Charles-Philippe Courtois fait partie d’une nouvelle génération d’historiens qui nous invite à revisiter l’histoire du Québec. Il a publié, d’ailleurs, il y a quelques années, une remarquable anthologie de la Conquête, qui montrait de quelle manière la représentation de la Conquête avait évolué au fil de l’histoire. On lui doit aussi plusieurs études sur les idées politiques québécoises, mais aussi sur notre rapport au passé, de même que plusieurs textes d’analyse politique consacrés à la question nationale. Je l’ai rencontré pour que nous parlions d’une question fondamentale : le rapport que les Québécois entretiennent avec leur histoire. Leur rapport au passé. Vous pourrez le constater : Courtois nous offre un regard aussi éclairant qu’inattendu sur l’histoire du Québec.
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MBC. Allons-y d’une première question banale, mais importante : les Québécois connaissent-ils mal leur histoire ? Et si oui, pourquoi ? On dit aussi qu’ils ne l’aiment pas, qu’ils en ont même honte ? Est-ce bien le cas ? Et quelles sont les conséquences politiques et identitaires de cette histoire à la fois oubliée et détestée, ou encore oubliée parce que détestée ? Un peuple qui renonce à son passé se délivre-t-il d’un lourd fardeau ou ne risque-t-il pas de s’affaiblir culturellement et existentiellement ? Quel est le bon usage du passé dans la composition d’une identité nationale ?
CPC. De banale, cette question devient vite fondamentale, et encore plus pour une petite nation comme la nôtre. D’abord, je pense que les Québécois connaissent assez mal leur histoire. Une bonne partie ont une vague idée de l’effort de colonisation, de la Conquête et de la Révolution tranquille, ou encore de la place de la religion et de l’Église dans le passé, par exemple. Mais au fond, les Québécois connaissent très mal leur histoire. C’est probant quand on voit combien ils la fréquentent peu, en comparaison de plusieurs des peuples qu’ils connaissent le plus. Les Français, les Britanniques et même les Américains cultivent la mémoire une grande série d’événements et de personnages qui sont autant de jalons de leur histoire nationale, qu’elle soit politique, militaire, culturelle ou sociale. Ils sont friands de livres, de films et de documentaires historiques, visitent en masse de grands lieux de mémoire physiques, comme Notre-Dame ou Versailles, la tour de Londres, le Liberty Bell Center de Philadelphie… Rien de comparable chez nous, même si les visites du Vieux-Québec restent populaires. En fait, si on se donnait une perspective extérieure, on pourrait croire que les Québécois s’efforcent, autant qu’ils le peuvent, de raser leurs monuments avant qu’ils ne prennent trop de valeur historique… Lorsqu’ils subsistent, il est extrêmement rare qu’ils les transforment en sites d’interprétations courus, et, si ça se fait, ce n’est presque jamais par le gouvernement du Québec.
La question que cela soulève est évidemment : pourquoi ? Pourquoi une telle négligence, qui frise parfois la phobie lorsqu’on se penche sur la question du patrimoine. J’avancerai deux réponses. La première est que, contrairement à la Grande-Bretagne, à la France et aux États-Unis, la nation québécoise n’est pas une puissance. Le souvenir d’une gloire passée, l’appréciation d’une puissance actuelle, sont de puissants stimulants de l’intérêt pour l’histoire.
La seconde réponse, qui est liée de plus près qu’on ne le pense à la première, c’est que les Québécois ont beaucoup appris à adorer le dieu « modernité » avec la Révolution tranquille et à détester leur passé, ce Canada français catholique, souvent conservateur, qu’on associe avec la ruralité, la misère, l’ignorance, la bigoterie et, tant qu’à y être, l’arriération. C’est donc une honte et on comprend alors pourquoi il semble qu’autant de nos compatriotes s’en donnent à cœur joie pour en raser les traces physiques qui pollueraient encore notre paysage, comme autant de souvenirs d’une origine dont, en petit parvenus de la modernité, nous voudrions cacher l’existence. Je force le trait, évidemment, mais il y a bien eu de cela, dans les années 1960 et 1970, et il y a encore de cela de nos jours. Mais je disais que cette seconde raison n’est pas sans rapport avec la première. Il y a là, je crois, une conséquence de la position subordonnée dans laquelle les Canadiens français et leur culture ont été placés après la Conquête.
