Orwell, le bonheur, la politique

- 17 juin 2012

George Orwell est une des grandes figures de la pensée politique au vingtième siècle. On le connait pour son analyse aussi fine que terrifiante de la psychologie totalitaire, de la logique du totalitarisme, dans son roman le plus connu, 1984. Mais Orwell n’est pas que ça. C’est aussi un écrivain politique remarquable, qui incarne bien, comme l’a noté un de ses héritiers, Jean-Claude Michéa, une forme de «socialisme conservateur», d’«anarchisme tory», ou comme on dirait aujourd’hui, de conservatisme de gauche.

Je viens de terminer une collection de ses Écrits politiques qui vient de paraître aux éditions Agone. Dans un texte, Orwell se pose la question : les socialistes sont-ils doués pour le bonheur ? Il se demande surtout pourquoi et comment l’utopisme, cette tentation moderne de faire advenir en ce monde une société parfaite, où l’homme serait supposément heureux, mais absolument heureux, sans tristesse ni chagrin ni contradictions ni contrastes, est finalement beaucoup moins enviable qu’on ne semble le croire habituellement. Il se demande: que penser d’une doctrine politique qui veut nous rendre heureux, mais d’un bonheur apaisé, homogène, pâle et beige?

Pas grand bien. À tout le moins, on peut se demander s’il ne faut pas s’en méfier. L’utopisme, avec son idéal du meilleur des mondes, ne repose-t-il pas sur une vision asséchée de l’existence? Orwell le laisse croire, lui qui demeure, à ce jour, le meilleur critique «de gauche» des excès de la gauche. Comme il l’écrit, «tous les efforts pour décrire un bonheur permanent ont été des échecs. Les utopies […] sont fréquentes dans la littérature des trois ou quatre derniers siècles, bien que les utopies favorables soient invariablement peu appétissantes et qu’elles manquent d’ailleurs de vitalité» (p.228). Il n’a pas tort : ceux qui lisent les grandes utopies savent à quel point elles annoncent un monde répétitif, statique. On ne vit pas dans un monde idéal. On s’y décompose.

L’homme de chair a besoin du péché pour exister. Tout chez lui n’est pas couleurs pastelles. Il a besoin d’excès, et surtout, de faire l’expérience de sentiments contrastés. Comme l’écrit encore une fois Orwell, «enlevez folie et fripouillerie : il ne vous plus, apparemment, qu’une sorte d’existence tiédasse, qui ne veut pas vraiment la peine d’être vécue» (p.230). Orwell s’inquiétait d’une forme singulière d’utopisme, mélangeant la société scientifique et un hédonisme un peu frivole. Mais une vie parfaitement rationalisée, où l’homme ne peut ni le bien, ni le mal, parce qu’il ne peut que ce qu’une administration scientifique gardienne du bien a voulu pour lui, n’est plus une société humaine, mais un laboratoire sous surveillance avec des gardiens en blouses blanches.

J’ajoute: une telle société serait ennuyante. Une fois le monde parfait réalisé, que nous reste-t-il à faire? Le chanter? Le célébrer? Répéter sans cesse, jusqu’à la fin des temps, que nous sommes heureux, que nous sommes arrivés au stade final de l’humanité, que les grandes questions sont résolues, et qu’il faut désormais gérer notre perfection ? La société parfaite serait un enfer climatisé, une communauté où l’homme périrait d’ennui. Une société, finalement, qui priverait l’homme de sa capacité à créer du neuf, à s’engager dans l’inédit. L’homme sans créativité est le seul tolérable pour une société qui se croit parfaite. Parce qu’avec sa créativité, il risquerait d’y trouver des défauts et de chercher à transformer le monde. La liberté de l’homme vient justement de sa capacité à imaginer le monde autrement. La vie politique vient justement de l’affrontement civilisé de ces visions.

Je pousse plus loin la critique. Je me suis toujours méfié des utopies pour une raison supplémentaire (à laquelle Orwell n’était pas étrangère, d’ailleurs). L’utopisme suppose un homme qui adhère parfaitement, sans nuances et sans réserves, à la société. Il ne conserve pas une part d’individualité où il pourrait être en désaccord avec elle – parce qu’alors, il ne s’agirait plus d’une société parfaite. D’ailleurs, la société parfaite n’est pas très tolérante envers le désaccord. Puisqu’elle est parfaite, pourquoi tolérerait-elle le pluralisme politique? Ne faut-il pas s’inquiéter de ceux qui n’acceptent pas son dogme? Il y a le bien, il y a le mal. Reste à ceux qui connaissent le premier à éduquer ceux qui s’entêtent dans le second, par ignorance ou par mauvaise foi. S’ils ne comprennent pas, on peut toujours les punir. L’utopisme politique dégénère toujours vers la répression ou la rééducation.

