Le chef d’orchestre ? (extraits)

- 20 mai 2013

Denis Coderre dit que Montréal a besoin d’un chef d’orchestre et non d’un sauveur. Est-il l’homme qui pourrait accorder les violons de notre cacophonique métropole ?

Dans leur tête, les électeurs se font souvent un portrait-robot du candidat idéal.

Expérimenté, mais pas usé jusqu’à la corde. Digne, mais proche du monde.

Instruit, pour ne pas nous faire honte, mais pas trop, car il pourrait pelleter des nuages. Bien entouré, mais pas une marionnette.

Ces temps-ci, s’il n’a aucun ami ingénieur et s’il n’a jamais été vu au Centre Bell en compagnie de quelqu’un qui a réussi, c’est encore mieux.

Évidemment, toutes ces bonnes âmes qui voudraient quelqu’un comme ceci ou comme cela n’enfileront jamais les gants pour monter elles-mêmes dans le ring. Ça pourrait faire mal.

C’est plus commode de dessiner l’avenir la télécommande à la main.

Denis Coderre n’a rien du candidat fantasmé. Il a un long passé politique et les cicatrices qui vont avec.

Il est populiste et accro aux réseaux sociaux. Est-ce un défaut ou simplement qu’il a accepté notre époque comme elle est ?

Ses idées sont simples et peu nombreuses. Et depuis quand avoir des idées nombreuses et compliquées est-il nécessaire en politique ?

Décrit comme «chaotique», son lancement a plutôt tourné en sa faveur. Une solide majorité de Montréalais en a ras-le-pompon des militants professionnels et des imbéciles masqués.

La vérité est qu’en politique, l’électeur doit choisir parmi les plats au menu.

Louise Harel semble inoxydable. Mais je ne vois tout simplement pas comment une souverainiste, mère des fusions municipales et unilingue française, pourrait être élue à Montréal. Vous me l’expliquerez.

Richard Bergeron a visiblement beaucoup travaillé sur lui-même.

Quand il est apparu sur la scène municipale, il tenait des propos bizarres et donnait l’impression d’avoir oublié de prendre ses médicaments.

Il a mûri et s’est assagi. Mais on échappe difficilement à l’impression d’être devant une sorte de gourou entouré d’un cercle d’admirateurs passionnés de vélo et de fèves germées.

Michael Applebaum s’est mérité, ces derniers temps, une sorte d’estime.

Après un Gérald Tremblay qui jouait de la lyre pendant que l’hôtel de ville brûlait, Applebaum donne au moins l’impression de ne pas vivre dans un univers parallèle.    

Il a promis qu’il ne serait pas candidat. Remarquez, Jean Chrétien avait promis d’abolir la TPS et Gaétan Barrette disait qu’il ferait disparaître l’attente dans les hôpitaux en deux ans.

Coderre déplace de l’air (tiens, ça rime), peut donner des coups de pied dans les culs qui le méritent, et n’a plus aucune espèce d’illusion sur la nature humaine.

C’est peut-être ce dont Montréal a besoin, en attendant qu’on change ses structures de gouvernance ubuesques.

Vous trouvez normal que le maire d’arrondissement du Plateau puisse bloquer un projet de ligne d’autobus qui traverserait son micro-royaume ?

Si d’autres joueurs entrent dans la course, il sera toujours temps de réévaluer.

On peut certes faire la fine bouche devant un ou une telle, mais VOUS, plongeriez-vous ?

Hmm, c’est bien ce que je pensais.

Cul-de-sac (extraits)

- 15 mai 2013

Les souverainistes ont trois excellentes raisons d’être très frustrés.

Un gouvernement péquiste minoritaire n’a aucun effet d’entraînement positif sur la souveraineté. C’est même le contraire.

La lune de miel de Philippe Couillard donne un élan indéniable au PLQ.

La division des souverainistes en trois formations concurrentes fait aussi le jeu du PLQ.

Cela conduit nombre de souverainistes à espérer une sorte de pacte électoral entre le PQ, Québec solidaire et Option nationale.