MBC. Vous avez publié La Conquête. Une anthologie au moment du 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham. Vous nous y rappeliez de quelle manière la Conquête avec fait basculer le destin de ceux qu’on appelait alors les Canadiens, qui allaient devenir des Canadiens français et ensuite des Québécois. De quelle manière la Conquête fait-elle basculer notre histoire ? Quelles sont ses conséquences ? Et croyez-vous qu’encore aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, elle continue de peser, plus ou moins secrètement, sur le destin des Québécois ?
CPC. Il me paraît incontestable que le destin des Canadiens ait basculé avec la Conquête et que ses effets pèsent encore sur nous aujourd’hui. La tendance actuelle des études sur la période est de mettre l’accent sur les continuités entre la période de la Nouvelle-France et les premières décennies du régime anglais. Évidemment c’est une dimension importante de la réalité, mais qui est vraie dans la plupart des changements de régime. La Conquête n’a pas modifié immédiatement, par exemple, le système seigneurial, le paysan canadien a continué d’évoluer dans cette structure avant comme après la Conquête. Seulement voilà, le seigneur est devenu, de plus en plus, un Anglo-Saxon. En outre, le Canadien était de plus en plus de cette élite-là, mais aussi de celle des postes politiques et administratifs, de commandement militaire, et du grand commerce. Puis, les familles canadiennes ont vu beaucoup de leurs membres, de leurs descendances, s’appauvrir une fois que la limite des anciennes seigneuries était atteinte. Parce que, sous le régime anglais, Londres a gardé la main haute sur l’ouverture de nouvelles terres, qu’elle a réservées aux spéculateurs ou aux colons anglo-saxons et protestants, comme dans les Cantons de l’Est. Tout cela n’est pas sans conséquences immenses. Voilà qui donne un peuple difforme dans sa distribution par classes sociales. Contrairement à ce qui existait avant la Conquête, les classes populaires, voire prolétaires, sont enflées tandis que les élites nationales sont atrophiées. On en vient à associer élite et culture anglaise, d’ailleurs, dans beaucoup de segments de la société. Le Canadien français est né pour un petit pain… Surtout, cela implique que le peuple canadien-français perd le contrôle de sa destinée. On dira que la Nouvelle-France était une colonie aussi. Certes, mais les Canadiens pouvaient y accéder à tous les métiers qui comptaient dans la destinée du pays, y compris au poste de gouverneur-général. Après la Conquête, rien de tel. Le peuple canadien était au centre d’un vaste empire ; il est devenu l’ethnie principale d’une colonie britannique où il sera généralement exclu des carrières les plus intéressantes et les grandes décisions.
Il faut noter toutefois qu’une classe moyenne vigoureuse a subsisté et s’est même développée lorsqu’on a pu rétablir un enseignement collégial, momentanément anéanti par la guerre de la Conquête. Cette élite proche du peuple a mené les combats pour la défense des droits des Canadiens français, pour la démocratie, et cherché à développé le pays. Mais la démocratie n’a été accordée au Québec qu’après que Londres se soit assuré de le mettre en minorité dans une colonie à majorité anglaise. Autrement dit, le contrôle de sa destinée lui échappait encore – et voilà par exemple une réalité à laquelle nous sommes encore habitués. C’est encore la nôtre. Durant la 1re Guerre mondiale, le Canada a subi, au travers son effort de guerre, une crise politique majeure qui s’est répétée en 1939-1945, la crise de la conscription. Les Canadiens français, favorables à l’effort de guerre, se sont révoltés contre la conscription. Mais ce n’est pas eu qui décidaient, ils n’étaient pas majoritaires et n’ont pas eu gain de cause.
Pour revenir aux tendances actuelles de la recherche sur les lendemains de la Conquête, les plus intéressantes des études récentes sont souvent celles qui analysent la façon dont les Canadiens se sont adaptés à la nouvelle donne. C’est très intéressant puisqu’il faut comprendre en effet comment nous avons survécu à ce qui est forcément un malheur pour un peuple, d’être vaincu (même si ce fut essentiellement par le nombre et non par démérite, au contraire), envahi puis conquis, donc gouverné, par son ennemi traditionnel. L’adaptation en elle-même, qui nous a produits comme nous sommes, avec nos influences culturelles mixtes mais dans un mélange bien particulier, est intéressante. Mais il ne faut pas pour autant perdre de vue cette réalité d’ensemble, qui est la subordination dans laquelle nous avons été placés pour au moins deux siècles et qui a forcément laissé sa marque dans notre réalité et notre identité jusqu’à présent.
