’il voulait sauver la France qu’il rebâtira des institutions en 1958 qui redonnait au pays les moyens de la grandeur politique. Faut-il ajouter que c’est en bonne partie pour cela que les Français l’ont suivi ?

De même, au moment de la deuxième guerre, Churchill se présentait, comme le défenseur de la civilisation chrétienne et de la grandeur britannique, et non pas comme le défenseur de l’efficacité optimale rendue possible par le marché. Adenauer, quant à lui, n’aurait jamais pu rebâtir l’Allemagne s’il n’avait cru à sa participation nécessaire à la civilisation chrétienne, avec laquelle il voulait réconcilier son pays après le désastre du nazisme. Et Helmut Kohl n’aurait jamais pu réunifier l’Allemagne après la chute du mur de Berlin s’il s’était contenté d’un calcul à courte vue. Je pourrais ajouter bien des exemples qui nous montrent pourquoi et comment les grands hommes politiques conservateurs étaient d’abord de grands patriotes.

La nouvelle droite et le patriotisme occidental

Retour d’un coup au Québec. Comment la nouvelle droite québécoise, se situe-t-elle par rapport à cette philosophie politique qui consigne, à mon avis, certain des enseignements les plus fondamentaux de la civilisation occidentale (ce qui ne veut pas dire qu’elle épuise ces enseignements, qu’elle en a le monopole)? En est-elle l’héritière à sa manière? Ou marque-t-elle une rupture avec elle? Malheureusement, elle est en rupture avec cette philosophie, pour ne pas dire qu’elle lui est en bonne partie étrangère. Si la droite québécoise s’intéresse beaucoup à la liberté individuelle, qu’elle définit en bonne partie contre «l’étatisme», elle semble moins intéressée aux conditions historiques et culturelles de cette liberté. Cette rupture, elle est visible dans l’individualisme désenchanté revendiqué de la droite québécoise qui croit disposer d’un monopole sur la liberté individuelle, dans son refus de prendre au sérieux le collectif (qu’elle réduit à un fantasme bureaucratique). On sent que chez elle, le droit de l’individu de se désaffilier du collectif (qu’il soit culturel ou politique) constitue la matière essentielle, sinon exclusive, du bien politique.

On le sait, la nouvelle droite québécoise a pris forme à travers un procès de l’État providence, du modèle québécois. Cela ne veut pas dire qu’elle a tort dans chacun des reproches qu’elle fait au modèle québécois et qu’il ne faille pas critiquer le modèle québécois avec le clientélisme qu’il génère, la gestion bureaucratique du social qui l’accompagne, l’endettement maladif dans lequel il nous a plongé, la paralysie de l’État entrainée par son abdication devant les corporatismes. Mais la nouvelle droite entend mener ce procès en liquidant une fois pour toutes la question nationale. Alors que la question de la nation se renouvelle partout dans le monde, la nouvelle droite qui se mobilise au Québec veut la censurer. Nous nous retrouvons ici avec un conservatisme étranger à l’idée de nation – bien qu’il lui arrive de s’en défendre, bien mollement.

La nouvelle droite croit contourner cette objection en répondant qu’elle n’est pas étrangère à la question identitaire et se porte à la défense des valeurs occidentales (liberté d’expression, séparation de l’Église et de l’État, égalité homme-femme et ainsi de suite), ce qui est juste, mais elle semble les réduire à une forme de libéralisme se musclant devant la montée du multiculturalisme. La nouvelle droite québécoise propose en cela une forme de patriotisme de civilisation, de patriotisme occidental, qui lui sert un peu de nationalisme de substitution. Elle croit ainsi dévoiler une part longtemps négligée de l’identité québécoise, trop longtemps réduite à la seule langue française. Elle n’a pas tort complètement ici. Trop souvent, on a réduit l’identité québécoise à la langue française à laquelle on ajoutait la social-démocratie. Il s’agissait d’une dérive malheureuse, que j’ai critiqué à plus d’une reprise, notamment dans Fin de cycle, mon dernier ouvrage.

Il manque toutefois à sa proposition une dimension fondamentale quelques nuances. Car le patriotisme occidental repose paradoxalement sur une méconnaissance étonnante de la tradition politique occidentale. La nouvelle droite parle de l’Occident en général, mais on se demande bien de quoi elle parle exactement. L’Occident n’est pas une entité mystique à laquelle on peut adhérer sans médiation. Elle n’est surtout pas une entité politique (à moins de confondre l’Occident et l’Amérique anglo-saxonne, ce qui arrive à la nouvelle droite, qui confond souvent l’américanophilie et l’américanolâtrie). Il s’agit d’une civilisation qui repose justement sur la figure de la nation, constituée en État souverain. Sans l’État-nation, la tradition occidentale est radicalement incompréhensible. À moins que la nouvelle droite ne propose une autre lecture de l’histoire politique occidentale. En cela, je serais bien heureux de la connaître.