L’utopisme ne représente-t-il pas, en ce sens, la pathologie politique moderne par excellence. L’homme moderne cultive une vision trop transparente de lui-même. Il croit qu’il peut se connaître intégralement. Qu’il est une pure production sociale. Il est dès lors tenté de croire au remplacement du gouvernement politique des hommes par l’administration scientifique du social. L’utopisme nous dit : il suffit de vouloir le monde idéal et de savoir comment le réaliser, pour le faire advenir. Il vient effacer la part d’incertitude, de flou, d’opacité, qui sont pourtant consubstantielles au politique. L’homme n’est pas qu’une matière politique que des ingénieurs sociaux peuvent reprogrammer à loisir.

La pensée d’Orwell représente ici un antidote aux excès de transparence du monde moderne. Tout simplement parce qu’il entretient une vision plus juste de l’homme. Orwell, qui vient de gauche, réhabilite la vie ordinaire et préserve le domaine sacré de la vie privée, qu’il se refuse de mépriser, qu’il ne réduit pas au divertissement insignifiant. L’homme a besoin de ses habitudes. De ses coutumes. De ses traditions. Il a besoin de son jardin, de ses gâteaux, de son thé, de son soccer, de son hockey, de ses loisirs, de son pédalo et de ses préférences intimes pour être heureux.

Il a besoin du sens des limites, qui lui rappelle qu’il n’est pas un Dieu, et qu’une certaine modestie dans ses attentes existentielles vaut infiniment plus que la démesure de ceux qui veulent se délivrer de la communauté en croyant qu’ils ne leur doivent plus rien. Une société sera d’autant plus fraternelle qu’elle partagera des habitudes. Cette morale des jours ordinaires, Orwell l’associait aux classes populaires, aux classes moyennes. L’homme doit être capable d’appartenir à un monde commun pour accomplir vraiment son humanité. Cet idéal, Orwell l’a nommé la common decency. Ceux qui veulent toujours tout moderniser, comme si l’homme n’avait pas besoin de permanences et d’habitude, comme s’il n’avait pas besoin d’habiter une civilisation, lui font violence.

Retour, ici, à la question du bonheur. Il ne s’agit pas seulement d’une question politique (même si un homme qui ne participerait pas à la cité d’une manière ou d’une autre serait privé d’une forme de bonheur aussi singulière qu’exigeante, comme l’a bien noté Hannah Arendt). Autrement dit, une part de l’homme se dérobera toujours aux passions des idéologues qui voudraient nous conscrire à temps plein dans leurs luttes fantasmées. L’objectif de la politique, selon Orwell, c’était la fraternité humaine. Il me semble trop exigeant. Je dois respecter mon voisin. Je ne suis pas obligé de l’aimer. Je dirais, quant à moi, qu’il s’agit de la conservation des libertés et de l’existence historique d’une communauté politique.

Mais dans un cas comme dans l’autre, si je demande à la politique davantage qu’une simple gestion comptable de la vie sociale, si je crois qu’elle doit pousser l’homme vers la cité sans pour autant l’y vouer exclusivement, je ne lui demande pas de sauver mon âme, et je ne cherche pas à me fondre complètement dans la cité. Surtout, je sais que dans la cité, je ne trouverai pas la communion mystique autour d’une vision absolue du bien commun, mais plutôt, une pluralité de visions du monde, une diversité de projets, et que je devrai apprendre à débattre avec ceux qui sont en désaccord avec moi sans les détester, même si je suis persuadé d’avoir raison, même si je suis persuadé qu’ils ont tort.

 

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6 commentaires

  1. David dit :

    Orwell en 1943:

    “On n’avait jamais imaginé que la disparition de la liberté économique pourrait affecter la liberté intellectuelle. On pensait d’ordinaire que le socialisme était une sorte de libéralisme augmenté d’une morale. L’État allait prendre votre vie économique en charge et vous libérerait de la crainte de la pauvreté, du chômage, etc, mais il n’aurait nul besoin de s’immiscer dans votre vie intellectuelle privée. Maintenant la preuve a été faite que ces vues étaient fausses.”