MBC. On associe souvent le passé canadien-français – et plus encore la période duplessiste – à la «grande noirceur». Il s’agissait à l’époque d’une exagération polémique. C’est devenu assez rapidement une catégorie de la conscience historique québécoise. Elle bloque l’accès des Québécois à leur propre passé, en les convaincant qu’ils n’ont rien fait d’intéressant avant 1960. D’où nous vient cette mauvaise conscience? D’où nous vient l’idée de la Grande Noirceur? Et croyez-vous que nous pouvons nous en défaire ?
On ne peut parler de la prétendue Grande noirceur sans parler de la Révolution tranquille, qui est censé être son contraire. En fait, je parlais de la Conquête et de ses effets sur le peuple canadien-français, essentiellement de le placer en position subordonnée, de peuple qui ne contrôle pas sa destinée. Les Révolutionnaires tranquilles, les Jean Lesage, René Lévesque, Daniel Johnson et autres Camille Laurin, ceux qui ont piloté les grandes réformes de l’époque, avaient une conscience vive de cette réalité et voulaient y remédier. Voilà pourquoi on a scandé « Maîtres chez nous » en 1962, dans une campagne électorale dédiée à la nationalisation de l’électricité. Les Québécois ont choisi de prendre en main leur destinée, de confronter un pouvoir excessif, celui d’une puissante bourgeoisie anglaise qui exerçait un cartel sur la province et les destinées économiques de ses habitants, avec tout ce que cela impliquait. Bon, le changement a été opéré dans certains domaines (mais pas tous), l’essentiel de ce qui est régi par les autorités provinciales.
En revanche, ces Révolutionnaires tranquilles, comme René Lévesque, Jean Lesage, Daniel Johnson ou Camille Laurin, ne sont pas vraiment les pères du mythe de la Grande noirceur. Au contraire, ils inscrivaient leurs efforts dans une histoire dynamique, dans une longue trame, celle d’une aspiration ancienne au redressement national. Les pères de cette théorie sont essentiellement des intellectuels libéraux, anticléricaux et antinationalistes, groupés par exemple autour de Cité libre et de Pierre Trudeau. Ces intellectuels avaient pour pire ennemi le duplessisme, et étaient révulsés par la proximité d’une grande partie du clergé avec le gouvernement de l’Union nationale, comme du conservatisme de ces années. Ils ont alors forgé plusieurs mythes en corollaire : 1. celui du « clérico-nationalisme ». Le clergé serait l’artisan du nationalisme canadien-français et de son conservatisme, associés par eux avec une arriération, celle dont le sous-développement canadien-français était la preuve. 2. Le mythe du Canadien français corrompu et réfractaire à la démocratie, en faisant comme si les défauts du régime Duplessis – qui en avait, comme celui de Taschereau, de Charest, et d’autres – étaient d’une nature différente de ceux de ses contemporains dans les provinces canadiennes et les États américains, eux aussi chrétiens et conservateurs, le plus souvent et rarement dépourvus de corruption. Dans cette mythification, les intellectuels de Cité libre occultaient complètement la mémoire des Canadiens français qui avaient lutté pour la démocratie, comme le Parti patriote, notamment.
MBC. Vous avez parlé de la Révolution tranquille. Il s’agit certainement d’une des grandes périodes de notre histoire. On se rappelle de ses slogans : « Maîtres chez nous », que vous avez mentionné, mais aussi « Égalité ou indépendance ». Lorsqu’on revisite cette période, on est frappé de voir à quel point les Québécois étaient emporté par un vent de libération nationale. Pourtant, aujourd’hui, on semble réduire la Révolution tranquille à une simple entrée dans la modernité. Comme si elle n’avait rien de spécifiquement québécois. Pourriez-vous revenir avec nous sur les origines de la Révolution tranquille, ses grandes réalisations et sa signification ?
