Fermons jusqu’à l’automne

- 16 mai 2012

Quand un gâchis est total, il faut sauver l’essentiel.

Une session de cégep débute normalement aux environs du 23 janvier et se termine vers le 24 mai.  On nous dit que l’on cherche désespérément à «sauver» la session, mais que les dates pour des arrangements locaux sont dépassées.

Il faudra donc une décision globale prise aux plus hauts échelons. Beaucoup d’étudiants ont manqué autour de trois mois d’école. Un moratoire est évidemment inadmissible. Suivez maintenant mon raisonnement.

Si, avec un peu de travail estival, on réussissait à se «rattraper», c’est qu’on serait parvenu, nous dirait-on, à couvrir toute la matière en infiniment moins de temps que ce qui est habituellement prévu.

Comment réussirait-on ce miracle ? Les miracles n’existent pas. On allègerait au maximum : moins de matière, moins de travaux, des examens «ajustés». Le temps est incompressible, le savoir, lui, l’est.

En langage clair, on donnerait des crédits bidon pour des cours bidon conduisant ultimement à un diplôme dont une partie serait bidon. Soutenir le contraire, c’est être hypocrite.

Si, par contre, toute la matière est réellement couverte, alors la question devient : si on réussit en sept ou huit semaines à faire correctement ce qui est généralement prévu pour douze semaines, qu’est-ce qu’on fout en temps normal ? On flâne le tiers du temps ?

Au point où nous en sommes, si on se soucie réellement de la crédibilité de notre système d’éducation, la décision la plus honorable serait, dans certains collèges, d’annuler tout simplement la session ou de compléter les semaines manquantes à l’automne. Point à la ligne.

Les jeunes assumeraient ainsi les conséquences de leurs actes. On réduirait également les risques liés à la violence.

Chez tous ceux directement concernés, cette option n’est certes pas le premier choix.

Les administrateurs ne veulent pas se frotter aux complications logistiques d’un engorgement cet automne. Les enseignants ne veulent pas déroger à leurs habitudes à moins d’être financièrement compensés.

Les étudiants se foutent de la qualité de leur formation pour autant que cela ne leur bloque pas l’entrée au palier suivant. Leurs parents veulent que tout cela cesse n’importe comment et beaucoup se contenteront de n’importe quoi.

Je crains qu’on ne bricole, comme trop souvent, un arrangement cousu de fil blanc au plan des exigences académiques. Si on fait cela, on administrera une autre gifle à notre système d’éducation, qui en a déjà tellement reçu.

Remarquez, nous serions égaux à nous-mêmes : en éducation, chaque changement qui porte sur les exigences vis-à-vis des jeunes revient toujours à les baisser, jamais à les hausser.  Faire semblant et dissimuler l’ignorance est un vieux réflexe chez nous.

Dans le Québec d’aujourd’hui, quand on pense en termes d’honneur et d’intégrité, on se sent comme un extra-terrestre.

Ah, nos «valeurs»…

- 14 mai 2012

Une niaiserie particulièrement tenace est que le carré rouge serait un signe de fidélité aux valeurs social-démocrates qui distingueraient le Québec.

Des jeunes me le soutenaient avec acharnement l’autre jour. Leur fière ignorance, combinée à la certitude d’avoir raison dont on peut être capable à cet âge, rendaient futile tout dialogue.

La social-démocratie n’est pas une invention québécoise, même pas en Amérique du Nord. On tend à oublier ces temps-ci qu’il existe un autre Canada que celui de Stephen Harper.

Plusieurs provinces sont ou ont été dirigées par des gouvernements néo-démocrates ou libéraux de centre-gauche. On y a haussé régulièrement les droits de scolarité pour tenir compte du fait que les coûts de fonctionnement des universités augmentaient eux aussi.

Dans ces provinces, les jeunes fréquentent plus les universités qu’au Québec, un fait massif qui ne semble plus avoir la moindre importance dans le débat actuel.

Ailleurs au Canada, on ne s’est pas non plus laisser enfermer dans le faux débat qui nous divise : l’éducation universitaire est-elle un droit ou un investissement sur soi ? On a compris qu’elle est les deux.

