Une heure avec Alain Finkielkraut (vidéo)

- 7 juillet 2012

Depuis des années, je suis un lecteur du philosophe français Alain Finkielkraut. Le thème fondamental de son oeuvre, c’est la critique de la modernité, à tout le moins, de sa démesure (ou peut-être devrait-on dire de la postmodernité, de cette modernité si radicalisée qu’elle est devenue autoréférentielle et qu’elle ne se croit plus en rapport avec la tradition, de cette modernité devenue ingrate envers ce qui, dans l’expérience humaine, n’entre pas dans ses catégories). Il montre comment la modernité, porteuse d’une grande promesse d’émancipation (nous serons absolument libres), risque se de retourner contre l’homme en croyant l’affranchir, soit en l’emprisonnant et en le mutilant (l’expérience totalitaire communiste au vingtième siècle) soit en l’abrutissant (l’idéologie soixante-huitarde héritée de la contre-culture). En un mot, Finkielkraut est un philosophe critique de notre époque. On comprend, en le lisant, que notre époque n’est respirable qu’à condition d’être critiquée. Il faut prendre ses distances avec elle pour apprendre à l’habiter.

 

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L’homme qui se désaffilie  de ses appartenances, qui ne se veut plus l’héritier d’un monde qui le précède et qui lui survivra, ne sera pas plus libre : il sera simplement dénudé. Il s’appauvrira existentiellement et culturellement. Une liberté qui ne s’éduque pas culturellement à partir des classiques, des œuvres du passé, risque de tourner à vide. Le mythe démiurgique d’une humanité toute puissante qui se crée sans rien devoir au passé risque d’aboutir soit à une humanité tyrannique ou impuissante. On oublie souvent que la tradition (je parle ici de l’idée de tradition, et non d’unn bric-à-brac de coutumes) est le premier des contre-pouvoirs : parce qu’elle rappelle à l’homme que le présent n’est pas tout, que le présent n’est pas une pure création de sa volonté immédiate, elle lui rappelle aussi qu’il n’a pas le droit de faire table-rase, d’abolir la société historique pour la reconstruire à neuf. Le passé a ses droits, et il faut être bien sot pour le réduire à une grande noirceur. La révolutionnaire qui croit nécessaire de tout détruire pour tout reconstruire se livre, souvent sans le savoir, à une entreprise barbare. 

À la différence de ces philosophes enfermés dans un jargon universitaire qui préfèrent les querelles départementales et spécialisées aux exigences existentielles de la philosophie véritable, Alain Finkielkraut a fait le pari de penser notre époque. De penser l’histoire qui se fait, aurait dit Raymond Aron, ou de penser l’événement, comme le disait plutôt une de ses philosophes de référence, Hannah Arendt. Alain Finkielkraut enseigne, bien évidemment (la philosophie, à l’École Polytechnique). Mais son travail, il le fait aussi dans l’espace public, ce que ne manquent pas de lui reprocher ceux qui croient que les intellectuels devraient seulement se parler entre eux plutôt que de jouer à leur manière leur rôle d’éducateur public. Pour ceux-là, moins un intellectuel s’engage dans l’espace public, plus il doit être pris au sérieux. Plus il est hermétique, plus il est estimable. L’intellectuel qui va dans les médias consentirait à la corruption de sa pensée et à la corruption de sa vocation d’intellectuel. Alain Finkielkraut n’a manifestement pas cette vision un peu trop ésotérique de l’humanisme philosophique. Il ne méprise pas ceux qui pensent à la lumière de l’espace public.

Pour ceux qui ont l’habitude des podcasts, on peut l’écouter chaque samedi à son émission de France-Culture, Répliques, où il discute des grandes questions de notre époque (j’ai eu le privilège d’y être invité en 2007 dans une discussion sur l’état de la question nationale au Québec). On peut y constater chaque fois à quel point cet homme a une culture immense, qui lui permet justement de mieux comprendre les «questions de notre temps». Avec Finkielkraut, on comprend qu’il faut d’abord lire pour mieux penser et ensuite débattre. On comprend surtout, je lui emprunte une remarquable formule, qu’«on ne pense pas par soi-même de soi-même». C’est-à-dire qu’il faut cultiver un rapport fructueux avec les grandes œuvres de l’esprit pour apprendre peut-être à penser par soi-même. Sinon, on risque souvent d’aligner des banalités que l’on prendra pour des perles de génie sans même le savoir.

 

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Je mentionne certains de ses livres. D’abord, La défaite de la pensée (1987), où il proposait une critique du relativisme culturel; Comment peut-on être Croate (1992)? où il se porte à la défense des petites nations; L’humanité perdue (1996), consacré à la dissolution humanitaire du politique; L’ingratitude (1999) (certainement son plus grand livre, un livre d’entretiens réalisés avec le journaliste québécois Antoine Robitaille) où il explicite les fondements de son conservatisme. Je pense aussi à Nous autres modernes (2006), où il revient sur les fondements philosophiques de sa critique de la modernité et à deux de ses récents livres, Un cœur intelligent (2010) et Si l’amour durait  (2011), où il revisite la question de l’amour à la lumière des grandes œuvres de la littérature.