Oui, cette réalité, ce n’est pas celle qu’on cultive le plus, actuellement, comme mémoire de la Révolution tranquille. Vous avez analysé, dans La dénationalisation tranquille, une réalité notée par beaucoup d’observateurs, après 1995, une mauvaise conscience du nationalisme québécois. Eh bien dans ce contexte, le nationalisme de la Révolution tranquille a moins retenu l’attention. Ce dont on était avide, c’était les preuves de la modernité des Québécois, de leur ouverture à l’Autre, etc. et alors, on cherchait à faire de la Révolution tranquille le moment inaugural de cette ouverture et de cette modernité. Les traces du mal qu’on voulait pourchasser au lendemain de 1995, la fermeture, la tradition, associées au nationalisme, eh bien on a voulu, dans un schéma binaire, l’attribuer à une époque passée, celle d’avant la Révolution tranquille, pour mieux lui interdire droit de cité dans le présent.
Quant à savoir si l’on peut se détacher du mythe de la Grande noirceur, il faut être optimiste. Il y a un travail de publication, d’éducation et de commémoration à faire, sans aucun doute, pour restituer la mémoire d’une des dimensions essentielles de la Révolution tranquille, celle de l’émancipation nationale.
MBC. Vous parlez d’éducation. Il y a quelques années, vous publiiez à l’Institut de recherche sur le Québec une étude sur la conversion de l’enseignement de l’histoire au Québec à l’idéologie multiculturaliste. L’école québécoise, disiez-vous, renonçait au récit national et devenait une machine de propagande au service du multiculturalisme canadien. Qu’est-ce qui vous amenait à dire cela ? Et croyez-vous que c’est encore le cas aujourd’hui? En quoi cette vision s’articule-t-elle à la fameuse réforme scolaire, que vous avez sévèrement critiquée, même dénoncé, dans plusieurs de vos écrits?
La critique du nouveau programme d’histoire du Québec et du Canada au secondaire est absolument inséparable de la critique de la réforme. La réforme a aboli beaucoup de choses : la moyenne de groupe, le bulletin traditionnel, le plus possible la possibilité qu’un élève échoue et même la référence aux disciplines. Ainsi, il n’y a plus de profs de biologie ou d’histoire, mais des profs de sciences ou d’univers social, qui ont un bac en pédagogie où sont saupoudrées plusieurs matières pour former un prof apte à enseigner les cours de « sciences » ou « d’univers social ». Et, au-delà des nouvelles pédagogies mises de l’avant, il faudrait se pencher sur les contenus des nouveaux programmes. Ceux-ci ne visent pas à favoriser l’acquisition d’une culture générale commune, québécoise et occidentale, ni d’un sens critique. Il s’agit de centrer la matière sur des questions d’actualité, supposément pour mieux retenir l’attention des élèves et mieux les garder sur les bancs d’écoles, afin qu’ils quittent en plus grand nombre avec les capacités d’alphabétisation et d’adaptation pour s’adapter au marché du travail et exprimer minimalement une opinion, sans oublier leur initiation à un petit catéchisme de « l’ouverture à l’autre » et de « l’ouverture au monde », toujours dans cette perspective : il faut qu’ils s’adaptent à un marché du travail mondialisé et il faut quand même assurer que leur opinion, qu’on les encourage à exprimer, reste politiquement correcte… Voilà ce qui est jugé essentiel, pas le contact avec les lettres, l’histoire, la philosophie ou les mathématiques… Le problème existe dans toutes les disciplines, le summum de cette inculcation massive de prêchi-prêcha multiculturaliste étant Éthique et culture religieuse, imposé pendant tout le primaire et tout le secondaire. Mais son travers de déconstruction et sa nature dénationalisante font un plus éclatant contraste en histoire, quand on compare l’ancien programme avec le nouveau, qui s’évertue à présenter la majorité comme un groupe ethnique parmi d’autres sur un territoire multiculturel et à détourner le plus possible le regard des conflits nationaux dans notre histoire. A l’exemple de la réforme dans son ensemble, le nouveau programme d’histoire, Histoire et éducation à la citoyenneté, refuse la hiérarchie entre le professeur et l’élève. Au lieu de préparer l’élève à devenir adulte, à exercer son droit de vote une fois adulte, en connaissant notamment les institutions de sa démocratie, ce cours prétend présenter la classe comme une démocratie où l’élève et le maître sont déjà à égalité en droits.