Remarquez, c’est aussi ce qu’ont compris les étudiants restés en classe. Ce n’est pas un hasard si les facultés universitaires qui ne sont pas en grève sont celles qui offrent les formations avec les meilleurs débouchés et les meilleurs revenus.

C’est en Europe que la social-démocratie a les racines les plus profondes. La Grande-Bretagne, par exemple, a fréquemment été gouvernée par les travaillistes.

Tony Blair, après des décennies d’immobilisme national sur cette question, a bien dû se rendre à l’évidence : la qualité, ça se paie, et il a haussé les droits universitaires.

En France, berceau de l’idée d’égalité, les universités sont, pour ainsi dire, gratuites. Mais il faut n’y avoir jamais mis les pieds pour proposer ce système en exemple. Les universités françaises tombent en ruines pour cause de sous-financement.

Les gouvernements, de gauche comme de droite, n’ont rien fait de sérieux pour stopper ce déclin. Résultat : un réseau parallèle de grandes écoles hyper-sélectives et très chères s’est développé. La demande pour de la qualité a généré une offre pour y répondre.

En Norvège, il n’y a pas de droits de scolarité universitaires. Mais ce pays a choisi d’exploiter le pétrole qu’il  possède, ce qui l’a fabuleusement enrichi.

Au Québec, ceux qui prônent le gel ou la gratuité universitaire sont souvent les mêmes qui s’opposent à l’exploitation de nos richesses naturelles.

En Suède, bastion historique de la social-démocratie, il n’y a non plus de droits de scolarité universitaires.  Mais cette «gratuité» est une illusion d’optique. Le taux moyen d’imposition sur les revenus des particuliers est de 58 % et la  taxe de vente y est de 25 %.

Nos valeureux «progressistes» locaux proposent-ils d’introduire cela ici ?

Si la réponse est non, mais qu’on persiste à revendiquer la gratuité ou le gel, ce n’est pas la social-démocratie qu’on veut : c’est le beurre, l’argent du beurre et la fille du marchand de beurre.

Quand l’ignorance et la démagogie se drapent dans les «principes», la réalité objective n’a plus la moindre importance.

La voix de la raison

- 9 mai 2012

Une des personnes les plus impressionnantes que j’ai rencontrées en Israël est le journaliste Yossi Klein Halevi.  

C’est le prototype de l’intellectuel juif de gauche, né aux États-Unis, puis déménagé en Israël. Il s’est beaucoup investi dans des initiatives de réconciliation israélo-palestiniennes. 

Les deux tiers des Israéliens, me dit-il, acceptent l’idée de deux États, l’un palestinien et l’autre israélien, vivant côte à côte. La majorité des Palestiniens ont aussi compris, même si beaucoup n’oseront pas le dire, que l’État d’Israël ne peut être militairement vaincu.

La question n’est plus de savoir si les Palestiniens ont droit à leur État. Les difficultés sont dans le tracé des frontières, le statut de Jérusalem, le sort des exilés, la viabilité économique de cet État et les garanties de sécurité recherchées par Israël.

La gauche israélienne, pense-t-il, a raison de vouloir évacuer les territoires occupés. La droite a raison de ne vouloir négocier qu’à partir d’une position de force et de n’entretenir aucune illusion sur ses voisins. L’Israélien moyen, dit-il, est donc une colombe en théorie, mais un faucon en pratique.

En Israël, 20 % de la population est palestinienne, en excluant les Palestiniens de Gaza et de la Cisjordanie. J’ai longuement interrogé Yossi sur sa situation. Tout dépend à qui on la compare, m’a-t-il répondu.

Les Palestiniens  citoyens d’Israël ont une situation économique très inférieure à celle des Juifs. Mais leur sort est incomparablement meilleur que celui du 1,7 million de Palestiniens de Gaza, confinés dans 360 kilomètres carrés, ou que celui des 2,5 millions en Cisjordanie.

Ceux-là sont coincés entre l’armée israélienne, les islamistes du Hamas ou l’administration inefficace et corrompue de l’Autorité palestinienne.

Les Palestiniens qui sont citoyens d’Israël, eux,  ont la liberté d’expression, le droit de vote, leurs députés à la Knesset, leurs partis politiques, un juge à la Cour suprême, leurs tribunaux religieux, leurs écoles et leurs médias en arabe, qui est une langue officiellement reconnue par l’État.

