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Djemila Benhabib : un procès idéologique et politique

- 24 mai 2013

Djemila Benhabib est actuellement poursuivie pour avoir critiqué le programme d’enseignement d’une école musulmane de Montréal. On lui reproche d’avoir dit de ce programme qu’il pratique «un endoctrinement digne d’un camp militaire au Pakistan ou en Afghanistan». Elle s’inquiétait aussi du sexisme relayé par le programme d’enseignement de cette école. Évidemment, le procès est peu commenté parce que «la justice suit son cours». Il convient pourtant de d’analyser une telle instrumentalisation du système de justice à des fins idéologiques et politiques, qui révèle bien le dispositif de censure qui se met en place au nom de la «diversité». Il faut, autrement dit, replacer ce procès dans le contexte qui en révèle le sens.

De semblables poursuites traversent l’actualité des sociétés occidentales depuis plusieurs années. La France en a fait une spécialité avec le pouvoir exagéré concédé aux lobbies communautaristes. On a tendance à y qualifier «d’incitation à la haine» n’importe quel propos critique envers les «communautés culturelles». Ailleurs, on criminalise «l’appel à la discrimination» tout en élargissant de manière inconsidérée la définition de la «discrimination». Le procès de Djemila Benhabib est mené sur une autre base. On l’accuse de diffamation. Dans tous les cas, pourtant, il s’agit de procès politiques entendant mettre hors la loi la critique, fondée ou non, la question n’est là, de certains textes sacrés, de convictions religieuses ou de communautés culturelles.

Ce qui est en jeu, ici, c’est la liberté d’expression et sa reconfiguration dans les paramètres de l’État multiculturel dont la tendance autoritaire se révèle de plus en plus. J’écris reconfiguration : il faudrait parler plus exactement de rétrécissement et de sa mutilation. De tels procès servent à créer un climat d’intimidation généralisé autour de la critique des religions et des cultures. Ils contribuent à la multiplication des interdits implicites et explicites dans le débat public. L’espace public est miné : celui qui s’aventure dans les questions liées à la «diversité» peut à tout moment se voir poursuivi et risquer gros socialement et économiquement. Il peut aussi, et surtout, se voir coller la pire des réputations et se faire expulser dans les marges du débat public.

Cette mise en tutelle de la liberté d’expression est souvent menée au nom du droit à ne pas voir sa religion «dénigrée» dans l’espace public. On le sait, certains militent pour la criminalisation du blasphème et cela, au nom de la «tolérance» et du «respect de l’autre». Mais ces notions, qui doivent beaucoup à la théorie de la reconnaissance qui domine la philosophie politique contemporaine, servent à verrouiller le débat public en assimilant toute critique substantielle d’une religion ou d’une culture à une forme de phobie, caractéristique d’une psychologie fonctionnant à la «peur de l’autre», sans qu’on ne dise jamais vraiment de quel autre ou de combien d’autres il s’agit. Dans le débat public, la critique du multiculturalisme est souvent, et très injustement, assimilée au racisme.

Non seulement les États islamiques font-ils une promotion active de cette nouvelle censure, mais certains États occidentaux en font aussi la promotion. On connait d’avance les conséquences d’une telle censure : elle marquerait la fin de la liberté d’expression, tout simplement. Elle permettrait à chaque communauté de s’imperméabiliser contre une remise en question de ses dogmes, comme si la société dans son ensemble devait incorporer la conception que cette communauté se fait du blasphème. C’est-à-dire, bien pratiquement, que chaque communauté, et bien souvent, ses membres les plus actifs, les plus militants et les plus fervents pourront délimiter ce qu’on peut dire et ne pas dire à leur endroit. On pave ainsi le chemin aux croyants les plus orthodoxes, et probablement, aux fanatiques.

Les dogmes religieux et les préférences culturelles des uns et des autres pourront désormais modeler le droit, ce qui représente une régression majeure par rapport aux acquis de la modernité libérale. Car on se demandera naturellement qui sera en droit de définir ce qui doit être mis à l’abri du débat public dans une religion et ce qui peut être soumis à la critique ou offert à la moquerie. Quelles seront les autorités responsables d’incorporer des considérations théologico-identitaires dans le droit? Et quelles seront les religions admises dans ce club sélect des groupes sociaux désormais à l’abri de la critique publique? Chaque secte nouvellement constituée pourra-t-elle réclamer ce droit? Les franges les plus radicales des grandes religions historiques seront-elles aussi à l’abri de la critique, sous prétexte qu’on ne peut les dénigrer ni les moquer?