On trouvera ici une entrevue où il expose sur les grands thèmes de sa pensée. Elle date de plusieurs années déjà (2005 ou 2006, je crois) Elle a été réalisé au moment où Finkielkraut était victime d’une cabale médiatique sans précédent parce qu’on l’accusait de conspiration réactionnaire contre la France.  Vous avez une heure de trop en fin de semaine ?  Écoutez cette excellente entrevue. Vous ne l’avez pas ? Essayez de la trouver. Vous ne le regretterez pas. Et espérons qu’un jour, au Québec aussi, la vie des idées dispose d’une telle visibilité sur la scène publique. Je suis persuadé d’une chose: la qualité de nos débats politiques en serait rehaussée.

 

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10 commentaires

  1. L. Bourjoi dit :

    Il montre comment la modernité, porteuse d’une grande promesse d’émancipation (nous serons absolument libres), risque se de retourner contre l’homme en croyant l’affranchir, soit en l’emprisonnant et en le mutilant (l’expérience totalitaire communiste au vingtième siècle) soit en l’abrutissant (l’idéologie soixante-huitarde héritée de la contre-culture).

    Prêt-à-penser tout à fait gratuit, s’il en est, il me semble.
    Il ne suffit pas de le dire pour prétendre comprendre.
    Il y a plus à comprendre de la nature profonde de l’homme qu’à comprendre l’échec lui-même. Ce que nous n’avons pas fait et n’arrivons toujours pas à faire.
    Pour ce qui est de la contre-culture soixante-huitarde, elle n’a pas eu lieu dans le vide et n’a pu se conclure.
    Le XXe siècle a cru que multitude était de la nature de l’espèce humaine alors qu’il n’en est rien. Quelques dictateurs mégalomanes ont pavé la voie que quelques déséquilibrés du pouvoir ont suivie avec joie pour finalement prendre possession du XXe siècle et en pervertir tous les rêves. La modernité grosse de progrès humain n’a pu jouer de son optimisme en s’opposant à la cupidité de l’économie de marché qui armée de la publicité inventée par la machine de propagande nazie avait déposée entre ses mains. Cet outil ajusté à l’aune de la science de ce qui fait l’homme vivant grâce à ses ajustements psychométriques a réduit graduellement l’homme à ses instincts et à ses réflexes naturels d’avant qu’il ne cherche à se civiliser en croyant qu’il était de cette nature que l’on apprend et ne peut point trouver dans son berceau.
    Il en est de la nature de l’homme qu’il est à la fois soi et moi. Le soi étant vivant et le moi double psychique son représentant inquiet en société. Je n’entends point ici autre discours que celui du double psychique représentant social de l’être se plaignant que l’enfer est fait d’autant de doubles psychiques en sachant aussi peu que lui de leur nature profonde dont ils osent jouer…

  2. Mathieu Fraser dit :

    N’est-ce pas ce philosophe qui a défendu Polanski en disant que ce dernier devait échapper à la justice en raison du passé de ces parents dans les camps de concentration ?

  3. tommy_demers dit :

    il a récemment réassuré son appui au réalisateur polansky et à dsk. ce type est un philosémite.

  4. Alexandre Gilardino dit :

    Finkielkraut est un avant tout un penseur ayant un agenda politique. Il est de ces philosophes français (appartenant tous à la même communauté religieuse) qui analyse les enjeux sociaux et mondiaux avec cette constante et relative orientation politique pro-israélienne. Leur militantisme plus ou moins voilé se démontre lorsqu’on analyse leur parcours idéologique et leur prise de position concernant les conflits du Moyen-Orient des 20 dernières années. .

  5. W.Lord dit :

    Finkielkraut est de la même catégorie que les BHL et autre philosophes qui profitent de leurs réseaux pour donner leurs avis sur touts les plateaux de télé français !

    le portrait que vous faite de ce philosophe auto-proclamé oubli de pointer les nombreux paradoxes, contradictions et controverses des opinions et prises de position qu’il a depuis le début de sa carrière!

  6. davidChampagne dit :

    N’est-ce pas Alain Kinkelkraut qui, en 2002, affirmait que la France vivait une année de cristal en référence à la “Nuit de Cristal” des années 30?Je suis daccord avec ceux qui se méfient de ce personnage qui fait de la politique communautaire et sioniste depuis toujours, on peut le qualifier de philosophe faussaire….

