Le Parti Québécois revient de loin. En dix ans, il a souvent risqué la disparition. L’ADQ (en 2003 et 2007) et la CAQ (en 2011) ont failli le remplacer comme expression politique du nationalisme québécois. Il n’était pas inimaginable de le voir subir le même sort que l’Union nationale au début des années 1970. Fin de cycle. Fin d’époque. Il restait à écrire l’épitaphe. Avec elle, celle de la Révolution tranquille et du nationalisme progressiste qui l’a caractérisée. Il y avait dans l’air un parfum crépusculaire.
Pourtant, le PQ a survécu. Essentiellement grâce à la faiblesse de ses adversaires (l’amateurisme de l’ADQ, la vision strictement gestionnaire de la CAQ). Il ne devrait pourtant pas se croire définitivement installé dans le jeu politique. Malgré la faiblesse du gouvernement Charest, il parvient à peine à rassembler le tiers de l’électorat. Faiblesse de leadership? Erreurs stratégiques répétées? Déclin historique? Probablement un peu de tout cela. Il suffit d’un bon vent électoral pour qu’il remporte les élections. Il suffit d’une défaite crève-cœur ou majeure pour qu’il retombe en crise existentielle.
Situons la chose à bonne échelle. Le Parti Québécois propose une réponse majeure à la question nationale. Encore les Québécois doivent-ils se la poser. S’ils se lassent d’elle, ils se lassent de lui. Faut-il préciser qu’en ce moment, les Québécois, surtout les plus jeunes, y sont indifférents? Après un demi-siècle de querelles constitutionnelles, les Québécois semblent tentés par une redéfinition du jeu politique sur de nouvelles bases, à partir de nouveaux termes. Ils ne renoncent pas nécessairement à leur singularité nationale. Ils sont tentés de l’appréhender à partir de nouvelles bases.
Portrait d’une société fragmentée : les catégories sociales se braquent sur la défense de leurs avantages respectifs. Les classes moyennes qui évoluent dans le secteur public se rangent derrière les syndicats. Celles qui évoluent dans le secteur privé s’exaspèrent d’une fiscalité exagérée qui ne correspond pas aux services publics auxquels elles s’attendent. Les générations entrent de plus en plus ouvertement en conflit. L’échec de l’intégration des immigrants vient aussi fragiliser l’identité québécoise dans la région métropolitaine. Le bien commun est de plus en plus difficilement discernable.
Cela n’est pas sans conséquence pour le PQ. Le clivage «gauche-droite» qui émerge joue contre lui à long terme. La sociologie avec laquelle il doit composer sa majorité électorale n’est plus celle de la Révolution tranquille. D’autant plus que le Québec actuel se sent moins conquérant qu’occupé à gérer le moins mal possible son déclin tranquille. C’est le paradoxe politique québécois contemporain: le Québec à la fois paralysé politiquement et emporté par une tentation utopiste. Le PQ devra réinventer sa coalition, redéfinir sa lecture des intérêts du Québec, reconstruire son offre politique. Il devra, tôt ou tard, se refonder.
De nouveaux partis naissent à gauche du PQ. Pour l’instant, ils aspirent des militants hyperactifs mais marginaux. Ils n’attirent pas, toutefois, les figures publiques connues. L’arrivée successive de Pierre Duchesne et de Jean-François Lisée confirme l’attractivité du PQ auprès de son électorat naturel. Deux questions fondamentales s’imposent alors dans l’élaboration de sa stratégie électorale: où ira-t-il chercher les votes qui lui manquent? Et qu’entend-il faire avec le pouvoir s’il le conquiert?
La première question est certainement la moins complexe. Répondons simplement: ses votes, le PQ devra les chercher chez les nationalistes de «centre-droit», même si la tentation d’une partie de la gauche souverainiste est contraire. Dans la dynamique de la crise sociale du printemps 2012, qui a vu une partie du Québec descendre dans la rue, ils s’imaginent alors une coalition de gauche rassemblant le PQ, Québec solidaire et Option nationale. Une coalition qui sauverait le modèle québécois en l’investissant d’une utopie sociale en plus de faire la souveraineté demain matin.
