Yves Michaud est un homme indispensable. Pour sa croisade en faveur de la langue française, bien évidemment. Mais aussi pour la qualité du procès qu’il mène contre les dérives du capitalisme contemporain. Michaud nous rappelle régulièrement une chose : pour bien réguler le capitalisme, il faut d’abord le remoraliser. Le critiquer à la lumière d’une décence élémentaire qu’il ne semble plus respecter. Car avant d’être injuste, comme le disent les gens de gauche, il faut rappeler que le capitalisme mondialisé est devenu tout simplement indécent. Il heurte notre sens moral le plus élémentaire. C’est probablement pour cela que tant de gens se sont reconnus, d’une certaine manière, dans la révolte des Indignés, même s’ils se sentaient étrangers au folklore gauchiste qu’ils mettaient de l’avant.
Aujourd’hui, Yves Michaud est allé perturber, comme on dit, l’assemblée de la Banque nationale qui vient d’octroyer un salaire de 8,5 millions à son grand patron, Louis Vachon. L’augmentation est significative : l’année précédente, Vachon ne gagnait que 5,7 millions ! Pauvre homme ! Il fallait corriger cela ! De toute urgence ! Et significativement ! On trouve ici un compte rendu de la journée. Mais comment justifier cette «correction» de la rémunération de ce monsieur ? En référant à la mondialisation, bien évidemment. La Banque nationale veut jouer dans les grandes ligues du capitalisme et veut payer ses dirigeants en conséquence ! Je cite la BN : «Les membres du Conseil ont jugé qu’il ne serait pas dans l’intérêt à long terme de la Banque, eu égard notamment à sa capacité d’attirer les meilleurs candidats, de maintenir la rémunération de son plus haut dirigeant au bas de l’échelle de son groupe de référence».
Je traduis pour le commun des mortels : la nation n’est plus un espace de référence légitime. Ce n’est plus un espace qui fait sens, économiquement parlant. Jouer dans les grandes ligues mondialisées, cela veut dire ne plus se sentir exagérément bridé par la société québécoise. Michaud compare le salaire de Vachon à celui de Michael Sabia, qui dirige la Caisse de dépôt et à celui de Jean Charest, premier ministre du Québec. Et se demande comment expliquer la disproportion considérable entre le salaire du premier et celui des deux autres. Je retiens une chose : le capitalisme mondialisé fait perdre à ses acteurs le sens des proportions. C’est sa démesure qui l’amène à perdre le sens du long terme et à dissoudre la réalité dans la seule logique du profit qui trouve son pendant dans le consumérisme.
La crise de la mondialisation, actuellement, révèle justement les limites du capitalisme sans-frontières, nomadisé, oligarchique, qui neutralise les souverainetés nationales, marchandise les identités, liquéfie les tabous, déculture les élites et ravage la culture populaire à l’aide du marketing publicitaire. Lorsque le capitalisme ne se reconnaît plus de limites et marchandise l’intégralité de l’existence humaine, il déshumanise l’existence. J’ajouterais que le capitalisme mondialisé est bien infidèle à ses premiers théoriciens. Adam Smith ne se reconnaîtrait pas dans le monde contemporain, lui qui rappelait que l’économie de marché n’avait de sens qu’à l’intérieur d’une société ayant intériorisé de profondes règles morales irriguant ensuite la culture et les comportements individuels.
Cela ne veut pas dire qu’il faut sortir du capitalisme. Bien sûr que non. Nous ne connaissons pas de meilleur système pour créer de la richesse, pour favoriser l’innovation technologique et économique. Pour une raison simple : l’économie de marché contribue à la maximisation de la créativité individuelle en reconnaissant à chacun la maîtrise de son propre destin. Le capitalisme est un véritable libérateur des énergies collectives. Et nous savons depuis le 20ème siècle où nous mènent les utopies collectivistes d’inspiration marxistes.