En me promenant dans Jérusalem-Est avec un guide juif, j’ai senti l’hostilité dans les regards des Palestiniens sur lui. Mais Israël leur offre également un niveau de vie très supérieur à celui qu’ils auraient dans les territoires palestiniens. 

La politique interne propre à chaque camp complique aussi la perspective d’une paix durable. En raison du mode de scrutin intégralement proportionnel, chaque gouvernement israélien est une coalition dans laquelle des petits partis radicaux, aucunement disposés à des concessions, ont un énorme pouvoir.

Du côté palestinien, si Mahmoud Abbas faisait trop de concessions, une guerre civile pourrait éclater entre le Fatah et le Hamas, comme celle de 2007, qui avait laissé la Cisjordanie entre les mains du premier et Gaza entre les mains du second.

Ce coin du monde n’est pas un endroit pour amateurs d’idées simples.

Une amère déception

- 7 mai 2012

Jusqu’à un certain point, il est normal que l’opposition officielle se comporte de façon opportuniste. Mais dans la crise actuelle, ce point a été dépassé depuis longtemps et Mme Marois porte une lourde responsabilité à cet égard.

Sur la hausse des droits, ses positions successives font penser à un ballon de football qui rebondit dans toutes les directions de façon totalement imprévisible : gel, dégel, sommet, médiation, indexation, et quoi encore ?

Il y a cependant beaucoup plus grave. Les ordres des tribunaux ont été bafoués. Une minorité a privé la majorité de ses droits. Des casseurs ont semé la destruction.  Le mouvement étudiant n’a pas jamais voulu négocier sérieusement jusqu’aux derniers dérapages. Les centrales syndicales ont jeté de l’huile sur le feu.

Pendant tout ce temps, Mme Marois n’avait qu’une ligne : tout, absolument tout, est de la faute du gouvernement. Elle sait évidemment que ce n’est pas vrai.

La soif de pouvoir est-elle forte à ce point ? N’y avait-il pas moyen, juste pour une fois, de s’élever au-dessus de la partisannerie ?

L’idée d’une médiation était risible. Quand les étudiants disaient vouloir être écoutés, ils demandaient en fait à être obéis.

L’idée d’un sommet ne valait guère mieux. Aucune question en éducation n’a été davantage étudiée que celle des droits de scolarité. Après un sommet de pur placotage, on reviendrait à la case de départ : gel ou hausse ? Mme Marois sait tout cela parfaitement.

Vous allez évidemment me dire que j’étais naïf d’espérer autre chose et qu’il est dans la nature de la bête que l’opposition soit opportuniste.

Mais c’est que le PQ, en théorie du moins, n’est pas un parti tout à fait comme les autres. Il prétend vouloir mener le peuple québécois à la souveraineté.

Quand on a un objectif aussi élevé, on doit susciter et mériter une énorme confiance de la part du peuple. On est donc soumis à des standards éthiques plus élevés.

Quand on veut faire de la petite politique provinciale, on peut se comporter comme un petit politicien provincial. Quand on propose à un peuple de se grandir par l’indépendance, on ne peut se comporter soi-même de façon aussi petite.

Quand on prétend faire un pays, il faut davantage de hauteur en toute circonstance. Je suis incapable de m’imaginer René Lévesque ou Jacques Parizeau se comportant ainsi dans de telles circonstances

Le peuple ne s’y est d’ailleurs pas trompé. L’attitude du PQ s’est retournée contre lui et il a perdu des plumes dans les intentions de vote. Monsieur Legault, lui, s’est comporté avec droiture et bon sens dans cette affaire, et il s’est remis dans la partie.

Humainement parlant, il est impossible de ne pas aimer Mme Marois si on la connait : elle est simple, gentille et chaleureuse. Mais politiquement parlant, j’attendais autre chose d’elle. Croyez-moi, ça ne me fait plaisir à écrire.

Benoit Aubin a beau être fédéraliste, il lui arrive d’avoir raison. Le Québec n’a pas toujours besoin d’ennemis. Il est parfaitement capable de se faire mal tout seul.