Évidemment, on dira qu’il faut distinguer le dénigrement de la critique. Mais encore une fois, qui aura la responsabilité légale d’opérer cette distinction qui relève davantage du bon goût que du droit ou de la philosophie? On voit le piège où nous conduisent ces nouvelles lois de censure qui ne disent pas ouvertement leur nom. Le multiculturalisme, qui sacralise la diversité et fait de la reconnaissance des «identités minoritaires» historiquement «marginalisées» son principe fondateur consacre en fait une féodalisation de l’espace public et la multiplication des interdits sociaux et légaux, apparemment nécessaires à la coexistence pacifique des communautés. C’est un étrange aveu de la part des multiculturalistes, d’ailleurs, de nous dire que la régression de la liberté d’expression est indispensable à la coexistence de communautés nettement différentes, sans quoi les tensions sociales seraient inévitables, comme si on reconnaissait par-là la nécessité de partager une culture commune pour fonder véritablement la démocratie libérale.

D’ailleurs, cette censure n’existe-t-elle pas déjà, sociologiquement, à travers ce qu’on appelle la rectitude politique ou si on préfère, le politiquement correct? Il suffit de rappeler la crise des caricatures, au Danemark et la réaction couarde des élites occidentales qui ont dénoncé avec plus d’énergie ceux qui se moquaient en dessins de Mahomet que ceux qui n’hésitaient pas à basculer vers la violence pour s’en indigner. De la même manière, on a condamné avec plus de zèle le réalisateur du film L’innocence des musulmans que ceux qui ont trouvé dans ce film l’occasion d’exprimer leur hargne viscérale contre l’Occident, comme si la chose véritablement insensée ici était la caricature (aussi médiocre pouvait-elle être) de Mahomet et non pas les manifestations massives de fanatisme politico-religieux dont il a été le prétexte. De même, lorsqu’on assiste à des émeutes urbaines à la française, comme en 2005, la faute en revient systématiquement à la société d’accueil, qui serait coupable d’exclusion et non aux émeutiers dont la protestation serait toujours légitime, compréhensible et porteuse d’un désir d’intégration.

J’en reviens à la liberté de critiquer les religions et l’enseignement qu’on peut en tirer. Le droit de critiquer une religion ou une culture devrait aller de soi. S’il y a des choses sacrées en ce monde, et chacun est évidemment libre d’avoir les croyances qu’il veut, elles n’ont pas à être considérées comme telles par la loi. On peut s’offusquer d’une blague ou d’une critique, mais cette indignation ne devrait jamais se transformer en interdiction formelle, en censure légale. La colère des uns ne devrait jamais devenir la loi de tous. En fait, c’est ce qui fait le génie propre de la civilisation libérale : elle n’absolutise aucune croyance et permet à l’esprit critique d’examiner aussi sévèrement qu’il le désire chacune d’entre elles. C’est lorsqu’une société renonce à ce droit d’examen de toutes les convictions, même les plus sacrées, qu’elle commence à s’asphyxier intellectuellement et moralement. C’est qu’elle consent alors à la reconnaissance publique de certains dogmes.

D’ailleurs, et paradoxalement, diront certains, ce sont justement les croyances les plus fondamentales qui doivent être soumises au libre examen, qui doivent pouvoir être remises en question, ou même à l’occasion, ridiculisées. C’est parce qu’elles sont radicalement remises en question que la critique apprend à ceux qui se campent dans un absolu politique ou religieux à vivre dans une société où ce qui est un dogme pour eux n’est qu’une opinion, et quelquefois même, une opinion amusante, pour d’autres. Plus encore : il devrait être possible de ne pas respecter une croyance et de le dire comme tel, avec la virulence qu’elle peut nous inspirer si nous l’avons en aversion. Je ne dis pas qu’il s’agit de sentiments agréables ou honorables et un esprit civilisé devrait chercher à se passer de tels sentiments. Mais une société n’a pas à réprimer légalement l’expression des mauvais sentiments.

La démocratie bien comprise neutralise progressivement la tentation du fanatisme. C’est ainsi que se développe une authentique culture démocratique, inspirée des exigences de la tolérance libérale. À la différence de la pseudo-tolérance multiculturaliste, qui nous force à aimer tout le monde et réprime légalement ou socialement ceux qui n’entrent pas dans le jeu, la tolérance libérale ne m’oblige pas à aimer celui qui me critique ou à rire avec celui qui se moque de moi : elle m’interdit toutefois de chercher à le faire taire grâce à la loi. Elle ne multiplie pas les dispositions légales limitant la liberté d’expression, ce qui ne veut évidemment pas dire que celle-ci ne doit pas être civilisée par la politesse et la courtoisie.