L’erreur serait double. D’abord parce que les électeurs ne se trouvent pas là. On l’a vu au moment de l’élection partielle d’Argenteuil. Et les sondages confirment les uns après les autres qu’un certain Québec tranquille en a soupé de la crise sociale. Il n’en est pas moins Québécois pour autant. Pour un électeur gagné à Québec solidaire, le PQ en perdra dix à la CAQ. Par ailleurs, ce sont les souverainistes plus conservateurs qui ont quitté le PQ depuis une dizaine d’années pour l’ADQ et la CAQ. Schématisons: ce ne sont pas les fidèles d’Amir Khadir que le PQ doit séduire. Il doit rapatrier plutôt les orphelins de Lucien Bouchard et les lecteurs de Joseph Facal.
La deuxième question n’est pas sans lien avec la première: pourquoi gouverner l’État québécois quand on est souverainiste et qu’on ne peut faire l’indépendance rapidement? Jean-Martin Aussant a donné sa réponse: mieux vaut ne pas gouverner du tout et se camper dans l’opposition perpétuelle jusqu’au grand soir. Il a tort. Le fantasme de l’indépendance à court terme est un piège. Elle est aussi souhaitable qu’improbable. Le PQ n’a pas préparé le référendum ni l’accession à la souveraineté. Elle est loin l’époque de Jacques Parizeau. Et rien ne serait plus ruineux pour le Québec que de perdre un troisième référendum. 1980 nous a donné le rapatriement de 1982. 1995 nous a donné le Plan B et la culpabilisation massive de l’identité nationale par l’État fédéral. Imaginons une troisième défaite avec Stephen Harper à Ottawa. Tenir un référendum et le perdre, c’est rendre le Québec plus faible.
Mais ne pas faire la souveraineté immédiatement ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire. Il faut cesser de croire que le Québec n’a le choix qu’entre un aventurisme référendaire potentiellement suicidaire et la régression provinciale. L’exigence première est la restauration de la confiance dans les institutions. Pour l’instant, le lien démocratique est rongé par un cynisme épidémique. Le bien commun est pillé. On s’y gave. Un gouvernement du Parti Québécois devrait ici revendiquer l’héritage de René Lévesque et entreprendre un grand ménage, restaurer l’honneur de l’État, la dignité de la politique.
Mais aussi indispensable soit-elle, la lutte contre la corruption n’est pas un projet de société. On peut multiplier les slogans contre Jean Charest. Cela ne fait pas un programme de gouvernement. La réponse se trouve-t-elle alors dans un programme social-démocrate? Si le PQ est au centre-gauche et le demeurera, il n’a pourtant aucune marge de manoeuvre sérieuse pour étendre l’État social. Tout comme François Hollande vient de découvrir les impératifs de la rigueur malgré une campagne socialisante aux accents mitterrandiens, le PQ découvrira que les réformes nécessaires au désendettement massif de l’État s’imposent au-delà des préférences idéologiques de chacun.
À moins qu’il ne limite son mandat à une défense d’un modèle québécois paralysé par les corporatismes, comme s’il était prisonnier de ses alliés syndicaux, technocratiques, communautaires et d’une aile gauche encombrante qui voit dans le respect du principe de réalité une soumission grossière au néolibéralisme. Le PQ n’est jamais aussi mal servi que par ses alliés. L’aventure du carré rouge laisse croire que le PQ n’est jamais très loin d’une erreur stratégique majeure. Car si Pauline Marois devait relayer la gronde populaire au moment de la crise du printemps 2012, elle ne devait pas s’y fondre et jouer de la casserole à la manière d’une révoltée parmi d’autres. D’autant plus que la frange radicale de la rue est aussi hostile au PQ qu’au PLQ. Mais n’est-ce pas la tentation récurrente du PQ de mélanger la défense de la social-démocratie et celle de l’identité nationale? Ce sont deux causes honorables qui peuvent se recouper à l’occasion. Elles ne se confondent pas.
