Archives pour 1 juillet 2012

Multiculturalisme à la française

- 1 juillet 2012

J’ai souvent eu l’occasion de l’écrire : une des expressions les plus visibles du multiculturalisme consiste à déchristianiser le calendrier, pour le reprogrammer selon les exigences de la «diversité» (on le voit chaque Noël, évidemment, dans la guerre menée contre le sapin, la crèche ou les chants de Noël). Et cela non pas pour des raisons religieuses, d’abord et avant tout. Mais pour «désoccidentaliser» les identités nationales et les convertir dans la logique de la diversité mondialisée. Ce n’est pas parce qu’il est religieux que l’héritage chrétien est rejeté, mais parce qu’il est «identitaire» et majoritaire.

On vient de le voir à nouveau en France. Selon Europe 1, l’Association nationale des directeurs des ressources humaines vient de proposer de libérer trois jours fériés associés au calendrier chrétien pour les transformer en jours fériés flottant, à la guise de chaque employé. Cela parce qu’il faudrait, nous dit-on, respecter la diversité, notamment celle des croyances. Si on se fie à cette association, les entreprises pourront se délivrer des congés fixés hérités de la tradition nationale et fixés par l’État et se fier seulement aux préférences de leurs employés. On devine ici la pression des communautarismes et autres lobbies identitaires qui fonctionnent dans les paramètres du multiculturalisme.

Ce que cela veut dire, c’est évidemment qu’encore une fois, on assiste à l’inversion du devoir d’intégration. S’intégrer à une société, cela ne veut plus dire en prendre le pli culturel, en intérioriser les coutumes, les habitudes, accepter l’empreinte que l’histoire a laissé sur ses institutions, son paysage mental et physique. Par exemple, on n’accepte plus que le christianisme a structuré l’imaginaire, la culture, les habitudes des sociétés occidentales. Ou si on l’accepte, c’est de manière résiduelle. On veut y voir une tradition religieuse parmi d’autres, sans pesanteur culturelle particulière, sans capacité de structurer encore aujourd’hui la vie sociale.

Désormais, on demande à la société de transformer ses institutions et la représentation qu’elle se fait de son histoire et de sa culture pour «accommoder raisonnablement la diversité». Car cette proposition s’inscrit dans le programme plus vaste du multiculturalisme, qui réclame la réécriture de l’histoire de la société d’accueil, l’introduction de mesures associées à la discrimination positive, la neutralisation des contenus identitaires associés à la citoyenneté nationale, et ainsi de suite. La vocation de la société d’accueil, ce n’est plus de s’imposer, mais de s’effacer. Être Français, c’est de moins en moins historique et culturel, et de plus en administratif et juridique. Dans cette perspective, la citoyenneté n’est plus qu’un tampon administratif associé à des droits sociaux et économiques sans obligations culturelles et politiques.

Une dernière note. Je l’ai dit, cette proposition vient de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines. Autrement dit, de la droite patronale, qui est plus souvent qu’autrement néolibérale. Encore une fois, elle fait alliance avec la gauche multiculturelle pour dénationaliser la citoyenneté, pour la vider de son substrat historique et culturel. La droite patronale le fait par individualisme et parce qu’elle croit que la société est un marché où doivent s’exprimer toutes les préférences individuelles. La gauche multiculturelle propose la même chose parce qu’elle veut libérer les minorités d’une majorité dominatrice qui ne respecterait pas la diversité. Dans les deux cas, c’est l’identité nationale qui est sacrifiée.

Ce que m’inspire le Canada Day …

- 1 juillet 2012

La complexité d’Israël

- 1 juillet 2012

Je me suis toujours intéressé à Israël, l’État du peuple juif. Parce qu’à la différence de ceux qui s’imaginent une hégémonie juive toute puissante, contrôlant clandestinement les États-Unis comme la finance mondiale, j’ai toujours été frappé par la précarité de ce pays.

Le peuple juif est une petite nation. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une nation consciente de sa précarité. L’histoire l’a même convaincu que certains souhaiteraient l’exterminer. Encore aujourd’hui, des fanatiques croient qu’un monde sans juifs serait meilleur.

Cela ne veut pas dire qu’Israël est impuissante militairement. Ou qu’elle n’a pas d’alliés. Mais il s’agit d’une nation enracinée dans un environnement géopolitique hostile, attachée à son identité, qui s’est battue pour sa souveraineté. Pour moi, Israël était un pays très québécois.

Je reviens d’Israël*. J’en ai découvert la singularité. Milan Kundera a déjà défini l’Europe comme la civilisation qui conjugue le maximum de diversité dans un minimum d’espace. La même formule peut s’appliquer pour Israël. À la puissance mille.

Jérusalem est un des deux pôles identitaires du pays. Le christianisme, le judaïsme et l’islam s’y croisent. Les lieux saints se côtoient à quelques mètres. Cette diversité n’en est pas qu’une de religions, mais de civilisations.

Les vieux peuples ont une très longue mémoire. Nous, modernes, seulement occupés à jouir de l’instant présent, nous l’ignorons. Nous croyons toujours que le passé est mort, à peine bon pour les musées que nous fréquentons pour nous divertir les jours de pluie.

Je commence à croire que si on ne pense pas en siècles, le conflit israélo-arabe est incompréhensible. Lorsque le mouvement sioniste s’est lancé à la fin du 19ème siècle, il annonçait que le peuple juif retournait dans un pays qu’il n’avait jamais oublié depuis 2000 ans.

Avec une identité religieuse et culturelle vieille de milliers d’années, Israël a su créer une identité nationale fascinante. Elle transpire chez ceux qu’on rencontre. Il suffit de voyager pour comprendre que la personnalité d’un individu est profondément marquée par sa culture.

Inversement, les Arabes semblent convaincus d’une chose: comme les royaumes chrétiens des croisés sont passés, Israël passera aussi. Patience. Ils sont prêts à tolérer les Juifs comme une minorité religieuse. Ils ne veulent pas d’une souveraineté juive au Proche-Orient.

Les Palestiniens disent: nous étions là depuis toujours, on nous a chassé. Et de fait, on peut parfaitement soutenir Israël sans oublier que le récit enchanté de sa création a quelques angles morts. Nous sommes devant deux légitimités contradictoires. On ne les réconciliera pas.

Ici, la question nationale est une question de vie ou de mort. C’est pour se délivrer d’une telle pesanteur que Tel Aviv l’hypermoderne se distingue autant de Jérusalem que des kibboutz ou des régions sécuritaires. L’histoire est tragique? À Tel Aviv, on vit dans l’instant. On veut jouir.

Les apprentis sorciers croyant qu’il suffit d’une solution miracle pour résoudre le conflit ne comprennent pas ses profondeurs. Je suis revenu de là convaincu d’une chose. La vraie paix est impossible. Il n’est pas interdit de souhaiter que la guerre devienne improbable.

* L’auteur s’est rendu en Israël dans le cadre d’un voyage d’étude à l’invitation du Centre consultatif des relations juives et israéliennes