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L’importance de l’histoire : grande entrevue avec l’historien Charles-Philippe Courtois

- 31 juillet 2012

Charles-Philippe Courtois fait partie d’une nouvelle génération d’historiens qui nous invite à revisiter l’histoire du Québec. Il a publié, d’ailleurs, il y a quelques années, une remarquable anthologie de la Conquête, qui montrait de quelle manière la représentation de la Conquête avait évolué au fil de l’histoire. On lui doit aussi plusieurs études sur les idées politiques québécoises, mais aussi sur notre rapport au passé, de même que plusieurs textes d’analyse politique consacrés à la question nationale. Je l’ai rencontré pour que nous parlions d’une question fondamentale : le rapport que les Québécois entretiennent avec leur histoire. Leur rapport au passé. Vous pourrez le constater : Courtois nous offre un regard aussi éclairant qu’inattendu sur l’histoire du Québec.

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MBC. Allons-y d’une première question banale, mais importante : les Québécois connaissent-ils mal leur histoire ? Et si oui, pourquoi ? On dit aussi qu’ils ne l’aiment pas, qu’ils en ont même honte ? Est-ce bien le cas ? Et quelles sont les conséquences politiques et identitaires de cette histoire à la fois oubliée et détestée, ou encore oubliée parce que détestée ? Un peuple qui renonce à son passé se délivre-t-il d’un lourd fardeau ou ne risque-t-il pas de s’affaiblir culturellement et existentiellement ? Quel est le bon usage du passé dans la composition d’une identité nationale ?

CPC. De banale, cette question devient vite fondamentale, et encore plus pour une petite nation comme la nôtre. D’abord, je pense que les Québécois connaissent assez mal leur histoire. Une bonne partie ont une vague idée de l’effort de colonisation, de la Conquête et de la Révolution tranquille, ou encore de la place de la religion et de l’Église dans le passé, par exemple. Mais au fond, les Québécois connaissent très mal leur histoire. C’est probant quand on voit combien ils la fréquentent peu, en comparaison de plusieurs des peuples qu’ils connaissent le plus. Les Français, les Britanniques et même les Américains cultivent la mémoire une grande série d’événements et de personnages qui sont autant de jalons de leur histoire nationale, qu’elle soit politique, militaire, culturelle ou sociale. Ils sont friands de livres, de films et de documentaires historiques, visitent en masse de grands lieux de mémoire physiques, comme Notre-Dame ou Versailles, la tour de Londres, le Liberty Bell Center de Philadelphie… Rien de comparable chez nous, même si les visites du Vieux-Québec restent populaires. En fait, si on se donnait une perspective extérieure, on pourrait croire que les Québécois s’efforcent, autant qu’ils le peuvent, de raser leurs monuments avant qu’ils ne prennent trop de valeur historique… Lorsqu’ils subsistent, il est extrêmement rare qu’ils les transforment en sites d’interprétations courus, et, si ça se fait, ce n’est presque jamais par le gouvernement du Québec.

La question que cela soulève est évidemment : pourquoi ? Pourquoi une telle négligence, qui frise parfois la phobie lorsqu’on se penche sur la question du patrimoine. J’avancerai deux réponses. La première est que, contrairement à la Grande-Bretagne, à la France et aux États-Unis, la nation québécoise n’est pas une puissance. Le souvenir d’une gloire passée, l’appréciation d’une puissance actuelle, sont de puissants stimulants de l’intérêt pour l’histoire.

La seconde réponse, qui est liée de plus près qu’on ne le pense à la première, c’est que les Québécois ont beaucoup appris à adorer le dieu « modernité » avec la Révolution tranquille et à détester leur passé, ce Canada français catholique, souvent conservateur, qu’on associe avec la ruralité, la misère, l’ignorance, la bigoterie et, tant qu’à y être, l’arriération. C’est donc une honte et on comprend alors pourquoi il semble qu’autant de nos compatriotes s’en donnent à cœur joie pour en raser les traces physiques qui pollueraient encore notre paysage, comme autant de souvenirs d’une origine dont, en petit parvenus de la modernité, nous voudrions cacher l’existence. Je force le trait, évidemment, mais il y a bien eu de cela, dans les années 1960 et 1970, et il y a encore de cela de nos jours. Mais je disais que cette seconde raison n’est pas sans rapport avec la première. Il y a là, je crois, une conséquence de la position subordonnée dans laquelle les Canadiens français et leur culture ont été placés après la Conquête.

MBC. Vous avez publié La Conquête. Une anthologie au moment du 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham. Vous nous y rappeliez de quelle manière la Conquête avec fait basculer le destin de ceux qu’on appelait alors les Canadiens, qui allaient devenir des Canadiens français et ensuite des Québécois. De quelle manière la Conquête fait-elle basculer notre histoire ? Quelles sont ses conséquences ? Et croyez-vous qu’encore aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, elle continue de peser, plus ou moins secrètement, sur le destin des Québécois ?