  7. Jean-Claude Bazinet dit :

    J’adore ce commentaire écrit à son sujet : L’intelligence et la probité d’Alain Finkielkraut sont au-dessus des capacités sensibles du troupeau de ses détracteurs illettrés.
    A l’homme qu’il est, je dirai que s’il est aujourd’hui devenu le personnage qu’Internet aime à haïr, c’est parce que le discernement et le courage intellectuel qu’exigent sa pensée ont littéralement déserté les intelligences. Les masses biberonnant aux tétines du divertissement et de la paresse ne pourront que détester celui qui a la volonté de continuer à penser.

  8. Nelson dit :

    Salut Mathieu.

    En début des années 80 le sociologue français Alain Tourainne, nous parlait de ce qu’il appelait ”Societé Programé”, ”Révolution de l’information”, que nous étions dans des societés ”Post-industriels”, et que la Luttre des classes avait était remplacé, selon lui, par les Rapports de classe et les Mouvements sociaux.

    Une de ses afirmations m’avait surtout frappé, celle que l’informatique, le web, l’internet, les reseaux sociaux, allaient TOUT CHANGER, parce qu’ils mettaient toute l’information Mondial dans les bouts des doigts de tous les humains du Monde; l’information dévenait donc planetaire, dans ce Village Global que notre Monde est devenu, et en plus, le transport pas seulement de l’information, mais aussi des biens et services et toute la production pouvait être transporté partout dans le Monde à des vitesses de plus en plus rapides.

    Tous les preuves sont là à chaque moment pour prouver que TOUT À CHANGÉ PROFONDEMENT….la Chute du Mur de Berlin, la fin de la Guerre Froide, la chute de toutes les dictatures communistes et socialistes de l’Europe de l’Est, le printemps Arabe et la chute encore de plusieurs dictatures, …le printemps québécois…la crise financière mondiale de 2008 suite à l’arnaque mondial de 600.000 billions des dollards ou plus des banques et agences fionancières en vendant des hipothèques irrécuperables toxiques sub-primes tititrisés distribués partour dans le MONDE ENTIER, les chaisses des présidents de Grèce et Italie occupés par des fonctionnaires de la finance gansteril mondialisée, la campagne présidentielle française axé sur la relance économique et non sur les coupures, etc.

    Je suis aussi un admirateur de tous les classiques et intelectuels du monde de toutes les époques mais je crois que RIEN N’ARRÊTE LE PROGRÈS, et que la Révolution de la Information à toute changé…et ça explique que le Monde entier soit complètement désestabilisé.

  9. Hélène Beaulieu dit :

    Je partage entièrement l’opinion de Nelson.. Rien n’arrête le progrès.. Les changements apportés dans nos sociétés aux 20ème et 21ème siècle ont complètement changé les façons d’appréhender la vie. Nos sociétés se sont développées de façon exponentielle.

    Je ne voudrais pas être née à une autre époque.. Le génie humain a littéralement explosé.. et toutes ces nouvelles technologies dont on semble vouloir faire le procès forcent au contraire l’admiration devant cette créature qu’est l’être humain.. Et qui plusse est, une infime partie du cerveau n’est encore qu’exploitée.

    J’ai écouté l’entrevue d’Alain Finkielkraut.. Je partage sa vision sur plusieurs points.. La bien-pensance condescendante qui le réduit au rôle de réactionnaire, les journalistes qui dévient de leur mission première soit celle d’informer.

    Sur la mort, je suis athée moi aussi.. Par contre, je mets un bémol sur le multiculturalisme. Ce phénomène est trop récent pour trancher sur la voie idéale à suivre.. L’Australie est un exemple de multiculturalisme réussi..
    Les relents de racisme se sont évanouis depuis dans ce pays.

  10. Hélène Beaulieu dit :

    Je ne partage pas l’analyse d’ Alain Finkielkraut quand il déclare qu’il valait mieux naître en 1950 qu’en 1990.

    Je peux comprendre le vertige ressenti face à l’avenir en regard de l’instabilité causée par tous ces chambardements uniques dans toute l’histoire humaine. Mais justement le chemin parcouru par l’homme est impressionnant pourquoi pencher vers le défaitiste plutôt que de voir pour l’avenir une voie ouverte à tous les possibles?

    J’ai écouté votre débat sur la souveraineté avec Louis Balthazar. Je ne vous surprendrai pas si je vous avoue que je me retrouve dans la vision de M. Balthazar..

    “Notre identité française dès la fondation du Canada a été profondément marquée par les institutions britanniques”

    Non ce n’est pas renoncer à soi-même que d’assumer notre histoire dans son entièreté. La réconciliation avec soi-même ne se fera pas tant qu’on persistera dans le déni d’un aspect important de notre identité.

    Nous possédons avec les Canadiens anglais une histoire commune depuis plus de deux siècles. Elle a mal commencé et souvent mal continué; elle nous a autant divisés qu’elle nous a unis.. Mais l’inverse est également vrai, nous nous sentons désormais liés et solidaires. (André Lussier)

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