 

Retour de Jérusalem

- 2 mai 2012

Je rentre tout juste de deux semaines à Jérusalem. J’ai tellement de choses à vous raconter que je ne sais trop par où commencer.

Qu’est-ce que je faisais-là ? Je ne suis pas journaliste. Écrire des chroniques, c’est ce que j’appelle mes activités parascolaires. Mon travail à temps plein, c’est professeur à HEC Montréal.

Dans le monde universitaire, l’Université hébraïque de Jérusalem, qui compte huit prix Nobel et un médaillé Fields dans son corps professoral, est très réputée. Israël est le pays au monde qui, en proportion de sa population, fait enregistrer le plus de brevets pour des innovations scientifiques. Ce pays minuscule est condamné à l’excellence.

On trouve dans cette université un centre d’études canadiennes. À intervalles réguliers, on y invite un universitaire canadien pour de courts séjours.  Jusqu’ici, ils avaient toujours invité des anglophones. Pour la première fois, ils ont choisi un Québécois francophone.

Je m’intéresse depuis longtemps au rapport entre cohésion sociale et diversité ethno-religieuse. De ce point de vue, Israël, avec 20 % d’Arabes musulmans, 10 % de Juifs ultra-orthodoxes et 70 % de Juifs de toutes les tendances, est un fabuleux laboratoire.

Au cas où les gens qui ignorent tout de la liberté académique se poseraient la question, j’ai choisi moi-même tous mes interlocuteurs. Personne ne m’a dit de quoi je pouvais ou ne pouvais pas parler.  Ma liberté fut complète.

Ce que je ne savais pas, c’est que j’arrivais à un moment très spécial. Coup sur coup, les trois fêtes civiles les plus importantes de l’année ont lieu en l’espace de deux semaines.

Le 19 avril, c’était Yom Ha Shoah, le jour du souvenir de l’Holocauste. À 10h00 du matin, une sirène se fait entendre pendant une minute. Les autos s’arrêtent. Les serveurs de restaurant s’immobilisent avec leurs assiettes dans les mains. Plus rien ni personne ne bouge.  

La semaine suivante, du coucher du soleil du 24 avril au coucher du soleil du 25, c’était Yom Ha’Zikaron, qui honore les soldats tombés au combat et les victimes du terrorisme. Les gens visitent les cimetières. Les émissions de divertissement sont supprimées. Quand la sirène retentit de nouveau, le pays entier se recueille.

Le lendemain, c’est Yom Ha’Atzmaut, une journée de joie qui célèbre l’indépendance nationale. On a délibérément mis ces deux journées une après l’autre pour souligner qu’elles sont liées.  L’indépendance ne fut obtenue et n’est maintenue que parce que certains donnèrent leur vie pour elle et que d’autres le feraient de nouveau.  

J’ai profité de mon séjour pour rencontrer des tas de gens fascinants. Les milieux intellectuels penchent majoritairement à gauche. J’ai donc eu des échanges approfondis avec des gens très critiques de leur propre gouvernement tout en étant passionnément amoureux de leur pays. J’y reviendrai.

P.S.

Des lecteurs me demandent pourquoi je ne réponds pas à leurs messages. Je veux être clair : si le message que je reçois est grossier ou s’il est signé d’un pseudonyme, je cesse immédiatement de lire et encore moins vais-je répondre. Ce serait cautionner l’impolitesse ou, trop souvent, la lâcheté pure et simple.

Aller voir moi-même

- 13 avril 2012

J’y pensais et l’occasion est venue, tout simplement. Aujourd’hui même, je pars en Israël pour deux semaines. J’ai été invité par l’Université Hébraïque de Jérusalem dans le cadre de leur programme d’études canadiennes. J’y rencontrerai des gens, ferai des recherches et me promènerai.

Si les conditions s’y prêtent, je nourrirai le blogue de mes observations et réflexions. Dans le cas contraire, vous me pardonnerez ma discrétion.

Salutations.

 

Un printemps québécois ?

- 11 avril 2012

Lors de la dernière émission de sa saison de télévision, Marie-France Bazzo s’est demandée si nous assistions à un retour en force de l’activisme politique au Québec.

C’est une excellente question.  Pendant des années, le seul débat fondamental chez nous tourna autour du statut politique du Québec et des questions qui lui sont connexes comme la langue.