Québec solidaire a cependant fermé cette porte d’ici aux prochaines élections. Le PQ ne montrait non plus aucun enthousiasme à s’allier à ce drôle de parti.

Aucun des partis souverainistes ne mettra d’eau dans son vin tant qu’il estimera qu’il a plus à perdre qu’à gagner en se joignant aux autres. 

Énormes, les obstacles à une alliance sont de deux ordres.

Il faudrait d’abord un minimum de consensus sur les grandes orientations.

Même si, dans ce pacte, chaque parti garderait son autonomie, il ne pourrait totalement répudier les programmes de ses partenaires.

Il faudrait même quelques engagements électoraux communs. Personne ne signera de chèque en blanc à ses partenaires.

Combien de Québécois ont réellement lu le programme de QS ? C’est une lecture dont on ne sort pas indemne, je vous jure.

La souveraineté y vient très très très loin après l’anticapitalisme, l’étatisme, le collectivisme et l’altermondialisme.

QS préférerait une province perpétuellement gouvernée à gauche plutôt qu’un pays occasionnellement gouverné à droite.

Les choses ne sont pas simples non plus du côté d’Option nationale.

Son programme prévoit d’enclencher un processus d’accession à la souveraineté par le contrôle et la redistribution de TOUS les impôts par le gouvernement du Québec (comment ?) dans un premier mandat.

Le référendum sur une constitution assortie d’une déclaration de souveraineté viendrait «ultérieurement».

Le PQ, lui, soutient, depuis 1974, sous diverses formes, que l’accession à la souveraineté ne s’enclencherait qu’APRÈS une victoire référendaire. Croyez-moi, ce n’est pas un détail.

Le deuxième obstacle est qu’une alliance électorale ne garantit pas le report des voix.

Supposons que les sondages donnent 30% au PQ, 10% à QS et 5% à ON.

On déciderait donc que, dans une circonscription X, QS et ON ne présenteraient pas de candidats contre celui du PQ. Dans la circonscription voisine, le PQ et ON ne présenteraient pas de candidats contre celui de QS.

L’erreur est de croire que ce seul candidat souverainiste obtiendrait le total des intentions de vote en faveur des trois : 30 + 10 + 5 = 45 %.

Beaucoup de militants de QS trouveront toujours trop à droite le PQ. Des militants d’ON trouveront toujours le PQ trop tiède. Des péquistes trouveront toujours trop radicaux les candidats de QS ou d’ON.

Pour l’avenir prévisible, les souverainistes ne doivent pas trop espérer d’une scène politique inévitablement rivée par les calculs partisans. C’est une force citoyenne qu’il faut reconstruire.

Des habits trop grands (extraits)

- 8 mai 2013

Avant-hier, François Hollande «fêtait» le premier anniversaire, jour pour jour, de son élection à la tête de la France. Personne n’a sablé le champagne.

Le chômage atteint son niveau le plus élevé en 14 ans. Les fermetures d’usines se multiplient. La croissance économique est presque nulle.

L’objectif de ramener le déficit à 3% du PIB cette année ne sera pas atteint. Les dépenses publiques, qui représentent 57 % du PIB, sont les plus élevées de la zone euro.

Le FMI prévoit que, l’an prochain, la France rejoindra l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le Portugal dans le club des pays officiellement en récession.

Le ministre du Budget, qui faisait la morale à tout le monde, avait un compte bancaire richement garni en Suisse, ce qu’il avait formellement nié pendant des mois.

Pas fous, les Français comprennent qu’une partie des déboires est liée à une conjoncture qui échappe au contrôle du gouvernement.

Leur colère vient du fait que François Hollande a vendu du rêve en menant l’une des campagnes électorales les plus démagogiques de récente mémoire.

Il a fait croire aux Français que faire la guerre aux riches leur éviterait d’avaler la pilule de l’austérité.

Le vrai but de la manœuvre était de couper l’herbe sous le pied au candidat de l’extrême-gauche Jean-Luc Mélenchon.