Mais cela veut dire que le capitalisme doit se réinscrire dans un univers de sens à échelle humaine. Un univers de sens qui respecte les peuples, qui respecte le politique, qui ne transgresse pas le sens commun, qui ne relativise pas exagérément la morale et qui ne constitue pas une oligarchie planétaire de dirigeants sans patrie ni culture, seulement obsédés par leur propre enrichissement. De ce point de vue, le capitalisme devra tôt ou tard s’affranchir de l’hypermondialisation et redécouvrir les exigences de ce qu’on appelle le nationalisme économique. C’est probablement en ce sens que plusieurs, aujourd’hui, ouvrent une réflexion sur la «démondialisation». Pour utiliser un vocabulaire qui n’est plus celui de notre époque, je dirais qu’un bon capitaliste n’est pas d’abord un capitaliste mais un citoyen enraciné.
Je pourrais résumer le tout bien simplement : c’est bien mal servir le capitalisme que de le défendre sans nuances. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas critiquer les dérives bureaucratiques de l’État-providence. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas être sévère envers les corporatismes technocratiques et syndicaux. Mais cela veut dire que cette critique doit être équilibrée, pour ne pas oublier que les dérives du marché planétaire ne valent guère mieux que les dérives de la social-démocratie tentaculaire. Ceux qui croient à l’économie de marché, et j’en suis, devraient être les premiers à dénoncer ses dérives.
***
Yves Michaud.
En ce qui me concerne, je préfère de loin les dérives de la social-démocratie tentaculaire, les dérives bureaucratiques de l’État-providence et les corporatismes technocratiques et syndicaux, pour reprendre vos mots; ces précédentes dérives étant principalement au bénéfice de “la population”. À cet égard, il m’apparaît que les dérives du marché planétaire ne peuvent d’aucune façon leur être comparées.
Bravo pour tous vos excellents textes M. Côté!
Texte très éclairant, qui permet de différencier le capitalisme sain du capitalisme sauvage. À mettre à la portée du plus grand nombre.
C’est la confusion entre ces deux capitalismes qui faussent les débats. OWS est contre supposément le capitalisme sauvage, mais celui-ci leur vend des produits assemblés dans des sweat shops à l’étranger, où on peut aller jusqu’à se suicider par désespoir. On prend des vancances pas cher chez Castro et Chavez, dictateurs qu’on préfère ne pas voir. On élimine les petits commerces locaux et nos centre-villes et on achète “made ailleurs” chez Wal-Mart. Le gros capitaliste à l’étranger avale le petit capitaliste local.
Mathieu, je suis 150% d’accord avec le contenu de ton article,
Mais, je me permet quelques commentaires,
Tu écris que : ”je dirais qu’un bon capitaliste n’est pas d’abord un capitaliste mais un citoyen enraciné”.
Le problème avec ça est que le capital, l’argent, n’ai pas des racines, de frontières, d’odeur, d’idéologie, des drapeaux, de pays, de nationalité, de religion, de dieu, de coeur.
Tu écris que : ” Michaud nous rappelle régulièrement une chose : ” pour bien réguler le capitalisme, il faut d’abord le remoraliser.”
Le problème avec ça est que le capitalisme ne peut pas se permettre d’être ni moral ni démocratique…il serait mangé tout cru par la ”compétition” qu’elle, n’ai rien à cirer avec des valeurs ”humanistes”.
Ceci-dit, je suis d’accord avec Ives et toi dans tout le positif que vous écrivez sur le capitalisme, et le fait que c’est la seule chose que nous avons, le seul système économique qu’existe présentement (il est le ”Nouvel Ordre Mondial”, après la chute du bloc socialiste et le mur de Berlin, et la fin de la guerre froide), et qu’il faut vivre et faire avec.
Il me semble que les dérives, les excès, les bulles spéculatives, la finance mondial maffiossi, les sièges des Présidents d’Italie et Grèce occupés par des personnages reliés et coupables à la crise mondiale de 2008, les sub-primes toxiques titritisés distribuées en catimini au monde entier (en incluant notre Caisse de Dépôt, et sa perte de 40 milliards des dollars), les millions des emplois perdus, les millions des maisons perdus, les plans des coupures archi- sauvages en Grèce, Anglaterre, Esapagne, Italie, France, Portugal, etc, TOUT ÇA est à cause des ”déréglementations”, des ”dérégulations”, des ”liberisitations” des règles économiques et la finance, et de droitistes genre Thatcher, Bush, Sarkosy, Berlusconi , et certains ”socialistes” , comme Zapatero, Papandreu, etc.