Il n’y a pas jusqu’au dernier scandale du printemps, avec l’affaire « Magnotta à l’école » qui n’en donne l’illustration par la caricature. Le pauvre prof qui a choisi bêtement de laisser ses élèves visionner la vidéo du tueur après un vote n’a fait qu’appliquer avec un zèle idiot ce que préconisent ce programme et la réforme, c’est-à-dire la démocratie dans la classe, sans hiérarchie entre prof et élèves, et un contenu non pas centré sur ce savoir et cette culture générale barbantes, qui demanderaient du travail et risqueraient de faire échouer ou décrocher les élèves, mais centré sur eux, sur ce qu’ils connaissent et sur l’actualité.
MBC. Vous êtes indépendantiste et vous le reconnaissez sans problème. Votre vision de l’indépendance s’enracine dans l’histoire. Pourriez-vous retracer pour nous brièvement l’histoire de l’idée d’indépendance au vingtième siècle. À quel moment renaît-elle ? Comment évolue-t-elle intellectuellement et politiquement ? Et pourquoi, selon vous, l’indépendance se retrouve-t-elle en ce moment en mauvaise position ? Comment expliquez-vous le sentiment d’épuisement qui caractérise depuis quelques années le projet souverainiste?
L’indépendance est une aspiration ancienne du peuple québécois. On croyait un peu candidement, avant les Rébellions de 1837-1838, qu’elle se ferait naturellement. Mais après cet échec on n’osait plus beaucoup en parler ni caresser ce rêve : on croyait que cette aspiration n’était pas réalisable. Les Canadiens français investirent alors leurs espoirs dans le fédéralisme canadien et de plus en plus de leurs élites, libérales et conservatrices, adoptaient une vision pancanadienne. C’est essentiellement l’école nationaliste menée par Lionel Groulx à L’Action française, ancêtre de L’Action nationale, qui a relancé cette considération juste après la 1re Guerre mondiale. Ces nationalistes ont dit essentiellement ceci : la confédération ne fonctionne pas parce que notre égalité n’est pas reconnue. L’indépendance est une aspiration naturelle pour un peuple et, sans être révolutionnaires, nous avons le devoir de nous y préparer, d’autant plus qu’il est probant que l’Empire britannique commence à tomber. Pour se préparer, il faut miser sur la prise en main de l’économie, notamment le contrôle des ressources naturelles ; il faut redonner au français sa place majoritaire au Québec et valoriser et développer notre culture et l’éducation nationale. Autant de mesures qui seront prises essentiellement avec la Révolution tranquille.
J’ai déjà évoqué l’amnésie sélective dont fait preuve la mémoire de la Révolution tranquille, en tout cas celle cultivée par la classe des commentateurs de l’actualité et des intellectuels. Je pense que cette rupture dans la conscience nationale est une faiblesse : elle s’est installée graduellement avec la Révolution tranquille et s’est aggravée au moment où l’hystérie s’est emparée de trop d’intellectuels nationalistes après 1995 et le discours de la défaite. Beaucoup de facteurs entrent en compte, dont des erreurs du leadership du Parti québécois. Justement, dans l’épuisement de la question dont l’actualité récente à témoigné, je ne peux que voir des conséquences des démissions des Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, et de ce qui a trop longtemps été l’incapacité de ce parti à définir une nouvelle stratégie après deux échecs référendaires. Et ce, dès 1996. Aujourd’hui, le PQ en a défini une. Reste à savoir si elle rejoindra le public. Celui-ci semble avoir décroché, tout en affirmant toujours plus une sorte de séparation tranquille, mais décroché non pas seulement devant les disputes ésotériques des souverainistes, mais devant une tâche qui ne semble pas prête d’être réalisée, aucune solution étant sur la table.
MBC. Vous avez publié dernièrement un livre sur Les 50 discours qui ont marqué le Québec. Si vous en aviez un seul à choisir, ce serait lequel ?
Je crois qu’il faut relire la réponse complète de Frontenac, c’est très court et tonique. Mais si j’avais à choisir le plus retentissant ce serait sans doute le discours depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal du général de Gaulle : Vive le Québec libre!
MBC. Autre question pour celui qui aime le passé : quel est le grand héros et quel est le grand oublié de l’histoire du Québec ?