  2. Simon Rajotte dit :

    Les individus ont des besoins et des problèmes, et veulent donc qu’on y répondre. La recherche d’une organisation sociale menant au meilleur agencement des intérêts est le fondement même de la «politique». Elle est si profonde qu’elle précède probablement notre espèce même. L’homme devenu fou, troublé ou imbécile, cherchera un système réglant une fois pour toute la conquête des besoins perpétuels et le combat des problèmes difficiles. L’utopie qu’on bâtira – non sans de possibles fondements – afin de rayer le politique une fois pour toute est voué à l’échec sans la «connaissance parfaite» de l’Univers humain..

    Mais le conservatisme est une tare sociale lorsqu’il ne présente aucune solution, soit-elle conservatrice, aux problèmes/besoins des citoyens. Le conservatisme est l’anti-utopisme, lui-même utopiste, du fait qu’il prétend trop souvent que les solutions soient de plus grands maux que les moyens utilisés. On prétendra alors indirectement par l’absence de solutions, d’un état du monde inchangeable ou de l’origine perpétuelle des phénomènes : que le monde est parfait tel qu’il est.

    Il faut comprendre les perspectives historiques, et les bases des systèmes politiques quelques peu libéraux pour voir que l’évolution est au cœur même de la vie politique. Toutes sociétés cessant brusquement de s’adapter, souvent guidée par des raisonnements idéologiques ou théologiques sera mené à sa perte. Même qu’il paraît périlleux de rappeler aux utopistes que certaines idéologies se prêtent mieux à des époques que d’autres. D’ajouter même des contextes géopolitiques et concurrentiels mondiaux aux lieux où s’appliquent les idéologies. Cela tempèrerait la valeur des idéologies et la possibilité de les présenter tous comme des solutions permanentes aux défis politiques.

    On ne peut faire fie du système économique et des créations sociales lorsqu’on veut implanter – même partiellement – une utopie. Il en résultera d’incroyables gaspillages de ressources et un sentiment de perte de liberté. Les sociétés de «conscience», celles qui s’imprègnent de la réalité, sortiront toujours gagnantes de cette recherche hâtive de la destination Humaine par d’autres. Il y a une ingénierie sociale naturelle et évolutive, je crois. À des vides combleront des solutions, à des excès l’opulence tarira la source. Malgré ce fait qui a mené l’égalité de droit des Races, des Femmes, des orientations sexuelles, des métiers par compétence, la lutte à la corruption.. Les actions humaines ont un rôle à jouer dans l’évolution vers le progrès. Lorsqu’on prend un peu de ses talents, de sa conscience et de sa volonté, on découvre comme citoyens des erreurs de la Nature. De l’absence d’information ou de surveillance, de contrainte, ou encore, d’initiative; des besoins et des problèmes ne prêtent qu’à être maîtrisés par le progrès technique. C’est peut-être lent, mais c’est probablement moins hasardeux que l’utopisme au pouvoir.

  3. Philippe Jean dit :

    Il est préférable de choisir une Utopie constructive, qu’une Utopie destructive qui s’impose d’elle-même! Car il faut faire la distinction essentielle entre Besoin et Désirs.

    Que nous dicte la Sagesse; c’est le chemin qui est important, et non pas nécessairement la destinée.Que nous dicte la Nature? Elle nous enseigne que tout change au sein de la permanence, et tout ce qui est permanent change.

    Or l’Idéal, tant pour la Sagesse que pour la Nature, c’est l’équilibre, l’harmonie. Vivre en harmonie avec la Nature est Idéal car c’est la recherche de l’équilibre. Le bonheur est dans l’équilibre et dans l’harmonie. Et c’est cette recherche qui détermine l’utilité d’une action.

    Le conservatisme est lui-même une Utopie; une utopie qui s’oppose à toutes les Utopies. Nier la possibilité d’un monde meilleur, de l’évolution humaine, d’une réalité qui n’existe pas avant même qu’elles ne prennent forme, me semble fondé sur la peur du changement et un désir immanent du statu quo!

    L’Homme à un pouvoir incroyable, celui de choisir sa destinée. La (co)construction de l’Humanité, de la civilisation, où l’Homme doit évoluer, s’adapter, être en équilibre entre la conscience de la réalité, et la réalité, est comparable à celui qui fait son propre chemin, déterminé par lui-même dans un cadre donné ; c’est un projet.