Je m’explique. Nous ne sommes pas «immédiatement Occidentaux». Nous le sommes à travers une médiation nationale. Nous sommes Occidentaux en tant que Français, Écossais, Italiens, Norvégiens, Américains. Nous le sommes aussi en tant que Québécois. Ou en tant que Canadiens anglais. Parler des valeurs occidentales sans parler de leur incarnation spécifiquement québécoise, à travers une culture qui nous est propre, c’est se réfugier dans une identité fantasmée qui est une autre manière de fuir le Québec, ou pire, de le nier. Être Occidental en soi, sans passer par une tradition nationale particulière, cela ne veut rien dire, ou alors, cela consiste à amputer de la tradition occidentale le sens de la liberté politique.

La nouvelle droite et la question nationale

En fait, la nouvelle droite québécoise a le patriotisme conditionnel. Souvent, on entend ses militants dirent qu’ils soutiendraient l’indépendance à condition qu’elle accouche d’une société désétatisée conforme aux principes du libéralisme qu’elle promeut, ce qui ne la distingue pas vraiment d’une certaine gauche qui a toujours conditionné son appui à l’indépendance à son accouplement idéologique avec un projet de société progressiste. Autrement dit, l’idéologie avant la patrie. Son appel à se libérer de la question nationale est symptomatique d’une vision du monde où le «collectif» est évacué, où l’histoire l’est tout autant, où le particularisme historique québécois, finalement, n’est plus assumé mais présenté comme un obstacle à notre émancipation comme de bons consommateurs dans le grand marché nord-américain.

Nous arrivons ici au problème fondamental de la nouvelle droite québécoise : son refus de la question nationale, qui masque bien mal un fédéralisme militant (dans la mesure où il faut être un fédéraliste convaincu pour croire qu’on peut liquider aisément la question nationale sans que cela n’ait de conséquences néfastes sur le Québec – ou alors qu’on s’enferme dans une vision strictement individualiste ou gestionnaire de la politique). J’ai eu l’occasion de l’écrire : l’aversion de la droite québécoise envers la nation est exaspérée par le biais progressiste, indéniable, du mouvement souverainiste, qui a trop souvent eu tendance, je l’ai noté dans plusieurs travaux, à assimiler la nation à la gauche. À cause de cela, la nouvelle droite québécoise est violemment antinationaliste et se déclare volontiers fédéraliste en plus de se montrer radicalement hostile aux mesures politiques nécessaires à la défense de l’identité nationale. J’ajoute que l’idéalisation de l’anglais et la disqualification du français (sous le couvert d’un appel au bilinguisme) qu’on entend trop souvent à droite témoigne aussi d’un attachement bien relatif à l’identité québécoise.

Pourtant, la question nationale n’est pas qu’une affaire de Oui ou de Non, comme le soutiennent souvent avec mépris les leaders de la nouvelle droite. On peut y répondre de bien des manières, mais on ne peut l’abolir sans d’un coup condamner l’expérience historique québécoise à l’insignifiance. C’est à travers la question nationale que les Québécois ont fait l’expérience du politique, qu’ils ont appris à faire société. C’est à travers la question nationale que l’histoire québécoise trouve son principe de continuité. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas à se reformuler, cinquante ans après la Révolution tranquille. Cela ne veut pas dire qu’il ne soit pas nécessaire de la redéfinir. Cela veut dire qu’on ne peut prétendre faire sérieusement de la politique en la suspendant par décret.

La nouvelle droite québécoise devrait savoir que c’est à travers la question nationale que le conservatisme québécois a historiquement pris forme. Il en est indissociable. Au Québec, ce qui distinguait les indépendantistes de «droite» de ceux de gauche, c’est que les premiers voulaient l’indépendance pour elle-même, alors que les deuxièmes voulaient l’instrumentaliser au service d’un projet de société de gauche. Dans l’histoire du souverainisme, la «droite» n’a pas cherché à accoupler l’indépendance à un projet de société, elle a justement cherché à penser l’autonomie du politique, la nécessaire défense de la souveraineté en elle-même – l’autonomie du politique est une idée éminemment conservatrice, faut-il le souligner ? Il suffit de penser à des figures comme Marcel Chaput pour s’en convaincre. 