CPC. Il me paraît incontestable que le destin des Canadiens ait basculé avec la Conquête et que ses effets pèsent encore sur nous aujourd’hui. La tendance actuelle des études sur la période est de mettre l’accent sur les continuités entre la période de la Nouvelle-France et les premières décennies du régime anglais. Évidemment c’est une dimension importante de la réalité, mais qui est vraie dans la plupart des changements de régime. La Conquête n’a pas modifié immédiatement, par exemple, le système seigneurial, le paysan canadien a continué d’évoluer dans cette structure avant comme après la Conquête. Seulement voilà, le seigneur est devenu, de plus en plus, un Anglo-Saxon. En outre, le Canadien était de plus en plus de cette élite-là, mais aussi de celle des postes politiques et administratifs, de commandement militaire, et du grand commerce. Puis, les familles canadiennes ont vu beaucoup de leurs membres, de leurs descendances, s’appauvrir une fois que la limite des anciennes seigneuries était atteinte. Parce que, sous le régime anglais, Londres a gardé la main haute sur l’ouverture de nouvelles terres, qu’elle a réservées aux spéculateurs ou aux colons anglo-saxons et protestants, comme dans les Cantons de l’Est. Tout cela n’est pas sans conséquences immenses. Voilà qui donne un peuple difforme dans sa distribution par classes sociales. Contrairement à ce qui existait avant la Conquête, les classes populaires, voire prolétaires, sont enflées tandis que les élites nationales sont atrophiées. On en vient à associer élite et culture anglaise, d’ailleurs, dans beaucoup de segments de la société. Le Canadien français est né pour un petit pain… Surtout, cela implique que le peuple canadien-français perd le contrôle de sa destinée. On dira que la Nouvelle-France était une colonie aussi. Certes, mais les Canadiens pouvaient y accéder à tous les métiers qui comptaient dans la destinée du pays, y compris au poste de gouverneur-général. Après la Conquête, rien de tel. Le peuple canadien était au centre d’un vaste empire ; il est devenu l’ethnie principale d’une colonie britannique où il sera généralement exclu des carrières les plus intéressantes et les grandes décisions.

Il faut noter toutefois qu’une classe moyenne vigoureuse a subsisté et s’est même développée lorsqu’on a pu rétablir un enseignement collégial, momentanément anéanti par la guerre de la Conquête. Cette élite proche du peuple a mené les combats pour la défense des droits des Canadiens français, pour la démocratie, et cherché à développé le pays. Mais la démocratie n’a été accordée au Québec qu’après que Londres se soit assuré de le mettre en minorité dans une colonie à majorité anglaise. Autrement dit, le contrôle de sa destinée lui échappait encore – et voilà par exemple une réalité à laquelle nous sommes encore habitués. C’est encore la nôtre. Durant la 1re Guerre mondiale, le Canada a subi, au travers son effort de guerre, une crise politique majeure qui s’est répétée en 1939-1945, la crise de la conscription. Les Canadiens français, favorables à l’effort de guerre, se sont révoltés contre la conscription. Mais ce n’est pas eu qui décidaient, ils n’étaient pas majoritaires et n’ont pas eu gain de cause.

Pour revenir aux tendances actuelles de la recherche sur les lendemains de la Conquête, les plus intéressantes des études récentes sont souvent celles qui analysent la façon dont les Canadiens se sont adaptés à la nouvelle donne. C’est très intéressant puisqu’il faut comprendre en effet comment nous avons survécu à ce qui est forcément un malheur pour un peuple, d’être vaincu (même si ce fut essentiellement par le nombre et non par démérite, au contraire), envahi puis conquis, donc gouverné, par son ennemi traditionnel. L’adaptation en elle-même, qui nous a produits comme nous sommes, avec nos influences culturelles mixtes mais dans un mélange bien particulier, est intéressante. Mais il ne faut pas pour autant perdre de vue cette réalité d’ensemble, qui est la subordination dans laquelle nous avons été placés pour au moins deux siècles et qui a forcément laissé sa marque dans notre réalité et notre identité jusqu’à présent.

MBC. On associe souvent le passé canadien-français – et plus encore la période duplessiste – à la «grande noirceur». Il s’agissait à l’époque d’une exagération polémique. C’est devenu assez rapidement une catégorie de la conscience historique québécoise. Elle bloque l’accès des Québécois à leur propre passé, en les convaincant qu’ils n’ont rien fait d’intéressant avant 1960. D’où nous vient cette mauvaise conscience? D’où nous vient l’idée de la Grande Noirceur? Et croyez-vous que nous pouvons nous en défaire ?

On ne peut parler de la prétendue Grande noirceur sans parler de la Révolution tranquille, qui est censé être son contraire. En fait, je parlais de la Conquête et de ses effets sur le peuple canadien-français, essentiellement de le placer en position subordonnée, de peuple qui ne contrôle pas sa destinée. Les Révolutionnaires tranquilles, les Jean Lesage, René Lévesque, Daniel Johnson et autres Camille Laurin, ceux qui ont piloté les grandes réformes de l’époque, avaient une conscience vive de cette réalité et voulaient y remédier. Voilà pourquoi on a scandé « Maîtres chez nous » en 1962, dans une campagne électorale dédiée à la nationalisation de l’électricité. Les Québécois ont choisi de prendre en main leur destinée, de confronter un pouvoir excessif, celui d’une puissante bourgeoisie anglaise qui exerçait un cartel sur la province et les destinées économiques de ses habitants, avec tout ce que cela impliquait. Bon, le changement a été opéré dans certains domaines (mais pas tous), l’essentiel de ce qui est régi par les autorités provinciales.