Si le capital, l’argent, est un loup attiré irrésistiblement par le sang, l’argent, NOUS, LES GENS ORDINAIRES, LE 99% NON MULTIMILLIARDAIRE, ne devons pas l’ouvrir les portes de la bergerie.
Nous ne devons donc pas, voter, élire, mettre aux gouvernements, des amis de loups…parce-que inévitablement ils ouvriront les portes des bergeries.
Il suffit voir Harper, Charest, Cameron, les représentants du Tea Party, etc.
Je ne partage pas votre point de vue Mme Jean, quant à moi une dérive est une dérive et nécessite autant d’attention l’une que l’autre. Les mesures correctrices des bureaucraties trop lourdes et des corporatismes syndicaux et technocratiques sont sont sous le contrôle des gouvernements nationaux alors que la dérive de la finance qui a pris le contrôle du capitalisme échappe au contrôle des gouvernements nationaux. On le constate tous les jours, les multinationales jouent les gouvernements les uns contre les autres, elles soudoient les autorités politiques, délocalisent leurs profits dans les paradis fiscaux conduisant à l’évitement de leur contribution aux ressources des nations.
Les remèdes sont connus: élimination des paradis fiscaux, reprise du contrôle des conseils d’administrations par les entrepreneurs plutôt que par les financiers des fonds spéculatifs, taxation des transactions boursières de nature spéculative, remplacement des mercenaires PDG et abolition de leurs rémunération en options basée sur le profit à court terme plutôt que sur la survie et la prospérité à long terme des entreprises.
Mais comme vous pouvez aisément le deviner, pour mettre ces correctifs en place, il faut le concours de toutes les nations afin d’éviter un simple déplacement de ces prédateurs qui utilisent le capitalisme pour s’enrichir au détriment de tous et de toutes les ressources de la planète. Malheureusement, l’ONU nous rappelle tous les jours la difficulté de concerter toutes les nations du monde, il y a toujours les intérêts nationaux des uns qui entrent en conflit avec ceux des autres. Droit de véto, résolutions de principe, rarement contraignante et rarement suivies. L’ONU n’est pas un modèle de gouvernement mondial, ce qu’il faudrait pour réformer le capitalisme.
Par ailleurs en ce qui concerne les dérives des bureaucraties tentaculaires, des corporatismes syndicaux et technocratiques, un gouvernement déterminé capable d’investir en communication pour convaincre la population de la nécessité de ne pas plier devant les lobbies qui dénoncent les coupures ou réorganisations visant une efficacité et une efficience accrue, simplement parce que ces lobbies cherchent davantage à protéger leurs membres plutôt que la population, cela est possible et réalisable sans devoir attendre l’accord de tous les autres pays de la planète. Cette réforme est à notre portée et c’est là que nous devrions commencer tout en poursuivant les efforts au plan international pour promouvoir la réforme du capitalisme.
Il ne faut cependant pas tomber dans la naïveté, la réforme de nos institutions nationales posent de façon criante le problème du financement des partis politiques qui tant qu’il ne mettra pas nos élus à l’abri des pressions exercées par les grands contributeurs aux caisses électorales, les placera en situation de conflit d’intérêts.
Alain Michaud
Pointe-aux-Trembles
À la critique, il manque l’aspect de la concentration du pouvoir capitaliste et de la monté en puissance des monopoles et des oligopoles. Ce sont ces bêtes multinationales qui rendent leurs acteurs apatrides. C’est devant ces puissances économiques que se prosternent les gouvernements impuissants. Ce sont ces géants qui poussent les salaires des dirigeants à la hausse, tout simplement parce qu’ils en ont les moyens et que la concurrence “le justifie”.
