Le PLQ a déjà été un très grand parti. On connaît ses figures canoniques. Parmi celles-là, Jean Lesage et Robert Bourassa. Le premier a permis la Révolution tranquille, à défaut d’en être l’architecte. Le deuxième a joué un rôle majeur dans la modernisation économique du Québec, en plus d’associer son nom à quelques grands projets de développement hydro-électriques qui ont fait avancer la nation. Il n’est pas nécessaire d’endosser l’ensemble de leur héritage pour reconnaître qu’ils en ont un.
Depuis le milieu des années 1990, toutefois, le PLQ a changé de rôle. Son rapport à la question nationale s’est métamorphosé (à moins qu’il ne se soit clarifié?). Il est passé du nationalisme fédéraliste au fédéralisme décomplexé (d’autant plus que son aile nationaliste l’a quitté pour l’ADQ dans la suite du référendum de Charlottetown). Sa mission consiste désormais à maintenir coûte que coûte le Québec dans la fédération canadienne. Sa vocation a historiquement changé: il portait autrefois une vision québécoise du Canada. Il porte aujourd’hui une vision canadienne du Québec.
Le PLQ en est venu à progressivement accepter intégralement un ordre constitutionnel qu’il avait d’abord considéré inacceptable. Il n’a plus de seuil de rupture avec le Canada. Jamais la contradiction entre le fédéralisme et les intérêts du Québec ne sera assez grande pour l’amener à rompre avec le premier. Il préfère légitimer les contraintes canadiennes et les présenter comme inévitables et créatrices, comme on l’a vu avec sa réaction devant le jugement de la Cour suprême sur les écoles passerelles. Son indifférence devant l’anglicisation de Montréal est ici révélatrice. Elle ne s’éclaire, par ailleurs, qu’à la lumière de son projet le plus inquiétant: la bilinguisation de la sixième année au Québec, qui programme la marginalisation du français au sein même du système d’éducation.
Autrefois, le PLQ posait des conditions québécoises au maintien du Québec dans la fédération : maintenant, il n’en pose plus. Son fédéralisme est inconditionnel. Il pratique le fédéralisme pur et dur. Cela ne l’empêche pas de se braquer contre le gouvernement fédéral à l’occasion. Cela ne l’empêche pas de défendre ce qu’il croit être la spécificité du Québec lorsque la chose ne coute pas trop cher politiquement (sur la question environnementale, par exemple, ou celle des jeunes contrevenants). Mais jamais cette défense ne pourrait aller jusqu’à la remise en question du lien fédéral. Pour lui, le Canada est sacré.
C’est pour cela, d’ailleurs, qu’en 1998, Jean Charest avait été envoyé en service commandé d’Ottawa à Québec pour combattre sur place un souverainisme bouchardien que l’on croyait alors conquérant et à la veille d’une prochaine offensive référendaire. Jean Charest était alors un jeune chef politique charismatique, le seul que l’on croyait capable de vaincre les souverainistes. Lui qui rêvait d’être premier ministre du Canada a dû rabattre ses ambitions vers le Québec. Il devait y passer pour ensuite se diriger vers sa destination d’origine. Son parcours lui a échappé. Il n’a jamais vraiment su que faire de son poste sinon l’occuper et s’y maintenir.
On se demande comment des personnalités politiques nationalistes peuvent continuer d’évoluer au PLQ ou à sa périphérie. Je pense particulièrement à Raymond Bachand, dont le nationalisme économique ne fait pas de doute. Je pense aussi à Benoit Pelletier, une des figures les plus brillantes du nationalisme fédéraliste québécois. Espèrent-ils, contre toute attente, réformer ce parti? Ou demeurent-ils fidèles à une tradition politique qu’il ne représente pourtant plus?
On dit le PLQ à droite. Tout dépend du sens qu’on donne aux mots. Si on entend par là que le PLQ entretient un préjugé favorable envers le grand capital, ce n’est pas faux. Il le croit seul porteur du développement économique. Pour lui, le bien commun consiste principalement à créer les conditions des investissements nécessaires à la croissance. Et les alliances du PLQ sont patronales. Dans le milieu des affaires, encore aujourd’hui, il est mal vu de ne pas s’afficher, d’une manière ou de l’autre, favorable au Parti libéral. Pourtant, on ne sous-estimera pas sa flexibilité idéologique.
En 2003, il s’est fait réélire pour engager la modernisation libérale de l’État québécois. On parlait alors de la réingénierie de l’État. Jean Charest se prenait pour Mike Harris qui se prenait pour Margaret Thatcher. Son objectif : casser les assises corporatistes du modèle québécois, tourner la page de la social-démocratie. Il n’en a rien fait. Il a souvent reculé devant la rue. Certains ont cru qu’il le ferait toujours. Cela lui a valu quelques reproches au fil du temps. Dans le patronat, certains ont désespéré du PLQ et ont cherché une alternative à droite.
D’ailleurs, il n’hésite pas lorsque la chose est nécessaire, à se transformer en défenseur rhétorique du modèle québécois. Ces derniers mois, il a joué cette carte contre François Legault au moment où ce dernier annonçait son désir de faire un grand ménage dans le modèle québécois. D’un coup, et selon ses dires, le PLQ devenait le gardien d’une social-démocratie modérée. Il devenait le conservateur incontournable de nos traditions sociales.