En revanche, ces Révolutionnaires tranquilles, comme René Lévesque, Jean Lesage, Daniel Johnson ou Camille Laurin, ne sont pas vraiment les pères du mythe de la Grande noirceur. Au contraire, ils inscrivaient leurs efforts dans une histoire dynamique, dans une longue trame, celle d’une aspiration ancienne au redressement national. Les pères de cette théorie sont essentiellement des intellectuels libéraux, anticléricaux et antinationalistes, groupés par exemple autour de Cité libre et de Pierre Trudeau. Ces intellectuels avaient pour pire ennemi le duplessisme, et étaient révulsés par la proximité d’une grande partie du clergé avec le gouvernement de l’Union nationale, comme du conservatisme de ces années. Ils ont alors forgé plusieurs mythes en corollaire : 1. celui du « clérico-nationalisme ». Le clergé serait l’artisan du nationalisme canadien-français et de son conservatisme, associés par eux avec une arriération, celle dont le sous-développement canadien-français était la preuve. 2. Le mythe du Canadien français corrompu et réfractaire à la démocratie, en faisant comme si les défauts du régime Duplessis – qui en avait, comme celui de Taschereau, de Charest, et d’autres – étaient d’une nature différente de ceux de ses contemporains dans les provinces canadiennes et les États américains, eux aussi chrétiens et conservateurs, le plus souvent et rarement dépourvus de corruption. Dans cette mythification, les intellectuels de Cité libre occultaient complètement la mémoire des Canadiens français qui avaient lutté pour la démocratie, comme le Parti patriote, notamment.

MBC. Vous avez parlé de la Révolution tranquille. Il s’agit certainement d’une des grandes périodes de notre histoire. On se rappelle de ses slogans : « Maîtres chez nous », que vous avez mentionné, mais aussi « Égalité ou indépendance ». Lorsqu’on revisite cette période, on est frappé de voir à quel point les Québécois étaient emporté par un vent de libération nationale. Pourtant, aujourd’hui, on semble réduire la Révolution tranquille à une simple entrée dans la modernité. Comme si elle n’avait rien de spécifiquement québécois. Pourriez-vous revenir avec nous sur les origines de la Révolution tranquille, ses grandes réalisations et sa signification ?

Oui, cette réalité, ce n’est pas celle qu’on cultive le plus, actuellement, comme mémoire de la Révolution tranquille. Vous avez analysé, dans La dénationalisation tranquille, une réalité notée par beaucoup d’observateurs, après 1995, une mauvaise conscience du nationalisme québécois. Eh bien dans ce contexte, le nationalisme de la Révolution tranquille a moins retenu l’attention. Ce dont on était avide, c’était les preuves de la modernité des Québécois, de leur ouverture à l’Autre, etc. et alors, on cherchait à faire de la Révolution tranquille le moment inaugural de cette ouverture et de cette modernité. Les traces du mal qu’on voulait pourchasser au lendemain de 1995, la fermeture, la tradition, associées au nationalisme, eh bien on a voulu, dans un schéma binaire, l’attribuer à une époque passée, celle d’avant la Révolution tranquille, pour mieux lui interdire droit de cité dans le présent.

Quant à savoir si l’on peut se détacher du mythe de la Grande noirceur, il faut être optimiste. Il y a un travail de publication, d’éducation et de commémoration à faire, sans aucun doute, pour restituer la mémoire d’une des dimensions essentielles de la Révolution tranquille, celle de l’émancipation nationale.

MBC. Vous parlez d’éducation. Il y a quelques années, vous publiiez à l’Institut de recherche sur le Québec une étude sur la conversion de l’enseignement de l’histoire au Québec à l’idéologie multiculturaliste. L’école québécoise, disiez-vous, renonçait au récit national et devenait une machine de propagande au service du multiculturalisme canadien. Qu’est-ce qui vous amenait à dire cela ? Et croyez-vous que c’est encore le cas aujourd’hui? En quoi cette vision s’articule-t-elle à la fameuse réforme scolaire, que vous avez sévèrement critiquée, même dénoncé, dans plusieurs de vos écrits?

La critique du nouveau programme d’histoire du Québec et du Canada au secondaire est absolument inséparable de la critique de la réforme. La réforme a aboli beaucoup de choses : la moyenne de groupe, le bulletin traditionnel, le plus possible la possibilité qu’un élève échoue et même la référence aux disciplines. Ainsi, il n’y a plus de profs de biologie ou d’histoire, mais des profs de sciences ou d’univers social, qui ont un bac en pédagogie où sont saupoudrées plusieurs matières pour former un prof apte à enseigner les cours de « sciences » ou « d’univers social ».  Et, au-delà des nouvelles pédagogies mises de l’avant, il faudrait se pencher sur les contenus des nouveaux programmes. Ceux-ci ne visent pas à favoriser l’acquisition d’une culture générale commune, québécoise et occidentale, ni d’un sens critique. Il s’agit de centrer la matière sur des questions d’actualité, supposément pour mieux retenir l’attention des élèves et mieux les garder sur les bancs d’écoles, afin qu’ils quittent en plus grand nombre avec les capacités d’alphabétisation et d’adaptation pour s’adapter au marché du travail et exprimer minimalement une opinion, sans oublier leur initiation à un petit catéchisme de « l’ouverture à l’autre » et de « l’ouverture au monde », toujours dans cette perspective : il faut qu’ils s’adaptent à un marché du travail mondialisé et il faut quand même assurer que leur opinion, qu’on les encourage à exprimer, reste politiquement correcte… Voilà ce qui est jugé essentiel, pas le contact avec les lettres, l’histoire, la philosophie ou les mathématiques… Le problème existe dans toutes les disciplines, le summum de cette inculcation massive de prêchi-prêcha multiculturaliste étant Éthique et culture religieuse, imposé pendant tout le primaire et tout le secondaire. Mais son travers de déconstruction et sa nature dénationalisante font un plus éclatant contraste en histoire, quand on compare l’ancien programme avec le nouveau, qui s’évertue à présenter la majorité comme un groupe ethnique parmi d’autres sur un territoire multiculturel et à détourner le plus possible le regard des conflits nationaux dans notre histoire. A l’exemple de la réforme dans son ensemble, le nouveau programme d’histoire, Histoire et éducation à la citoyenneté, refuse la hiérarchie entre le professeur et l’élève. Au lieu de préparer l’élève à devenir adulte, à exercer son droit de vote une fois adulte, en connaissant notamment les institutions de sa démocratie, ce cours prétend présenter la classe comme une démocratie où l’élève et le maître sont déjà à égalité en droits.