    Je comprends donc que le conservatisme s’attaque à l’Utopisme; de cette utopie qui se borne à décrire un rêve irréalisable plus néfaste qu’utile. L’Utopie peut être, au contraire, un facteur de nouveauté, de renouveau, de renaissance, de croissance et d’évolution, être à l’origine du changement paradigmatique, être à l’origine d’une dynamique, elle peut être source de créativité et d’innovation.

    Certes, l’histoire de la modernité nous enseigne que l’Utopie est mère de dictatures, et autres réformes politiques répressives. Mais (co)construire, c’est comme faire son propre chemin (une direction; l’Utopie) s’en en connaître la destinée. On ne se dirige pas n’importe où, n’importe comment, inconsciemment, mais en choisissant sa destinée le plus consciemment possible, tout en étant en équilibre avec la Nature.

    Le conservatisme considère que l’Homme ne peut s’affranchir d’un « état de nature » (Situation hypothétique des humains avant l’apparition de toute société complexe). Malheureusement, sa perception s’en trouve limiter par son rejet du changement. Lorsque l’on change, lorsqu’un humain change, il devient en partie ce qu’il n’était pas; il est quelque chose de nouveau, tout en étant en partie ce qu’il était. Il y a transformation, il y a métamorphose. De ce nouvel état, certaines choses deviennent futiles, et d’autres importants. C’est ainsi qu’on ne peut PAS prétendre savoir ce que serait ce monde nouveau puisqu’il n’a jamais existé. Si l’Homme change (vraiment), une nouvelle réalité s’affichera, et nous devrons nous y adapter. Une Utopie, c’est une réalité en puissance.

  4. colombe L'écuyer dit :

    Ira Levin a écrit ….”Un bonheur insoutenable”
    j’avais 17 ans, et je me le remémore encore.
    Une lecture de quelques heures, et des questions
    pour toute une vie.

  5. Nelson dit :

    Au Québec il s’agit juste dans ce qu’apparait dans l’acétate dévoilé devant l’Assemblée Nationale, rien d’autre.

    Pauline égal ”séparation” et violence dans la rue.

    L’ Unité du Canada mène toute la politique canadienne et québécoise….et les ”crises” crées de toute pièce.

    La Droite partout dans le Monde gagne avec des campagnes de peur…pourquoi Québec serait différent ?

  6. Nelson dit :

    Salut Mathieu

    Les conditions objectives du Québec ne permettent pas l’ existence de une ”Droite” ou de une ”Gauche” au Québec.

    Ce qu’existe au Québec est une gang des classes dominantes d’environ 1% des québécois, qui possèdent la plus part des moyens de production, et qui contrôlent la plupart du Capital Financier.

    Et de l’autre côté nous trouvons aussi un gang de 1%, qui fait beaucoup de bruit, et qui fait penser à certains de l’existence d’une ”gauche québécoise”.

    LE 98% DES QUÉBÉCOIS SONT DE CENTRE…

    Les québécois ne sont pas idéologisés, utopistes, fachistes, totalitaristes, anarchistes, etc, simplement parce que les conditions économiques, politiques et culturels objectives, ne laissent pas de place à ces choses là.

    Au Québec il y a eu une grève étudiante à cause d’une hausse brutal de 75% des frais de scolarité, (grève que n’ai pas été suivi pas le 70% des étudiants même s’ils n’étaient pas d’accord avec la hausse des frais), avec un gouvernement que n’ai pas voulu négocier, pour diviser les étudiants (injonctions) et confronter les étudiants aux payeurs de taxes…créer une crise social artificielle en profitant du mécontentement de la population à son égard, provoquer mépriser, abuser sans arrêt…provoquer la violence toute en l’utilisant pour nous priver tous des libertés individuelles constitutionnelles avec la Loi 78, et profiter DU DÉSORDRE DE LA RUE POUR SALIR PAULINE CARRÉ ROUGE, SÉPARATISTE EN PLUS.

    Rien d’autre…un gouvernement responsable aurait négocie une entente avec les étudiants en 5 minutes (l’enjeu est juste 0.36% du budget)…aucune crise sociale….et nous n’aurions aucun analyse avec des paramètres étrangers, et des époques révolus en plus.

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