Après une décennie libérale, il s’agit donc de mener un programme de redressement collectif. C’est ce que la direction péquiste a nommé la gouvernance souverainiste. Les indépendantistes radicaux l’ont injustement tournée en ridicule, comme si cette formule ne voulait rien dire et masquait un renoncement idéologique. C’est faux. Elle nous délivre plutôt de ce que j’ai appelé la «souveraineté-alibi». Trop souvent, les péquistes se sont contentés de promettre un référendum en croyant par-là satisfaire leur base et satisfaire le nationalisme de leurs électeurs. Ils se contentaient ensuite de gouverner tranquillement la province, comme si le nationalisme n’était qu’une rhétorique visant à donner un vernis idéologique bleu Québec à une politique comme les autres. On promet l’indépendance pour un jour, et d’ici là, on ne fait rien, car la tutelle fédérale sur le Québec serait absolue. Le mythe paralysant du grand soir doit être brisé.
L’objectif de la gouvernance souverainiste est le suivant: utiliser le pouvoir québécois pour faire avancer la nation. Faire du nationalisme un principe de gouvernement. On pense au nationalisme économique, évidemment. Il est incontournable. Et plus particulièrement à la question des ressources naturelles. Leur exploitation au Québec a une allure coloniale. Il n’y a que les adorateurs du marché mondialisé pour croire que le marché est impersonnel, que les États n’ont plus de rôle stratégique. Cela implique évidemment de redéfinir le rôle de l’État : il devra être beaucoup moins tatillon, et beaucoup plus stratège. Il faut conserver le meilleur de l’esprit de la Révolution tranquille.
Mais on pense surtout à la question identitaire qui représente l’avenir de la question nationale. Car si les électeurs sont las de la souveraineté, ils ne le sont pas de l’identité. La récurrence du thème des accommodements raisonnables dans l’actualité le confirme. Le PQ y est étonnamment ferme. Il a marqué une rupture avec le souverainisme aseptisé, pénitent et vidé de tout contenu identitaire qui avait caractérisé les années post-référendaires. On se souvient de la crise des accommodements raisonnables quand le PQ avait cédé la défense identitaire de la majorité francophone à l’ADQ. Le programme du PQ véhicule des idées assez porteuses: restauration de l’enseignement de l’histoire nationale ; refonte de la Charte de la langue française et application de la loi 101 au collégial; charte de la laïcité respectueuse du patrimoine historique québécois; création d’une citoyenneté québécoise. Par ailleurs, si ces mesures étaient appliquées, elles pourraient vite révéler les tensions entre le Québec et le Canada, tant elles entrent en contradiction avec le multiculturalisme d’État hérité de 1982. L’idée d’indépendance pourrait alors renaître.
Évidemment, le PQ a souvent peur de faire peur en brandissant le drapeau du nationalisme décomplexé. La question est de savoir s’il osera jouer l’élection en partie sur ces thèmes. Il en ressortirait avec un mandat nationaliste fort, voué à la réaffirmation identitaire de la majorité francophone, à une époque où l’idéologie multiculturaliste entre en crise partout en Occident. Cela lui permettrait aussi de se sortir du piège où veulent l’enfermer les libéraux, qui souhaiteraient bien transformer l’élection en référendum sur la loi, l’ordre et la crise étudiante. Le PQ n’a pas intérêt à brandir le carré rouge mais le drapeau du Québec, le seul qui lui permette de redevenir, à moyen terme, une coalition nationaliste. Il lui reste peu de temps pour cela. Il lui faudra manœuvrer intelligemment.
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Pauline Marois, la cheffe du PQ.