Il n’y a pas jusqu’au dernier scandale du printemps, avec l’affaire « Magnotta à l’école » qui n’en donne l’illustration par la caricature. Le pauvre prof qui a choisi bêtement de laisser ses élèves visionner la vidéo du tueur après un vote n’a fait qu’appliquer avec un zèle idiot ce que préconisent ce programme et la réforme, c’est-à-dire la démocratie dans la classe, sans hiérarchie entre prof et élèves, et un contenu non pas centré sur ce savoir et cette culture générale barbantes, qui demanderaient du travail et risqueraient de faire échouer ou décrocher les élèves, mais centré sur eux, sur ce qu’ils connaissent et sur l’actualité.

MBC. Vous êtes indépendantiste et vous le reconnaissez sans problème. Votre vision de l’indépendance s’enracine dans l’histoire. Pourriez-vous retracer pour nous brièvement l’histoire de l’idée d’indépendance au vingtième siècle. À quel moment renaît-elle ? Comment évolue-t-elle intellectuellement et politiquement ? Et pourquoi, selon vous, l’indépendance se retrouve-t-elle en ce moment en mauvaise position ? Comment expliquez-vous le sentiment d’épuisement qui caractérise depuis quelques années le projet souverainiste?

L’indépendance est une aspiration ancienne du peuple québécois. On croyait un peu candidement, avant les Rébellions de 1837-1838, qu’elle se ferait naturellement. Mais après cet échec on n’osait plus beaucoup en parler ni caresser ce rêve : on croyait que cette aspiration n’était pas réalisable. Les Canadiens français investirent alors leurs espoirs dans le fédéralisme canadien et de plus en plus de leurs élites, libérales et conservatrices, adoptaient une vision pancanadienne. C’est essentiellement l’école nationaliste menée par Lionel Groulx à L’Action française, ancêtre de L’Action nationale, qui a relancé cette considération juste après la 1re Guerre mondiale. Ces nationalistes ont dit essentiellement ceci : la confédération ne fonctionne pas parce que notre égalité n’est pas reconnue. L’indépendance est une aspiration naturelle pour un peuple et, sans être révolutionnaires, nous avons le devoir de nous y préparer, d’autant plus qu’il est probant que l’Empire britannique commence à tomber. Pour se préparer, il faut miser sur la prise en main de l’économie, notamment le contrôle des ressources naturelles ; il faut redonner au français sa place majoritaire au Québec et valoriser et développer notre culture et l’éducation nationale. Autant de mesures qui seront prises essentiellement avec la Révolution tranquille.

J’ai déjà évoqué l’amnésie sélective dont fait preuve la mémoire de la Révolution tranquille, en tout cas celle cultivée par la classe des commentateurs de l’actualité et des intellectuels. Je pense que cette rupture dans la conscience nationale est une faiblesse : elle s’est installée graduellement avec la Révolution tranquille et s’est aggravée au moment où l’hystérie s’est emparée de trop d’intellectuels nationalistes après 1995 et le discours de la défaite. Beaucoup de facteurs entrent en compte, dont des erreurs du leadership du Parti québécois. Justement, dans l’épuisement de la question dont l’actualité récente à témoigné, je ne peux que voir des conséquences des démissions des Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, et de ce qui a trop longtemps été l’incapacité de ce parti à définir une nouvelle stratégie après deux échecs référendaires. Et ce, dès 1996. Aujourd’hui, le PQ en a défini une. Reste à savoir si elle rejoindra le public. Celui-ci semble avoir décroché, tout en affirmant toujours plus une sorte de séparation tranquille, mais décroché non pas seulement devant les disputes ésotériques des souverainistes, mais devant une tâche qui ne semble pas prête d’être réalisée, aucune solution étant sur la table.

MBC. Vous avez publié dernièrement un livre sur Les 50 discours qui ont marqué le Québec. Si vous en aviez un seul à choisir, ce serait lequel ?

Je crois qu’il faut relire la réponse complète de Frontenac, c’est très court et tonique. Mais si j’avais à choisir le plus retentissant ce serait sans doute le discours depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal du général de Gaulle : Vive le Québec libre!

MBC. Autre question pour celui qui aime le passé : quel est le grand héros et quel est le grand oublié de l’histoire du Québec ?

Le plus grand héros, je ne sais pas, il y en a plusieurs, et des héroïnes certainement, depuis Jeanne Mance et Madeleine de Verchères. Mais je serais tenté de dire que le plus grand héros c’est le peuple québécois, ces hommes et ces femmes qui ont réussi à s’implanter au XVIIe siècle dans ce climat canadien et à survivre, comme nation, à la Conquête, tout en édifiant une société paisible, prospère, solidaire et où il fait bon vivre.

Le plus grand oublié ? Ma foi, c’est sûrement Pierre Bédard, le premier chef du parti canadien, avant Louis-Joseph Papineau, qui, en chef élu d’un parti qui déplaisait au gouverneur britannique de l’époque qui entendait régner ici en petit tyran, a été emprisonné arbitrairement en 1810 et a vu son journal, Le Canadien, supprimé tout aussi arbitrairement.

Et le plus grand maltraité, celui dont la réputation est la plus injustement déformée ?