On en revient à l’idée de base. La vocation de ce parti est de garder le pouvoir coûte que coûte, pour préserver le Québec d’une poussée vers l’indépendance. Il s’agit, au sens strict, du gardien du statu quo. Il peut rassembler autour de ce programme la droite fédéraliste francophone, les anglophones et les allophones. Le mode de scrutin lui assure une base électorale enviable. Les circonstances font le reste.
Il n’empêche : sa réputation, ces dernières années, était ruinée. Les rumeurs de corruption empoisonnaient le gouvernement. Le PLQ avait de moins en moins l’air d’un parti et de plus en plus l’air d’une clique. Toute la classe politique en a payé le prix. L’affairisme réducteur et la tentation de confondre le développement économique avec la vente à rabais des ressources naturelles a rallumé chez plusieurs Québécois le sentiment d’une dépossession collective. Il n’est jamais loin le vieux souvenir du fer à «une cenne la tonne».
Le Plan Nord vient donner un vernis de légitimité à cette liquidation des ressources naturelles du Québec. Le mythe du Nord est fondamental pour le PLQ, ce qui est compréhensible et estimable. Il représente depuis Bourassa le progrès collectif, un Québec conquérant, capable de prouesse économique et technique. On ne devrait pourtant pas sous-estimer l’enthousiasme qu’il suscite dans les régions qui espèrent profiter localement de la manne économique qu’il promet. On devine bien, pourtant, dans la population, qu’il s’agit pour l’instant essentiellement d’une opération de marketing.
Mais la politique est faite de surprises et de miracles. La crise étudiante a joué ce rôle pour le PLQ. D’abord désemparé par une contestation plus vive et plus durable qu’il ne le croyait, il a vite compris l’avantage qu’il pouvait tirer de la casse et de l’emprise croissante de la gauche radicale sur la rue, surtout lorsque sa frange la plus extrême était tentée par la violence. Plus la rue se radicalisait, plus le PLQ pouvait récolter l’appui d’une partie importante d’un peuple moins porté à la rébellion que ne le croyaient les idéologues de désobéissance civile.
La radicalisation de la crise l’a finalement servi. Même la calamiteuse loi 78 a joué à son avantage. Cette loi prétendait restaurer l’autorité de l’État alors qu’elle favorisait sa ridiculisation. Pourtant, malgré le mouvement des casseroles, la population s’est exaspérée de ce climat séditieux médiatiquement entretenu par les apôtres de la contestation globale et des exagérations idéologiques de ceux qui comparaient le Québec à la Russie de Poutine. Jean Charest est un mauvais premier ministre. Ce n’est ni un tyran, ni un autocrate, ni un fasciste. Ceux qui ont soutenu cela ont fait perdre de la crédibilité à leur propre cause en plus d’injurier nos institutions.
Le PLQ a donc redéfini sa stratégie. La fermeté devant les revendications étudiantes devait faire la preuve que cette fois, il ne cèderait pas devant la rue. Que cette fois, la réforme du modèle québécois était enclenchée. La crise étudiante est ainsi devenue l’occasion d’un réalignement en profondeur des paramètres de la politique québécoise. Le PLQ fera tout pour éviter une élection portant sur le bilan d’une décennie globalement négative pour le Québec. Il excitera la pulsion sécuritaire de cette frange significative du Québec francophone qui veut en finir avec la mascarade révolutionnaire. Il s’est refait du muscle politique auprès des francophones en se présentant comme le gardien de la légalité et de la stabilité politique. Il cherchera à polariser l’électorat autour de la loi et de l’ordre en se faisant élire contre les carrés rouges. À nous faire choisir entre Jean Charest et Gabriel Nadeau-Dubois. Pauline Marois est tombé pendant trop longtemps dans ce piège.
Il est prêt à tout, on l’a vu avec sa dernière publicité contre Pauline Marois, pour cliver la population. S’il y parvient, il peut gagner. En politique, les hommes et les femmes comptent, souvent au-delà des idées. Jean Charest est meilleur campagner que Pauline Marois. Le premier est une véritable bête politique, avec de l’instinct, et la part de combativité nécessaire à l’acharnement dans la bataille. La deuxième, qui ne manque pas de qualités, a toutefois un instinct politique limité, ce que devine aisément une part importante de la population qui tarde à se convaincre de l’installer au premier rang. Le premier tirera probablement avantage de la campagne au détriment de la seconde.
Plus vastement, le PLQ entend ainsi se repositionner dans une nouvelle époque politique où les catégories idéologiques entrent en mutation. La crise étudiante a concrétisé pour un temps le glissement du débat politique de la question nationale vers le débat «gauche-droite». Il entend occuper la deuxième case en misant sur une synthèse faite de libéralisme économique modéré, de conservatisme sécuritaire et de fédéralisme multiculturaliste emballé du fleurdelisé.
Mais la réalité ne change pas. Sur le fond des choses, le PLQ demeure un parti qui s’est éloigné du Québec francophone et de ses aspirations historiques, qui n’est plus fidèle au programme du Québec d’abord qui était autrefois le sien. C’est pourtant le Québec francophone qui le reporte au pouvoir en divisant exagérément son vote depuis une dizaine d’années. Cette division sert le PLQ, qui cherche à l’accentuer. On peut croire, en quelque sorte, que le PLQ n’est fort que de la faiblesse du Québec francophone.
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Le premier ministre du Québec, Jean Charest.