Pourrait-on dire que la chose est vraie pour le conservatisme occidental dans son ensemble, à quelques exceptions près? La nouvelle droite québécoise devrait le savoir, elle qui admire Margaret Thatcher, sans vraiment comprendre, semble-t-il, la pensée politique. Car on comprend bien mal la pensée et l’œuvre politiques de Thatcher si on oublie qu’elle s’acharnera à défendre la souveraineté britannique contre le supranationalisme européen, qu’elle ne voulait aliéner à aucun prix. De même, le conservatisme américain, dans ce qu’il a de plus intéressant, fait de la défense de la souveraineté nationale un principe fondamental. La nouvelle droite devrait se poser la question : pourquoi la souveraineté nationale est-elle appréciable chez toutes les grandes figures qu’elle admire, mais condamnable pour le peuple québécois? La souveraineté nationale serait bonne pour les Italiens, pour les Français, pour les Lettons, pour les Américains, pour les Bulgares et les Suédois, mais pas pour les Québécois? J’ajoute que pour les peuples déjà souverains, l’indépendance politique est considérée comme une «vraie affaire»  et qu’il ne viendrait à l’idée d’aucun d’entre eux de croire que leur statut politique est une idée secondaire appelée à s’effacer devant une réflexion exclusivement axée sur les politiques publiques.

Un dernier mot sur la nouvelle droite québécoise

Tout cela pour dire que la nouvelle droite québécoise me semble porteuse, pour l’instant, d’une pensée politique assez pauvre, qui doit beaucoup moins à la tradition conservatrice telle que je l’entends qu’à une forme d’individualisme moderniste. Il se pourrait, dans cette perspective, que l’individualisme acharné de la nouvelle droite québécoise ne soit que l’écho de la pensée gestionnaire, dominante, une reformulation individualiste du progressisme dominant au Québec. J’ajoute que ceux qui croient que le libéralisme mondialisé avec son hédonisme libertaire et son mépris des nations correspond vraiment à la tradition occidentale ne comprennent visiblement pas grand-chose à cette dernière.

Je devine ce qu’on me répondra. Il faut être moderne ! Abandonner au musée les vieilleries idéologiques des temps anciens. Embrasser l’esprit de son temps. La mondialisation, la révolution technologique, la montée de l’individualisme, viendraient d’un coup compromettre les fondements philosophiques du conservatisme. Je n’en suis pas certain. D’abord et avant tout parce que la demande d’idéal continue d’habiter les peuples, qui veulent voir dans le politique autre chose qu’une entreprise gestionnaire ou comptable, qui veulent y voir aussi davantage qu’une simple instance de protection des droits individuels. Le commun demeure une exigence anthropologique fondamentale.

Aujourd’hui, c’est souvent la gauche qui parle le langage de l’idéal. J’en veux à la gauche d’avoir monopolisé le langage de l’idéal. J’en veux à la droite de lui avoir concédé. Car à l’utopisme ne devrait pas répondre le repli vers l’individu, mais l’appel à l’histoire. À l’universel utopiste de la gauche ne devrait pas répondre l’universel des marchés de la droite, mais bien, le sens de l’histoire, la capacité d’inscrire l’homme dans une culture qu’il assume, et à partir de laquelle il s’investit dans la cité.

Surtout, avec la crise de la mondialisation, les peuples sont appelés à redécouvrir le primat du politique, les vertus de l’enracinement, celles de l’appartenance à une communauté politique circonscrite qui refuse de se dissoudre dans l’universalisme humanitaire des droits de l’homme et l’universalisme économique du marché. S’ils devront se déprendre des pesanteurs technocratiques de l’État social, ils devront quand même préserver les exigences indispensables de la protection sociale et identitaire. Car la première fonction du politique, faut-il le rappeler, demeure la protection de la communauté politique, de son substrat historique et des libertés fondamentales logées au cœur de la condition politique occidentale. 

Le conservatisme auquel je fais référence ne relève ni de la même logique, ni des mêmes affects politiques, que la nouvelle droite québécoise. S’il lui arrive de croiser certains constats de la nouvelle droite québécoise, il ne partage pas avec elle la même vision du monde. Ailleurs dans le monde, ce conservatisme se classerait probablement à droite. Au Québec, ce n’est pas le cas. Et s’il ne doit pas se fermer à l’émergence du débat gauche-droite, rien ne l’oblige à s’y dissoudre. Un dernier mot : j’estime le travail de Joanne Marcotte, qui cherche à donner une voix à des Québécois qui ne se reconnaissaient pas dans un espace public où la «gauche» était hégémonique. Elle et les autres leaders de la nouvelle droite témoignent d’un authentique dynamisme politique. Mais elle me permettra de ne pas me sentir lié à ce courant qui prend forme, à cette mouvance, et de continuer mon petit bonhomme de chemin intellectuel sans qu’elle ne me compte dans ses rangs, sans qu’elle ne me considère, comme un «compagnon de route». Qu’elle n’y voit pas un paradoxe, mais je l’espère, d’un désaccord civilisé.

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Winston Churchill. Une figure historique du conservatisme occidental.

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