La politique, les passions, les grands discours

- 6 mai 2012

Si vous me lisez de temps en temps, vous le savez, j’aime les discours politiques. Je les aime en France, je les aime en Amérique, je les aime au Québec. C’est que j’aime la parole publique. J’aime la capacité qu’a cette dernière de mobiliser les sentiments, de faire jaillir les passions. Car la politique ne doit pas censurer les passions, comme le suggèrent aujourd’hui les technocrates et autres gestionnaires anonymes au pouvoir qui prétendent assécher la cité pour mieux gérer une société atomisée, mais miser sur elles pour activer l’imagination du peuple. Les passions politiques sont à l’origine des grandes actions historiques. Ce sont les passions politiques qui irriguent la cité.

De la passion, on passe vite à l’imagination, qui transfigure la réalité et vient lui donner un sens. Les soixante-huitards ont scandé un étrange slogan : l’imagination au pouvoir. Ils avaient tort et raison à la fois. Tort, lorsqu’ils suggéraient que la politique doit se laisser avaler par le rêve. Raison, parce qu’ils nous rappelaient qu’une société exclusivement soumise au mythe rationaliste tel que se le représentent les technocrates modernes serait asséchée, démobilisée, et pousserait ses citoyens à se replier dans une intimité compensatoire. De Gaulle lui-même commence ses Mémoires avec un appel à l’imagination, lorsqu’il dit qu’il s’est toujours fait «une certaine idée de la France». L’imaginaire politique asséché des modernes appauvri terriblement la condition humaine. Une politique historique est nécessairement une politique de l’imagination.

L’imagination nous sort d’une vision exclusivement chiffrée ou statistique du monde, et nous permet d’apercevoir les fondements de la cité, d’en ressentir l’histoire, de la prolonger dans un projet. La rhétorique politique, donc, n’est donc pas trop en démocratie. Elle en est même un fondement. Car la démocratie ne repose-t-elle pas sur la valorisation de la parole publique, celle par laquelle on cherche à convaincre les siens de la valeur du projet politique qu’on leur propose? La rhétorique politique est indispensable pour mettre les hommes en mouvement, pour les convaincre de croire, et conséquemment, d’agir. J’ai une admiration immense pour les rédacteurs politiques de grand talent.

J’en arrive à l’essentiel de cette entrée de blogue. Pour vous présenter quatre grands discours politiques tirés de la fiction mais quelquefois inspirés du monde réel. Ils proviennent évidemment de films historiques ou de séries politiques. Car il arrive que le cinéma ou la télévision parviennent à représenter magnifiquement la puissance de la parole publique. Ces discours ne sont pas tous égaux. Mais chaque fois, ils peuvent nous inspirer. Le cinéma, comme la politique, repose sur la mise en scène du réel. Il n’en est jamais la reproduction pure et simple. Et ces discours nous montrent, en divers contextes, en quoi l’homme politique qui se livre à un grand discours inspire ceux à qui il s’adresse, comment il canalise leurs espoirs dans une action qui peut d’un coup changer le cours de l’histoire.

Je les présente en quelques mots. Sans ordre de préférence.

Jed Bartlett transcende la tragédie par l’espoir

Le premier est tiré de la série West Wing (je voue un culte à cette série exceptionnelle). Jed Bartlett (le président démocrate idéal, en quelque sorte) apprend tout juste que les États-Unis viennent d’être victimes d’une attaque terroriste. Quelques minutes plus tard, il doit faire un discours. Et intégrer cette réalité dans son propos. Il parvient, à ce moment, à exprimer la douleur terrible d’un peuple qui apprend qu’on a visé directement ses enfants. Il rend un hommage exceptionnel, aussi, à ceux qui au moment de l’attentat, se sont engagés pour sauver la vie des autres sans égards pour leur propre vie. On peut l’écouter ici. Aussi tiré de cette série, on peut écouter ce discours du candidat républicain qui apparaît dans la sixième saison, Arnold Vinick, qui nous montre comment en politique, il faut souvent se réclamer de l’héritage de ses adversaires pour se hisser à leur hauteur. On l’écoutera ici.

Michael Collins ou la tragédie politique

Le deuxième est tiré du film Michael Collins, consacré à ce héros de l’indépendance de l’Irlande. Mise en contexte : Collins (joué ici par Liam Neeson) sort tout juste d’une prison anglaise. Il se lance dans un discours sur les vertus de l’indépendance nationale, de la liberté politique, en rappelant que jamais les Irlandais n’accepteront de se soumettre à d’autres institutions que les leurs. Le fond historique de ce discours: la première guerre mondiale où les Irlandais sont appelés à combattre sous un autre drapeau que le leur. Le fond de cette histoire est évidemment tragique. Il tient ce discours devant les représentants de la police qui souhaitent le faire taire. Comme l’est presque toujours l’histoire dans les moments décisifs. On peut l’écouter ici.