Le politiquement correct est un dispositif sociologique et médiatique inhibiteur qui s’est graduellement mis en place pour empêcher ou discréditer la critique de l’idéologie multiculturaliste. Les procès qui visent à faire taire les dissidents par rapport à cette idéologie contribuent à la construction d’un espace politique aseptisé sacralisant paradoxalement la «diversité» et faisant de sa présentation positive, sous la forme de louanges, la seule manière autorisée d’en parler. On en revient à Djemila Benhabib. On connait son engagement aussi constant que documenté contre l’islamisme, qu’elle présente, avec raison, comme un péril majeur pour la civilisation occidentale. Évidemment, chacun devrait être libre de la contredire ou de la critiquer. Mais que son propos soit accueilli par une poursuite montre bien qu’une tentation autoritaire traverse notre société et s’exprime décomplexée, en plus de se présenter comme l’expression de la vertu, ce qui la rend encore plus inacceptable.

Kierkegaard au Delano !

- 22 mai 2013

Petit morceau d’époque : dans un hôtel de South Beach où j’ai passé quelques jours avec ma conjointe, la direction écrivait chaque jour, sur un tableau devant l’ascenseur, la pensée d’un «grand auteur». Une journée, Albert Camus nous parlait de l’amitié, l’autre jour, c’était le tour du théologien Reinold Niebuhr  (je ne me souviens plus trop ce qu’on lui faisait dire mais cela avait avoir avec le bonheur). Ensuite, le poète Robert Frost nous enseignait la sérénité devant le temps qui passe. Le suivant, Winston Churchill invitait plutôt à une vie trépidante. Enfin, Soren Kierkegaard ! Oui ! Le philosophe danois ! Dont on a retenu la formule suivante : Don’t forget to love yourself! Pauvre Kierkegaard qui n’est pas exactement un penseur joyeux ! Se doutait-il un seul instant qu’on retiendrait de son œuvre une phrase transformée en slogan de motivation ? Je crains la prochaine étape : retrouverons-nous une citation de Heidegger dans un biscuit chinois ?

Je devine le rituel : le manager, chaque jour, va sur un site web où sont accumulées de telles citations et trouve celle qui l’inspire pour son établissement. Et d’un coup, il croit donner un cachet singulier à son établissement : ici, Monsieur, on célèbre la culture! Ici, la philosophie nous accompagne du matin au soir ! Ici, la baignade est philosophique ! Je devine qu’il faut y voir un signe de sophistication et de cosmopolitisme. Ou du moins, une volonté ostentatoire de se mettre à l’enseigne de telles vertus. Et je me demande surtout si celui qui sélectionne ces pensées chaque jour a déjà entendu parler des auteurs qu’il transforme en chair à citation. Bien évidemment, je suis certain que non. Cela me rappelle d’ailleurs un restaurant de la rive-sud de Montréal qui agrémentait son menu de citations «d’auteurs» et qui avait trouvé le moyen d’y citer, sans le savoir, probablement, un des théoriciens français de l’eugénisme, pas très loin de la description du filet mignon ou de la bavette.

Cela dit, quelle leçon de modestie pour ceux qui espéraient un peu d’immortalité en pondant un jour un classique, en se distinguant par une action politique héroïque ! Parce qu’évidemment, lorsqu’on qu’on se sent aspiré par une certaine idée de l’existence et qu’on veut en tirer une oeuvre, on espère qu’elle nous survivra. Oublions ça, amis écrivains, philosophes, poètes et politiciens ! L’époque ne le souhaite plus. Les meilleurs d’entre nous finiront en vernis philosophique pour hôtels américains. Singulier destin des écrivains recyclés malgré eux par la société publicitaire en manque de parures cultivées: échouer au bord de la mer en une phrase d’accompagnement pour des baigneurs des deux sexes exagérément bronzés exhibant leurs muscles ou autres attributs.

Débat sur l’enseignement de l’histoire

- 17 mai 2013

Chaque jeudi, depuis trois ans, je fais une chronique à Radio Ville-Marie, à l’émission le Midi-Actualité, animée par Jean-Philippe Trottier. Cette semaine, la chronique a pris la forme d’une table-ronde consacrée au débat sur l’enseignement de l’histoire, à laquelle était aussi invité l’historien Éric Bédard. Je la rends disponible ici.