Peut-être est-ce Duplessis, dont la corruption et les turpitudes réelles ont été surdimensionnées au point d’en faire un monstre, comme si les politiciens du continent, ses contemporains, ou ses prédécesseurs et ses successeurs n’étaient pas, malheureusement, bien souvent de la même farine. Du coup, on oublie qu’il avait aussi eu l’heur de faire adopter de bonnes réformes pour le Québec, comme de récupérer d’Ottawa l’existence d’un impôt québécois. Pour la comparaison avec ses successeurs, pensons par exemple au gouvernement actuel du Québec. On continue de reprocher à Duplessis d’avoir vendu le fer du Québec à « 1 cenne la tonne », à une compagnie qui payait par ailleurs la construction de son immense chemin de fer. Et quelle est la situation aujourd’hui ? Aujourd’hui, on n’obtient pas une cenne la tonne quand nos subventions aux minières dépassent les redevances qu’on touche et cela, c’est sans compter les routes que l’on compte offrir, dans le Plan Nord, de bâtir pour elles et j’en passe… Une situation à corriger, indubitablement, mais le problème de ce mythe de la Grande noirceur est qu’il nous à fait accroire que le mal logeait dans le passé, en détournant le regard des problèmes actuels.

J’ajoute deux dernières questions : quel est le plus beau moment de notre histoire ?

Il est peut-être à venir, du moins je l’espère.

Et quel est le plus tragique ?

J’hésite entre la Conquête et l’échec des Patriotes en 1837-1838.

MBC. Imaginez un lecteur qui aime son Québec, mais qui connaît peu son histoire. Et qui veut la connaître. Quels sont les grands livres que vous recommanderiez pour mieux connaître le Québec, pour mieux s’approprier son histoire?

CPC. Les Québécois publient beaucoup, mais lisent-ils leurs livres ? En fait, le choix est vaste en histoire. Je vais surtout renvoyer à de vieux classiques qui ont fait leurs preuves, car, dans la profusion d’études actuelles, et d’études de qualité, on manque de nouveaux récits de l’histoire du Québec. Autrefois, il fallait lire Garneau, mais une édition contemporaine nous fait défaut. Il en va de même pour Lionel Groulx, mis à part Notre grande aventure, récit de la Nouvelle-France. Il y a bien sûr l’Histoire populaire du Québec, en 5 volumes, de Jacques Lacoursière, un ouvrage récent. Le Boréal express, un très grand succès d’édition des années 1960, vient d’être réédité, et il permet de suivre l’histoire du Québec comme à travers un journal qui décrirait l’actualité, c’est vivant et souvent amusant de la revisiter ainsi. Il y a des études classiques qui ont la qualité de bien se lire et dont on trouve des rééditions, comme l’Histoire des Patriotes de Gérard Filteau, un bon pédagogue, ou La guerre de la Conquête de Guy Frégault, historien rigoureux et doté d’une bonne plume. Plusieurs bonnes biographies ont été publiées ces dernières années et un des grands classiques est certainement le René Lévesque de Pierre Godin. Enfin, je ne saurais trop recommander, pour les esprits vraiment curieux, de plonger dans les originaux, dans les écrits de la Nouvelle-France, comme les textes de Champlain, ou les Dialogues philosophiques du baron de Lahontan avec un Sauvage de l’Amérique septentrionale

 

 

De quoi l’Amérique se mêle-t-elle? Sur l’Europe, les droits de l’homme, la laïcité et la burqa

- 31 juillet 2012

Je suis le contraire d’un anti-américain. J’admire les États-Unis. Profondément. L’Amérique démocrate comme l’Amérique républicaine. J’admire Roosevelt et Reagan pareillement. L’Amérique a sauvé l’Europe à trois reprises au vingtième siècle. Contre l’Allemagne les deux premières fois, contre la Russie communiste, la troisième. Dans la grande lutte entre la démocratie et le totalitarisme, elle a sauvé la première contre le second. En cassant des œufs, évidemment. La politique n’est pas la morale, même quand elle sert des objectifs moraux.

Mais chaque année, je me demande de quoi les États-Unis se mêlent lorsque le département d’État publie son examen annuel de la liberté religieuse dans le monde. Je comprends qu’ils s’inquiètent du sort des minorités religieuses dans les dictatures. La religion sert trop souvent de prétexte à la compression exagérée des libertés individuelles, comme le savent non seulement les Chrétiens d’Orient, mais aussi tant et tant de musulmans en pays arabes qui ne veulent rien savoir du joug islamiste. Je comprends moins que l’Amérique en profite pour épingler les démocraties européennes, qui seraient apparemment promptes à piétiner les droits de l’homme.

Dans son dernier rapport, le département d’État intente un procès en «islamophobie» aux sociétés européennes qui cherchent à gérer politiquement les revendications d’une minorité musulmane croissante. En un mot, l’Amérique regarde l’Europe et l’accuse de persécuter ses «minorités musulmanes», issues de l’immigration récente. On comprend bien, si on lit entre les lignes : l’Europe succomberait à ses noires passions, celles qui ont fait tant de mal au vingtième siècle et qui remonteraient à la surface.

La France et la Belgique, notamment, seraient coupables de vexations aux libertés fondamentales, avec leurs lois sur le voile intégral dans l’espace public. La réglementation politique des tenues religieuses dans l’espace public révélerait une montée de l’intolérance. Cela témoigne d’une vision de l’homme profondément ancrée dans la civilisation américaine. Une vision de l’homme qui combine un universalisme juridique exacerbé et une survalorisation de l’appartenance religieuse, souvent sectaire.  Parlons simplement de l’individualisme américain.