Les autres questions étaient débattues sur un mode mineur, dans des cercles restreints, voire évacuées par l’existence d’un prétendu consensus québécois.

Les mobilisations citoyennes autour des ressources naturelles et la mobilisation étudiante contre la hausse des droits de scolarité marquent-elles  le début d’un temps nouveau ?

La mobilisation contre les gaz de schiste se serait sans doute produite à n’importe quelle époque. Personne n’aime voir sa quiétude dérangée par une industrie qui débarque à l’improviste dans sa cour arrière.

Il est normal également qu’un peuple veuille bénéficier des retombées de l’exploitation de ressources naturelles qui lui appartiennent.

Quant aux jeunes d’aujourd’hui,   je n’ai jamais cru qu’ils étaient plus apathiques que les jeunes que nous étions. Il fallait une étincelle pour les embraser et ce fut une question dont on débat depuis quarante ans. Chaque génération ou presque a connu sa grande mobilisation étudiante.

Par ailleurs, à chaque époque, ce n’est qu’une minorité qui fait de l’activisme politique. On s’imagine à tort que le peuple entier était dans les rues pendant les années 60.

La vraie différence est que,  dans les années 60, le dénominateur commun des activistes étaient le désir de changement. Ils voulaient qu’une société qu’ils dépeignaient comme conservatrice octroie plus de droits, principalement aux femmes et aux travailleurs.    

À l’inverse, plusieurs des colères des derniers temps carburent au refus du changement. Des groupes se mobilisent pour défendre des situations qu’ils présentent comme des acquis collectifs, voire des droits inaliénables.

Fondamentalement, les étudiants ne veulent pas payer plus, comme d’autres ne veulent pas payer plus pour les garderies, l’hydroélectricité, ou n’importe quel service public lourdement subventionné, dont le coût réel est refilé à d’autres.

On peut trouver chaque lutte plus ou moins justifiée, mais ce sont des luttes pour le statu quo, même si on les enrobe d’une rhétorique «progressiste». Elles reposent toutes sur le mythe d’un Québec qui serait immensément riche, mais où la richesse serait cachée, détournée. Une «vraie» redistribution, pensent-ils faussement, nous épargnerait des choix désagréables.

J’y vois le signe d’un modèle social épuisé, essoufflé, qui a de moins en moins les moyens financiers de ses idéaux de départ.

Comme chacun sent que des changements douloureux sont inévitables, chacun essaie de renforcer ses défenses, de se barricader pour se soustraire à un effort de redressement qui devrait être collectif et n’épargner que les plus mal pris parmi nous.

Chialer ou choisir

- 9 avril 2012

Beaucoup de Québécois espèrent que le conservatisme musclé du gouvernement Harper sera une sorte de parenthèse aberrante dans l’histoire politique canadienne. Ils se trompent lourdement.

Stephen Harper lui-même ne sera pas éternellement au pouvoir, mais la droite décomplexée qu’il incarne sera dorénavant une force majeure et durable. Elle résulte tout simplement du déplacement du centre de gravité de la politique canadienne vers l’Ouest.

Les Québécois ont longtemps vu un des leurs être premier ministre du Canada. Les revendications  du Québec étaient au centre du jeu canadien. En matière de politiques sociales, les fameuses «valeurs québécoises» étaient difficiles à distinguer des «valeurs canadiennes».

C’était l’Ouest qui se sentait exclu d’une dynamique canadienne contrôlée par le Québec et l’Ontario. Jusqu’à Jean Chrétien, les libéraux fédéraux n’avaient même pas besoin de faire campagne dans les Prairies pour être majoritaires.

En réaction à cela, s’est forgée à l’Ouest une culture politique qui est le contrepied exact de ce que le Québec et l’Ontario ont longtemps imposé aux autres. Cette culture politique est indifférente aux questions constitutionnelles et hostile à l’interventionnisme étatique et aux programmes sociaux universels.

L’Ontario vit aussi assez durement ce glissement vers l’Ouest. Mais les conservateurs soignent l’Ontario parce qu’ils en ont besoin pour réunir une majorité parlementaire. Comme ils n’ont pas besoin de beaucoup de sièges québécois, ils peuvent presque faire comme si le Québec n’existait plus.