Jean Chrétien et Stéphane Dion, consultants internationaux en enfermement de peuples

- 14 mai 2013

Intéressante nouvelle dans Le Devoir. On apprend que Jean Chrétien et Stéphane Dion multiplient les conférences européennes. Leur thème : «l’unité nationale». On les invite en Grande-Bretagne et en Espagne pour savoir comment gérer une question nationale qui risque d’aboutir à une sécession. Il s’agit donc de mobiliser «l’expertise canadienne» pour gérer les aspirations de l’Écosse et de la Catalogne. C’est qu’on sait à travers le monde de quelle manière ces deux hommes ont géré la question du Québec après le référendum de 1995. Ils ont utilisé la méthode dure envers le Québec. C’était la «belle époque» du Plan B. Ils ont culpabilisé psychologiquement les Québécois en laissant croire que leur nationalisme était contradictoire avec la démocratie. Ils ont légitimité une stratégie qui a mené à la corruption d’une frange significative de nos élites, comme on l’a vu avec le scandale des commandites. Ils ont laissé planer le spectre de la guerre civile avec la stratégie partitionniste et ils ont posé un verrou légal sur notre droit à l’autodétermination avec la loi C-20. Ils ont misé sur la répression douce à l’endroit de leur propre peuple.

L’histoire politique du Québec laisse perplexe. Si nous avions réussi notre indépendance en 1995, le Québec serait un exemple d’émancipation nationale démocratique à la grandeur de la planète. On étudierait le cas québécois : de quelle manière une nation nord-américaine de langue française est parvenue à faire son indépendance pour constituer un petit pays trouvant dans la valorisation de son identité culturelle la condition de sa prospérité. Mais l’indépendance a échoué et cela a contribué à radicaliser certaines pathologies identitaires historiquement liées au fédéralisme canadien. À travers le monde, la question nationale québécoise ne sera donc pas étudiée du point de vue de l’émancipation des nations mais du point de vue de la meilleure manière de compresser juridiquement le droit d’un peuple à l’autodétermination. Il faut le rappeler, notre condition politique a produit un type particulier de citoyen, qui a tendance à se retourner contre son propre peuple et qui croit se grandir en se délivrant de sa condition nationale. Ainsi, à la grandeur du monde, le Canada peut se vanter d’avoir produit un type d’individu dont la spécialité est justement favoriser la mise en tutelle des peuples qui veulent s’émanciper. Étrange figure difficile à distinguer de cette du mercenaire.

C’est une des choses qu’on reprochera le plus sévèrement au Canada : il brise intimement les mécanismes à l’origine de la loyauté politique. Autrement dit, il pousse à la déloyauté politique. Plus encore : il laisse croire à notre peuple que le Canada a le monopole de l’ouverture au monde alors que le Québec serait l’espace du repli identitaire et de l’intimité ethnique. Autrement dit, ceux qui veulent embrasser le monde ne pourraient le faire que d’Ottawa, les affaires de la «province» étant, le terme est inévitable, provinciales. Le fédéralisme canadien convainc plusieurs Québécois qu’ils ont avantage à se retourner contre leur peuple et qu’en agissant ainsi, ils répondent aux exigences du progrès universel. Le Canada, c’est la grandeur. Le Québec serait trop petit. Cela peut prendre une forme philosophique, comme on l’a vu au fil de l’histoire avec un Pierre Elliot Trudeau ou un Stéphane Dion. D’ailleurs, il faudrait étudier le profil psychologique de ceux qui croient justement se grandir en reniant nos intérêts nationaux ou plus encore, en cherchant à les déconstruire ouvertement. Il n’est pas interdit de croire que ce conditionnement idéologique programmé dans le régime fédéral fait aujourd’hui des ravages, particulièrement dans la jeune génération.

Cela peut prendre aussi une forme plus vénale. Historiquement, le Canada a compris que les Québécois francophones ne s’identifiaient pas spontanément à lui tant il a l’air pour ceux qui l’examinent lucidement d’une construction politique artificielle, sans profondeur existentielle. Comment obtenir alors la fidélité des Québécois? Il fallait donc acheter une partie des élites québécoises qui trouvèrent dans leur capacité à nous faire accepter notre subordination politique la condition de leur situation sociale favorable. C’est ce que Stéphane Kelly a appelé la «petite loterie», un thème auquel il a consacré un livre majeur qui porte ce nom. Au fil du temps, c’est toute une partie de nos élites qui se sont définies dans ce rapport de dépendance fructueuse avec l’ordre fédéral, même si elles n’étaient plus conscientes de ses soubassements idéologiques. Ces réseaux ont pourri peu à peu et il n’est pas surprenant, à cet égard, que les scandales de corruption qui émergent ces temps-ci concernent des milieux politiques qui ont pratiqué le fédéralisme véreux, comme on l’a vu récemment à Laval.