Le plus grand héros, je ne sais pas, il y en a plusieurs, et des héroïnes certainement, depuis Jeanne Mance et Madeleine de Verchères. Mais je serais tenté de dire que le plus grand héros c’est le peuple québécois, ces hommes et ces femmes qui ont réussi à s’implanter au XVIIe siècle dans ce climat canadien et à survivre, comme nation, à la Conquête, tout en édifiant une société paisible, prospère, solidaire et où il fait bon vivre.
Le plus grand oublié ? Ma foi, c’est sûrement Pierre Bédard, le premier chef du parti canadien, avant Louis-Joseph Papineau, qui, en chef élu d’un parti qui déplaisait au gouverneur britannique de l’époque qui entendait régner ici en petit tyran, a été emprisonné arbitrairement en 1810 et a vu son journal, Le Canadien, supprimé tout aussi arbitrairement.
Et le plus grand maltraité, celui dont la réputation est la plus injustement déformée ?
Peut-être est-ce Duplessis, dont la corruption et les turpitudes réelles ont été surdimensionnées au point d’en faire un monstre, comme si les politiciens du continent, ses contemporains, ou ses prédécesseurs et ses successeurs n’étaient pas, malheureusement, bien souvent de la même farine. Du coup, on oublie qu’il avait aussi eu l’heur de faire adopter de bonnes réformes pour le Québec, comme de récupérer d’Ottawa l’existence d’un impôt québécois. Pour la comparaison avec ses successeurs, pensons par exemple au gouvernement actuel du Québec. On continue de reprocher à Duplessis d’avoir vendu le fer du Québec à « 1 cenne la tonne », à une compagnie qui payait par ailleurs la construction de son immense chemin de fer. Et quelle est la situation aujourd’hui ? Aujourd’hui, on n’obtient pas une cenne la tonne quand nos subventions aux minières dépassent les redevances qu’on touche et cela, c’est sans compter les routes que l’on compte offrir, dans le Plan Nord, de bâtir pour elles et j’en passe… Une situation à corriger, indubitablement, mais le problème de ce mythe de la Grande noirceur est qu’il nous à fait accroire que le mal logeait dans le passé, en détournant le regard des problèmes actuels.
J’ajoute deux dernières questions : quel est le plus beau moment de notre histoire ?
Il est peut-être à venir, du moins je l’espère.
Et quel est le plus tragique ?
J’hésite entre la Conquête et l’échec des Patriotes en 1837-1838.
MBC. Imaginez un lecteur qui aime son Québec, mais qui connaît peu son histoire. Et qui veut la connaître. Quels sont les grands livres que vous recommanderiez pour mieux connaître le Québec, pour mieux s’approprier son histoire?
CPC. Les Québécois publient beaucoup, mais lisent-ils leurs livres ? En fait, le choix est vaste en histoire. Je vais surtout renvoyer à de vieux classiques qui ont fait leurs preuves, car, dans la profusion d’études actuelles, et d’études de qualité, on manque de nouveaux récits de l’histoire du Québec. Autrefois, il fallait lire Garneau, mais une édition contemporaine nous fait défaut. Il en va de même pour Lionel Groulx, mis à part Notre grande aventure, récit de la Nouvelle-France. Il y a bien sûr l’Histoire populaire du Québec, en 5 volumes, de Jacques Lacoursière, un ouvrage récent. Le Boréal express, un très grand succès d’édition des années 1960, vient d’être réédité, et il permet de suivre l’histoire du Québec comme à travers un journal qui décrirait l’actualité, c’est vivant et souvent amusant de la revisiter ainsi. Il y a des études classiques qui ont la qualité de bien se lire et dont on trouve des rééditions, comme l’Histoire des Patriotes de Gérard Filteau, un bon pédagogue, ou La guerre de la Conquête de Guy Frégault, historien rigoureux et doté d’une bonne plume. Plusieurs bonnes biographies ont été publiées ces dernières années et un des grands classiques est certainement le René Lévesque de Pierre Godin. Enfin, je ne saurais trop recommander, pour les esprits vraiment curieux, de plonger dans les originaux, dans les écrits de la Nouvelle-France, comme les textes de Champlain, ou les Dialogues philosophiques du baron de Lahontan avec un Sauvage de l’Amérique septentrionale…