La spectaculaire croissance démographique et économique de l’Ouest est la cause première de ce renversement.  Le pouvoir politique suit l’argent et le nombre. 

Le Québec s’est aussi marginalisé en votant à répétition pour le Bloc sans pour autant faire la souveraineté. On ne prend plus au sérieux les rodomontades d’un peuple qui s’est dit non à lui-même deux fois.

La chroniqueuse Licia Corbella, du Calgary Herald, illustre parfaitement l’état d’esprit de l’Ouest. Selon les chiffres albertains officiels, dit-elle, chaque Québécois a reçu, en 2009, 1743 $ de plus en péréquation fédérale qu’il n’a payé à Ottawa, alors que chaque Albertain a versé 4356 $.

La péréquation avait pourtant été conçue pour pouvoir offrir des services globalement équivalents partout au Canada. Le Québec s’offre donc des services très généreux (droits de scolarité très bas, garderies subventionnées, hydro-électricité moins chère, etc.), mais sans avoir les moyens de se les payer. D’où son endettement et sa dépendance aux transferts fédéraux.

Or, non seulement l’Ouest paie de plus en plus pour nous, dit-elle, mais nous osons, en prime, leur faire la morale à propos des sables bitumineux qui financent cette péréquation. Vous aurez compris qu’elle est très agacée.

Admettons maintenant que le gouvernement fédéral reste déterminé à ne pas intervenir davantage dans les secteurs sociaux les plus coûteux, comme la santé ou l’aide aux familles.  Le Québec aura alors de plus en plus de mal à financer ses choix sociaux distincts.

Les Québécois en viendront peut-être à se demander où il est préférable de mettre leurs énergies : pour être entendus dans un pays qui les ignore de plus en plus, ou pour prendre un nouveau départ dans un pays plus petit, mais qu’ils pourraient organiser à leur goût.   

 

Les yeux pour voir

- 4 avril 2012

Il m’arrive, comme à tous les chroniqueurs, de recevoir des réactions de lecteurs qui sont si lumineuses, si pénétrantes de lucidité, qu’on s’en veut de ne pas y avoir pensé soi-même.

Monsieur X me fait remarquer qu’après «le massacre d’enfants devant une école juive de Toulouse, on n’a entendu aucune déclaration violente, aucun appel à la vengeance de la communauté juive de France ni d’ailleurs dans le monde. Seulement de la retenue, de la tristesse et de la dignité.»

Il se demande ensuite : «et si cela avait été des enfants musulmans, assassinés par un désaxé (ou, pire encore, par un illuminé  nazifiant) devant une école coranique ?». La réponse est évidente si on a deux sous de bonne foi.

Monsieur X la donne lui-même : «La France se serait embrasée. Elle aurait été mise à feu et à sang par les jeunes de banlieue». Les «jeunes de banlieue», souligne-t-il, c’est le doux euphémisme utilisé dans les médias pour désigner les casseurs des quartiers chauds majoritairement maghrébins.

Monsieur X rappelle en effet qu’il y a quelques années, toujours en France, deux jeunes maghrébins étaient morts accidentellement, électrocutés dans un poste de transformation, alors qu’ils cherchaient à fuir la police. Résultat : des jours et des jours d’émeutes et de pillages.

Comment lui donner tort ? Comment ne pas voir cet incroyable contraste ? D’un côté, une réaction empreinte d’humanisme pudique et civilisé. De l’autre, un déferlement de haine et de violence destructrice.

On pourrait multiplier les exemples. Le journal français Charlie Hebdo fut incendié parce qu’il s’apprêtait à publier un numéro satirique sur l’islam. Le journal danois ayant publié les célèbres caricatures a fait l’objet de nombreux complots à l’explosif. En Afghanistan, les corans brûlés ont déclenché des émeutes mortelles.

La chose vaut pour ici aussi. Dans mes chroniques, je critique tout ce qui mérite de l’être à mon humble avis. Il n’y a cependant qu’un seul sujet qui me vaut des courriels contenant des menaces explicites. C’est la critique de l’islamisme, que j’ai pourtant toujours clairement dissocié des musulmans pacifiques dans leur ensemble.