Camille Desmoulins, l’insurgé improvisé

Le troisième est d’un autre registre. Il est tiré du film La Révolution française. Nous entendons et nous voyons ici Camille Desmoulins, joué par François Cluzet, un révolutionnaire parisien passionné par les idées des Lumières, improviser sur la place publique un discours où il appelle le peuple parisien «aux armes». Comme dans tout discours improvisé, l’homme cherche son public. Cela ne vient pas tout de suite. Il pourrait bien avoir l’air d’un hurluberlu. Il cherche la formule qui lui permettra d’entrer en contact avec la foule, pour la transformer en peuple. Il la trouvera dans une incantation répétitive à «prendre les armes». À ce moment, il trouve une manière de connecter avec ceux qui l’écoutent. Ils parviennent enfin à se reconnaître en lui. Ce n’est pas le meilleur discours que j’ai entendu au cinéma. Ce n’est certainement pas le pire. On peut l’entendre ici.

Richard Nixon et la majorité silencieuse

Le quatrième nous ramène à la politique plus contemporaine. Il s’agit du discours de Richard Nixon tel que joué par Anthony Hopkins dans le film consacré au premier. Il s’agit du discours prononcé par Nixon lors de la convention républicaine de 1968. Il ne s’agit pas d’une transcription exacte du discours. Mais cette version réécrite par Oliver Stone (qui n’est pas un fan de Nixon) en rend bien l’esprit. Dans une Amérique soumise aux tumultes sociaux, où la violence révolutionnaire n’est pas absente, où une partie de la jeunesse crache sur le patriotisme et découvre l’enthousiasme morbide du dénigrement de soi, Nixon devine, capte, exprime et transcende la colère populaire, le désir d’un retour à l’ordre exprimé par la majorité silencieuse. On voit aussi, surtout, comment il parvient à convertir cette colère en désir de redressement. En politique, la peur comme la colère ne sont pas toujours à prescrire. Mais elles doivent être transcendées. En cela, il s’agit d’un discours magnifique. On le trouve ici.

L’homme et la politique

J’en arrive à la conclusion suivante. L’homme réel n’est pas cet individu asséché, calculateur, seulement occupé à défendre ses intérêts, dont nous parle l’analyse politique contemporaine. Les stratèges électoraux qui croient satisfaire les électeurs en répondant à ce qu’ils croient être la liste d’épicerie de leurs revendications ne comprennent rien à la politique. Les faux savants qui découpent l’électorat en catégories clientélistes sont coupables d’une représentation terriblement superficielle de la politique. Le grand homme politique ne s’adresse pas à des clientèles: il cherche à rejoindre le peuple. Cela parce qu’il ne doute pas de son existence.

L’homme veut croire en la politique. La politique, ce n’est pas la gestion du quotidien. À tout le moins, ce n’est pas que ça. Elle n’a pas à se conjuguer qu’avec la gestion, mais avec l’histoire. Elle ne doit pas s’aplatir devant le réel, mais le transfigurer. Car l’homme veut non seulement profiter des avantages de sa société, mais s’imaginer qu’il participe au destin de son pays. Il veut que de grands discours le tirent de son confort privé, le dégagent de sa charmante intimité, pour le faire participer à l’histoire. Pour sentir (oui, en politique, il ne faut pas seulement penser, il faut sentir) que sa vie trouve d’un coup un sens inédit par sa participation, ne serait-elle que lointaine, aux affaires de la cité. Et manifestement, dans la société contemporaine, le cinéma est parvenu souvent à capter ce désir, à le mettre en discours et en images.

Bonne écoute!

Dans une prochaine entrée de mon blogue, je vous proposerai quelques vrais discours politiques. Histoire de poursuivre l’exercice d’admiration !

***

L’affiche du film Michael Collins. Avec Liam Neeson.

Michael Collins

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1 commentaire

  1. Yves Champahne dit :

    je vous lis toujours… mais je ne me manifeste pas toujours….
    j’aime vous lire, j’aime ce que vous soumettez comme réflexions.
    Mais, je ne me vois pas encore capable de faire autre chose
    que de vous lire et réfléchir.

    Colombe L’Écuyer

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