Question d’histoire, évidemment. L’Amérique est prédisposée à voir dans la religion la force persécutée, et non pas celle qui persécute. C’est à travers ses sectes et ses Églises que l’Amérique s’est en partie constituée comme société, notait Tocqueville. De son point de vue, la liberté religieuse est souvent première. L’Amérique néglige ainsi le fait que la religion n’est pas qu’une affaire de conscience individuelle, qu’elle ne place pas seulement la conscience de chacun en contact avec son créateur.

C’est oublier l’expérience européenne de la religion, qui a jeté les peuples les uns contre les autres, qui peut aussi déchirer les nations en conduisant certaines d’entre elles aux portes de la guerre civile. La mémoire des guerres de religion est en bonne partie fondatrice de la démocratie européenne. C’est oublier, dans certains autre cas, surtout à l’Est (pensons à l’exemple de la Pologne et de son rapport au catholicisme), à quel point la religion est encore intimement liée à l’identité nationale et que les peuples ne peuvent séparer l’une de l’autre sans se renier.

De même, l’individualisme américain ne croit pas vraiment aux cultures nationales. Ou les tient pour négligeables et disqualifie d’avance leur nécessaire protection. C’est oublier que le pluralisme national de la civilisation européenne est profondément créateur sur le plan identitaire. Chaque peuple, parce qu’il en côtoie d’autres, a le sentiment intime de son identité collective. Mais justement parce qu’il voit une autre nation l’autre bord de la frontière, il sait qu’il ne représente pas à lui seul l’humanité. Il sait donc qu’il y a plusieurs manières d’aborder les problèmes politiques fondamentaux. Il sait bien que l’universalisme réducteur des seuls droits de l’homme n’épuise pas la question du politique.

L’universalisme américain peut vite devenir un impérialisme. C’est d’ailleurs à partir d’une telle vision du monde que les États-Unis sont partis en guerre contre l’Irak, il y a près de dix ans. L’homme, partout, veut la même chose. L’homme, partout, réclame la vision américaine de l’humanité. Appelons ça l’impérialisme botté des droits  de l’homme. Cela donne apparemment à l’Amérique le droit de se mêler de la vie intérieure des nations. Je conviens d’une chose toutefois: l’européisme (je parle de l’idéologie hégémonique qui soutient la construction européenne) représente une forme d’adaptation à l’européenne de cet impérialisme humanitaire. Mais l’européisme a finalement peu à voir avec la civilisation européenne.

L’Amérique, pourtant, s’exaspère lorsqu’on lui donne des leçons et hurle alors à la transgression de sa souveraineté. Lorsque l’Europe la gronde par exemple à propos de la peine de mort, encore pratiquée dans plusieurs États, l’Amérique s’oppose à l’ingérence étrangère. Il faut faire des nuances, évidemment. La gauche américaine espère souvent relativiser la souveraineté américaine et mobilise même le droit international pour la limiter à l’intérieur comme à l’extérieur. Mais de manière générale, le patriotisme américain n’est pas tendre envers l’ingérence étrangère.

Retour à l’Europe, qui est aujourd’hui prise avec une réalité majeure: la cohabitation difficile sur son territoire de deux civilisations qui n’ont pas toujours eu les meilleurs rapports. La révolution démographique des dernières années renouvelle en profondeur le problème politique européen. Dans ses banlieues, l’Europe voit une autre civilisation prendre forme. Et malgré les théories alambiquées sur le vivre-ensemble diversitaire, elle sait bien que la diversité peut engendrer des affrontements politiques.

Comment éviter que la société ne se disloque sous la pression des communautarismes, qu’elle perde le sens de son unité à cause de sa trop grande hétérogénéité culturelle ? Car l’espace public se construit politiquement. Les élites européennes ont essayé de croire au multiculturalisme pendant deux générations. Aujourd’hui, elles constatent son échec et cherchent à en sortir. Chaque peuple en mobilisant son histoire. La France le fait en redéployant l’idéal de la laïcité.

D’ailleurs, la France a répondu excellemment aux USA, en rappelant que la laïcité appartient à son patrimoine politique. Elle réinvente ce principe aujourd’hui en cherchant à rappeler qu’elle ne porte pas une identité civilisationnelle indifférenciée. La France n’est pas une page blanche. Elle est à la fois porteuse de l’héritage révolutionnaire de 1789 et de celui du christianisme. Elle s’alimente à la philosophie des Lumières et à la mémoire du christianisme. Elle ne peut s’amputer d’aucun des deux sans se mutiler.

Il est normal que le catholicisme soit davantage présent dans le paysage français. Il n’a rien de discriminatoire à ce qu’un pays institue sa propre culture dans la mise en scène de son espace public. Il est normal aussi que la France cherche à contenir les symboles religieux ostentatoires des communautés religieuses de récente implantation, qu’elle se représente justement comme des symboles identitaires-communautaires ayant fondamentalement une portée politique.

Autrement dit, la France ne réduit pas aujourd’hui la liberté religieuse à la seule lumière de la liberté de conscience : elle pense publiquement la religion dans ses dimensions anthropologique et politique. Elle voit dans les revendications religieuses des revendications communautaristes et cherche à contenir la fragmentation de la collectivité nationale. Les lois sur les signes religieux ostentatoires portent cet esprit. Cela ne veut pas dire qu’elles soient facilement applicables, tous en conviennent.