Moi je connais un capitalisme plus sain qui se retrouve chez les PME. Là où les dirigeants sont réellement enracinés dans leurs milieux. Un capitalisme où les valeurs humaines peuvent se conjuguer avec profit, où la patience d’un actionnariat privé rime avec stabilité. Oui le capitalisme peut fonctionner pour l’intérêt de l’ensemble d’une communauté. Le problème, c’est que malgré les efforts de ces PME à promouvoir le développement des communautés, elles sont souvent associées aux dérives capitalistes causées par une les multinationales et la concentration du pouvoir économique à l’échelle mondiale.
Le capitalisme génère ses propres contradictions … et finira par être son pire ennemi.
Le “juste milieu” ne peut être atteint qu’en lui opposant de façon constante un contrepoids.
Dans le cas où il y a léthargie ou apathie de la population, tranquillement mais sûrement, le capitalisme finit par bouffer le politique, le secteur médiatique … comme le démontre assez bien le documentaire L’Encerclement.
Bref, la démocratie se transforme toujours à la petite semaine en “corpocratie”. Il faut se souvenir que le premier but des accords de Bretton Woods était de civiliser le capitalisme … mais nous semblons l’avoir oublié.
L’argent, et la cupidité, comme le pouvoir, et le goût du pouvoir, mène à un totalitarisme de parenté proche.
L’équilibre ne peut être atteint que si nous acceptons qu’en permanence il y ait des forces capable de se battre contre la cupidité. Le capitalisme, seul, par lui-même, est capable de toutes les dérives, et de tous les dérapages …
Bonjour,
Vous écrivez très bien et je trouve que lorsque vous-vous adressez aux caméras, vous parlez avec une aisance qui me surprend à chaque fois, comme si vos idées étaient écrites dans votre tête. Sur ce point, je vous dit bravo.
Je dois l’avouer, le communisme m’attirait de plus en plus comme réponse à cette mondialisation du capitalisme. J’imagine qu’en tant que scientifique, je préfère le pragmatisme des solutions extrème à des problèmes qui m’apparaissent de plus en plus extrème. J’aimerais par contre que les utopies collectivistes d’inspiration marxistes ne soient pas décrites par les événements du 20eme siècle. Il m’est impossible de concevoir, vous en conviendrez probablement aussi, que Karl Marx ai pu imaginer ce qui se produirait avec ses idées. Je préfère que la faute soit mise sur les applicateurs des utopies qui, un peu comme les islamistes le font, ont interprété les propos de ce philosophe de manières très douteuses. Einstein, Feynman et Oppenheimer n’ont pas été blâmés pour la conception de la bombe atomique.
Je dois dire par contre que cet article me surprend. Je ne croyais plus possible qu’un discours aussi nuancé et balancé que le votre pouvait être médiatisé au Québec. Les gens aujourd’hui ne savent plus apprécier les prouesses de l’esprit et prèfèrent les distractions aux questionnements philosophiques.
Je crois que le problème est derrière le fait que nous accordons le statut de personne morale aux entreprises (Corporation, version anglophone du terme). Une entreprise qui a comme définition le rendement, à mon sens, ne peut être une personne MORALE. Si une telle personne existait physiquement dans la communauté, elle serait la personne la plus individualiste qui existe. Détournant toujours les débats humains vers des voies économiques. La solution m’apparait très simple. Si nous retirons le statut de personne morale aux entreprises, elles ne pourront plus utiliser leurs profits à d’autres fins que l’amélioration des services et qu’à l’investissement dans le marché vertical. Chaque multinationale pourra donc finalement retourner exercer leurs buts principaux, enrichir l’économie locale. Les dirigeants seront automatiquement tenu responsables des actions des entreprises et réfléchirons à deux fois avant de prendre des décisions qui affectent la population.
Bref, il n’y aurait eu aucun problème avec le privé si le gouvernement américain n’avait pas commencé à distribuer des droits de corporations à tout le monde et que ce mouvement ne s’était pas répandu partout.
Pour l’instant, personne ne reconnait ce problème. Je continue donc à être communiste par la force des choses. (Fight fire with more fire some might say)