Monsieur X rappelle aussi qu’à chaque émeute dans les banlieues françaises, la «gogauche angélique» (et j’ajouterais multiculturaliste) relativise l’affaire en mobilisant sa rhétorique habituelle : «la ghettoïsation, l’exclusion, le racisme, la discrimination, le désœuvrement, le chômage, les abus policiers, etc.»

Ces phénomènes se retrouvent pourtant dans d’autres communautés issues de l’immigration. Pour justifier les émeutes, il s’en trouva même, dit-il, pour invoquer «la frustration causée par les «exactions» des «sionistes» à Gaza contre les «frères» palestiniens», ce qui est absurdement tiré par les cheveux.

Chez nous aussi, dans les courriels que je reçois, je trouve les mêmes clichés idéologiques, aspergés d’eau bénite «progressiste», en guise d’explications. Ce n’est pas parce qu’on a des yeux qu’on voit clairement pour autant.

Pourquoi négocier ?

- 2 avril 2012

Des voix se font entendre qui pressent le gouvernement de négocier avec les étudiants. Il ne faut pas leur donner raison.

Je comprends que des gens opposés à la hausse des droits prônent un «compromis». Si celui-ci survenait, ils le présenteraient, l’instant d’après, non plus comme un compromis, mais comme une «défaite» du gouvernement et une victoire «historique» du pseudo-progressisme québécois.

Je comprends moins que des gens favorables à cette hausse empruntent le même chemin.

D’abord, on peut difficilement négocier avec des interlocuteurs qui contrôlent mal leurs troupes. Visiblement, les trois ou quatre «leaders» étudiants qu’on voit à la télévision sont au moins autant à la remorque qu’à la tête de la contestation.

Si ces «leaders» entamaient des négociations, une partie du mouvement verrait en eux, faussement bien sûr, des «traîtres» qui cassent un élan collectif. Il faut du courage pour briser l’esprit de meute. Déjà, ils se font dire que leur présence n’est pas souhaitée lors de certaines manifestations.

Pour négocier, il faut aussi que votre vis-à-vis ait des positions de repli. On ne sent rien du genre du côté étudiant. Quand la ministre a invité toutes les parties à la rencontrer, il y a quelques mois, les représentants des étudiants ont exigé la gratuité ou rien et ils sont partis. 

Prenons-le maintenant strictement sous l’angle politique. Les étudiants ne votent pas libéral. Les bonnes âmes qui voudraient toujours plus de services publics «gratuits» ou presque, donc payés par les impôts du voisin, non plus.

Si le gouvernement cédait, il ne gagnerait aucun nouvel appui, mais il perdrait le respect de ceux qui approuvent sa calme détermination.

Une courte majorité silencieuse appuie le gouvernement. Cette majorité serait plus forte si le gouvernement n’était pas déjà si impopulaire, et si les recteurs n’avaient pas pitoyablement abdiqué leurs responsabilités par leur mutisme.

Ce boycottage est certes agaçant, mais il ne met en péril aucune fonction vitale de notre société. Seule l’accréditation de la session scolaire est en cause, ce qui renvoie les étudiants à leurs propres responsabilités.

François Legault a voulu se poser en médiateur. C’est étrange pour quelqu’un qui veut ouvrir les conventions collectives des enseignants et des médecins.

Si Monsieur Legault, après quelques semaines de boycottage étudiant, veut lâcher du lest, soyez assuré que les médecins, de loin le lobby le plus puissant de notre société, en ont pris bonne note.

Madame Marois, elle, a changé très souvent de position sur cette question au fil des années. L’opposition officielle fait de la très petite politique et elle le sait très bien.

Dans le Québec d’aujourd’hui, on semble penser que le gouvernement a un devoir moral de s’asseoir avec chaque groupe d’intérêt mécontent. C’est comme s’il n’était qu’un «partenaire» parmi d’autres et que toute la société devait se gouverner par une sorte de perpétuelle séance de négociation.

Plus largement, une société qui, depuis si longtemps, ne parvient pas à régler une affaire somme toute mineure comme celle-là, est-elle équipée pour s’attaquer à des problèmes autrement plus complexes comme la santé ?

On a un peu peur de la réponse, non ?