J’en reviens à Jean Chrétien et Stéphane Dion, consultants internationaux en enfermement de peuple. Il serait nécessaire, un jour, de voir de quelle manière le régime fédéral brouille les repères culturels et identitaires d’une fraction importante de la population et convainc certains Québécois qu’il est normal de circuler à travers la planète pour expliquer de quelle manière le droit à l’autodétermination des peuples doit être emmaillotée très étroitement pour devenir pratiquement ineffectif. J’aime le rappeler : il y a des fédéralistes de bonne foi qui tiennent aux intérêts du Québec et il faut rappeler qu’on peut être Québécois d’abord tout en cherchant à conserver le lien fédéral, pour peu qu’on ne l’absolutise pas. Mais il y a aussi des fédéralistes radicaux qui militent contre la nation québécoise, tout simplement et qui lorsqu’ils ne nient pas son existence, cherchent à la démanteler. Je ne vois pas comment, même avec beaucoup d’imagination, on peut classer ces deux personnages dans une autre catégorie que la seconde.

 

Comment sauver l’essentiel d’un monde qui s’efface ?

- 12 mai 2013

Taillandier

Je consacrerai bientôt un texte au livre absolument magnifique de François Taillandier L’écriture du monde (Stock, 2013). Dans la première partie, on y suit le parcours d’un homme qui a servi Rome du mieux qu’il pouvait. Mais Rome n’est plus. C’est le terrible destin des hommes publics dans un pays agonisant. Il constate peu à peu que le monde qui donnait sens à son engagement n’existe plus vraiment et il mène le projet d’en conserver ses fondements pour les offrir à la postérité en espérant qu’un jour, ils servent à une éventuelle renaissance.

On y trouve une série de réflexions brillantes sur ce qui accroche un homme à son époque, sur l’apprentissage de la mort, sur le gouvernement de la cité, sur la grandeur et la faiblesse des civilisations. Mais on y trouve surtout une question : comment faire survivre l’essentiel d’un monde qui n’est plus ou qui meurt ? Comment lire un tel roman, nous dira-t-on, sans penser que la même question se pose aujourd’hui à l’homme occidental? Cela me fait penser à une question posée par Milan Kundera dans L’immortalité : Comment vivre dans un monde avec lequel on est en désaccord ?

Je tire ce passage de L’écriture du monde qui m’a bouleversé, qui se trouve au tout début du livre (p.14-16).

«Il ne disait pas seulement adieu au temps personnel de sa vie, ce modeste apanage où s’inscrivent nos joies, nos affections, nos drames, nos rires et nos regrets. Il prenait congé aussi d’une forme collective du temps, dans laquelle s’étaient exercés ses décisions et ses vouloirs, mêlés aux vouloirs et aux décisions de bien d’autres. Fallait-il l’appeler le temps politique? Le temps de l’époque? Oui- quelque chose comme ça. Désormais, Cassiodore n’entendait plus se préoccuper des événements  de Constantinople ou de Rome, de Ravenne ou des Gaules ; il ne paraîtrait plus sur ce grand théâtre encombré de mouvements et de clameurs. Il lui semblait avoir compris que, si quelque chose devait jamais naître ou renaître de ce tohu-bohu, ce n’était pas à vue d’homme, de la sienne en tout cas. Vient un moment inévitable où, si l’on agit, travaille, désire et entreprend encore, ce n’est plus pour soi, mais pour ceux qui viendront, qui vivront à leur tour quand on n’y sera plus. Moment terrible où dans l’attente d’affronter sa mort physique, un homme doit en quelque façon mourir à soi-même. Son temps restreint, les quelques aurores qui lui seraient encore versées par un invisible échanson, il allait les donner, comme un impôt ou un obole, à une durée moins visible et plus vaste que celle des pouvoirs et des guerres, des passions privées ou publiques.

Car en fin de compte, songeait-il, il y a bien trois rythmes du temps : celui d’un homme, celui de la cité, celui de Dieu, qui sont comme les trois cordes d’un instrument de musique, et peuvent s’harmonier ou dissoner. Son temps d’homme ne durerait plus. Le temps de la cité n’offrait désormais que des formes d’ordre précaires, compromises de toutes parts. Quant au temps de Dieu, d’une étendue incommensurable à la conscience humaine, il lui apparaissait emploi d’un avenir qu’il se représentait indistinct, grisâtre, insondable, comme, au soir, l’horizon marin de la Calabre. Mais souvent lui venait la pensée que cet avenir comportait une infinité de possibles, et que chaque entreprise humaine, si minime fût-elle, pouvait en modifier les aléas.

Ce qu’il lui restait à accomplir était de cette sorte».