Il faut pourtant retracer le périmètre à l’intérieur duquel ces questions se posent. Ce ne peut être que celui de la souveraineté des États. L’État-nation demeure le socle politique de la civilisation occidentale. C’est à travers ce cadre que chaque culture répond à la dialectique si particulière entre l’enracinement et l’universel. Les droits de l’homme sont évidemment fondamentaux, mais en abuser nous fait perdre le sens de leur véritable utilité : contrevenir aux dictatures et non pas judiciariser le processus démocratique. Surtout, ils ne doivent pas limiter toute initiative politique, au nom d’une vision si élargie de la «tolérance» qu’elle inhibe l’action politique, qu’on ne saurait réduire à la seule gestion des droits individuels.

L’Amérique, nation messianique qui croit quelquefois porter les espérances les plus fondamentales de l’humanité, et qui les porte vraiment de temps en temps, devrait quand même faire preuve d’un peu de modestie. Avant de sermonner les Européens en général, et les Français en particulier, elle devrait se souvenir qu’elle n’a pas le monopole de l’expérience politique occidentale. Qu’elle n’a pas le monopole des principes dont elle se réclame et que ceux-ci peuvent s’agencer dans différentes combinaisons politiques, et surtout, qu’ils peuvent s’appliquer de plus d’une manière.

Alain Finkielkraut sur la bêtise contemporaine

- 29 juillet 2012

Relecture ce matin de L’imparfait du présent, d’Alain Finkielkraut. J’y retrouve deux passages que je transcris ici, sans les commenter.

Le premier passage est une réflexion sur le désir de célébrité  qui pollue la société contemporaine. Je retranscris ici la remarquable définition qu’il propose de la quête de célébrité, à la lumière de la télé-réalité, qui commençait alors à s’imposer en France. Le texte date de 2002. Je devine ce qu’il écrirait aujourd’hui à propos des médias sociaux.

«[I]ls cherchent à la folie de sortir de l’anonymat. Ils cherchent éperdument leur salut dans le statut de stars. Bref, ils veulent être célèbres. Et qu’est-ce que la célébrité à l’heure de l’écran total et de l’anti-élitisme généralisé ? C’est le lustre sans les mérites, l’affichage sans les actions, l’éclat sans les œuvres. C’est la gloire enfin découplée de l’excellence. C’est passer du triste état de spectateur à la jubilation d’être vu. C’est se montrer au monde, tel quel, comme on est, authentique, informe, indemne de toute cérémonie et de toute littérature. C’est s’exprimer dans l’idiome sommaire et viscéral de l’adolescence. C’est fuir la nuance pour l’intensité, au nom du naturel. C’est meubler le temps des autres avec ses peines de cœur et ses points noirs. C’est tenir l’assistance en haleine à coups de karaoké joyeux, de borborygmes pensifs ou de sanglots sincères. C’est être au centre de l’attention générale pour ce qu’on a de plus spontané, donc de plus trivial (p.142-143).

Le deuxième passage est à pleurer. Je le retranscris encore une fois sans l’accompagner d’un commentaire. Le texte parle de lui-même. Je précise seulement qu’il a pour titre : «Langue morte»».

« L’un de nos plus éminents philosophes qui est aussi arrière-grand-père passait cet été ses vacances en famille. Le papa de l’un de ses arrière-petits-enfants lui dit un jour : «Tu sais, grand-père, je ne peux pas lire tes livres, tu utilises des mots trop compliqués.» Étonné, mais bienveillant, le philosophe prit le temps de la réflexion et répondait qu’il ne se souvenait pas d’avoir forgé ni même employé dans ses écrits un seul néologisme. «C’est quoi un néologisme, grand-père?» (p.222).

Cioran, la révolution et le nihilisme

- 28 juillet 2012

Je relisais cet après-midi le Précis de décomposition (1949) de Cioran, un philosophe qui a exploré les replis les plus intimes de l’âme humaine. Qui n’a pas hésité à s’enfoncer dans ses zones les plus sombres pour la dévoiler.

J’y retrouve ce passage. «Je n’aime que l’irruption et l’effondrement des choses, le feu qui les suscite et celui qui les dévore. La durée du monde m’exaspère ; sa naissance et son évanouissement m’enchantent».

Cioran ne cerne-t-il pas ici ce qu’il y a de commun à la psychologie du révolutionnaire comme du nihiliste? Le révolutionnaire et le nihiliste ne se rejoignent-ils pas dans une même fascination pour l’absolu, positif comme négatif?

Les deux ne se rejoignent-ils pas dans l’incapacité d’accepter l’imperfection du monde? Les deux ne se rejoignent-ils pas dans une même incapacité à accepter la finitude de l’homme, et l’imperfection des institutions humaines ?

Le Révolutionnaire n’accepte le monde qu’à condition de le repartir à zéro, en faisant du passé table rase. Il le veut comme une page blanche sur laquelle il écrira ce qu’il veut. Le nihiliste déteste à ce point le monde qu’il préfère l’anéantir ou s’en soustraire radicalement.

Autrement dit, le culte de la Révolution, qui continue de s’imposer dans certains milieux radicaux, et qui donne bonne réputation à ceux qui le pratiquent (ils veulent le salut de l’humanité! Ils doivent l’aimer!), ne masque-t-il pas une passion plus noire?

Peut-être est-ce pour cela que la Révolution finit toujours par tourner dans le culte de la violence destructrice? Car ne rêve–t-elle pas aussi d’anéantir le monde réel pour accoucher de son monde fantasmé, dont la perfection repose sur la négation de l’œuvre des hommes au fil des siècles?

J’en retire quatre enseignements.

Le premier : méfiez-vous de ceux qui disent aimer l’humanité absolument et qui n’aiment rien de ce que l’humanité a accompli historiquement. Méfiez-vous de ceux qui préfèrent l’homme fantasmé à l’homme réel. L’amour professé pour le premier masque bien mal la détestation du second.

Le deuxième : méfiez-vous des idéologues qui prétendent résoudre les problèmes les plus fondamentaux de la condition humaine avec une seule idée : la leur. Ils oublient les contradictions dans l’humanité, celles dont le jeu rend justement possible la liberté humaine.

Le troisième : l’homme a besoin d’idées contradictoires mais également nécessaires. La liberté et l’égalité, par exemple. L’institution et la fête. Il a besoin de conservateurs et d’anarchistes. Celui qui veut réduire la pluralité humaine dans un système idéologique menace l’humanité telle qu’on peut la reconnaître dans ses mille visages.

Le quatrième : la Révolution, c’est la modernité devenue folle et ne devant plus rien à la tradition. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer au progrès, mais que celui-ci doit se penser comme une prudente évolution, et non comme un renversement brutal de l’ordre des choses.

 

cioran

Djemila la candidate. Djemila la Québécoise.

- 26 juillet 2012

Je ne m’attarderai pas sur les commentaires malheureux qui ont accueilli la candidature de Djemila Benhabib à Trois-Rivières. Ils sont marginaux et le fruit d’un reportage probablement maladroit qui n’a capté qu’un fragment marginal de la réalité trifluvienne. Les Québécois ont bien des défauts. Mais dans leur ensemble, ils ont historiquement fait preuve d’une grande ouverture culturelle. Ils n’aiment pas qu’on se moque de leur identité, évidemment. Mais ceux qui font le pari de s’y intégrer voient devant eux des bras grands ouverts. Nous sommes ici au pays de Vigneault.

D’autant plus, faut-il le dire, que Djemila Benhabib s’est profondément investie dans la lutte contre l’idéologie multiculturaliste qui met justement en péril l’identité québécoise. Bien plus que plusieurs Québécois «de souche» qui ont longtemps eu la pétoche à l’idée de la critiquer, parce qu’ils craignaient la mauvaise réputation que cela leur ferait dans les milieux bienpensants. On ne transgresse pas le politiquement correct sans en payer socialement le prix. Djemila ne s’est pas seulement intégrée au Québec : elle a embrassé son destin. Ceux qui ont lu ses livres le savent. Ceux qui les liront le sauront.

Je ne m’attarderai pas non plus sur ceux qui ont hurlé à l’arrivée en politique de «l’islamophobe» en chef du Québec médiatique. L’accusation d’islamophobie est grossière. Elle relève de la rectitude politique, encore une fois. Sa cible, ce n’est pas l’islam en soi (même s’il devrait être permis de critiquer cette religion comme on critique le catholicisme, ou le protestantisme, ou toutes les religions. Aucune religion ne devrait être à l’abri de la critique, n’est-ce pas?), c’est l’islamisme, une idéologie qui entraîne partout la congélation totalitaire des sociétés dont elle s’empare. Ceux qui ont lu ses livres le savent. Ceux qui les liront le sauront.

Je ne dirai qu’une chose: il s’agit d’une femme exceptionnelle. Je ne la connais pas assez pour dire que c’est une amie proche. Je la connais assez pour savoir qu’elle a des convictions profondes et qu’elles sont intellectuellement appuyées. Ses livres ne sont pas seulement ceux d’une militante, comme on dit : ce sont ceux d’une intellectuelle qui croit à la vertu émancipatrice de la laïcité. Ce sont ceux d’une femme inquiète de la progression de l’idéologie multiculturaliste. Une idéologie qui croit souvent inévitable de sacrifier au passage l’émancipation féminine au nom d’un égalitarisme culturel exagéré, qui verse dans le relativisme.

Va-t-elle trop loin avec sa critique? Cela dépend ce qu’on entend par là. Je ne suis pas aussi sévère qu’elle envers le fait religieux, envers les religions. Sur ces questions, le débat est non seulement possible, mais indispensable. Mais ce sont des débats mineurs, finalement, devant une des questions fondamentales posée par notre époque : la fragilisation des fondements existentiels et philosophiques de la démocratie occidentale par l’idéologie multiculturaliste. Car le multiculturalisme pousse à la ghettoïsation de la société et légitime paradoxalement une régression culturelle dramatique au nom d’une compréhension farfelue des droits de l’homme. On le voit quand on justifie la reconnaissance d’un droit fondamental à la burqa au nom des droits de la personne.

Pourquoi je prends la peine de dire cela de Djemila Benhabib? Parce qu’à une époque où tout décourage l’engagement politique, qu’une femme comme elle sacrifie la liberté absolue qui est celle du spectateur pour exercer possiblement la responsabilité du législateur est une bonne nouvelle. Car ne l’oublions jamais : faire le saut en politique, c’est renoncer à beaucoup, en échange d’une seule promesse : recevoir beaucoup de boue. À une époque où la politique semble salissante pour tout le monde, que des gens voient encore de la noblesse et un lieu où promouvoir leurs idéaux a de quoi réjouir.

Je ne peux souhaiter qu’une chose : que tous les partis accueillent des candidats de cette valeur. Il y a des fédéralistes, des autonomistes et des souverainistes de valeur. Il y a des gens de gauche, de centre et de droite de grande valeur. Que certains croient venu le temps de s’investir aujourd’hui en politique nous annonce peut-être un vrai renouveau québécois, après les dernières années, étouffantes. Djemila la Québécoise contribuerait ainsi à la refondation démocratique du Québec.

 

djemila