«Cuba sans le soleil», avait dit l’économiste Emmanuel Macron, aujourd’hui conseiller à l’Élysée, de la promesse d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros.

Personne en Europe ne taxe les hauts revenus à cette hauteur, pas même la Suède. La mesure a d’ailleurs été jugée anticonstitutionnelle par la Cour des comptes.

La nouvelle version ciblera seulement les entreprises et non les particuliers, excluant donc artistes, sportifs et autres professionnels indépendants, et permettra de récolter infiniment moins d’argent.

La conversion de M. Hollande au crédo du réalisme et de l’austérité est vue comme une trahison par la gauche dure.

Les électeurs modérés qui voulaient un gouvernement raisonnablement compétent déchantent. Et la droite ne désarme pas.

Résultat : trois Français sur quatre sont mécontents de leur président, le plus haut taux jamais vu après une seule année au pouvoir.

François Hollande exige aujourd’hui «des résultats» de ses ministres et jongle avec l’idée d’un remaniement. 

Cette dégringolade est peut-être moins étonnante qu’on pourrait le croire à première vue.

On oublie aujourd’hui que l’idée d’un François Hollande, président de la République, n’était absolument pas prise au sérieux, il y a quelques années, par ceux qui le connaissaient bien.

Cet homme, dont la principale qualité est l’acharnement, a en effet bénéficié d’un extraordinaire concours de circonstances.

Si Nicolas Sarkozy avait habité sa fonction de président avec davantage de gravité, si Dominique Strauss-Khan avait eu une vie sexuelle un peu moins névrotique, François Hollande n’aurait jamais reçu les clés de l’Élysée.

Tout, absolument tout est possible en politique.

Les enragés (extraits)

- 6 mai 2013

Les attentats de Boston ont relancé la discussion sur les causes du terrorisme.

L’excellent chroniqueur de La Presse Vincent Marissal a eu la présence d’esprit de déterrer une citation de Jean Chrétien, qui remonte à 2002, du temps où il était premier ministre :

«Lorsqu’il y a des pays dans la misère extrême, ils deviennent des endroits d’où émergent ce genre de problèmes-là. On a une responsabilité d’aider ces pays-là à trouver un niveau de vie plus acceptable (…)».

Cette citation reflète une idée largement répandue : la pauvreté matérielle serait un incubateur du terrorisme.

Petit problème cependant : elle est parfaitement fausse.

Qu’il faille aider les pays pauvres est une chose et j’y souscris. Qu’il faille le faire pour désamorcer le terrorisme n’a pas de fondement documenté. 

C’est en Afrique noire qu’on trouve les gens vivant dans la misère la plus extrême. Mais on ne voit pour ainsi dire jamais des poseurs de bombes issus de ces pays.  

Le plus célèbre terroriste des années 70, le Vénézuélien Carlos, venait d’une riche famille bourgeoise de Caracas.

Les terroristes d’Action Directe en France, le groupe Baader-Meinhof en Allemagne, les Brigades rouges en Italie ne recrutaient pas parmi les plus pauvres. Plusieurs avaient fait des études universitaires et avaient des prétentions intellectuelles.

Même chose pour l’IRA irlandaise, l’ETA basque, le FLQ québécois et tant d’autres.

Les trois jeunes de London, en Ontario, qui se sont convertis à l’islam radical et ont péri dans l’assaut d’une raffinerie en Algérie plus tôt cette année, fréquentaient un high school tout ce qu’il y a de plus normal.

Élevés chez nous, les 18 jeunes Torontois jugés en 2010 pour complot terroriste n’étaient pas pauvres non plus.

Dans les pays du Moyen-Orient, on n’observe aucun lien entre le statut socio-économique d’une personne et les probabilités qu’elle pose une bombe ou se fasse elle-même sauter dans un lieu public.

Quand on interroge des terroristes sur leurs motifs, ils dénoncent l’impérialisme américain, le système capitaliste, l’oppression coloniale ou la corruption morale de l’Occident infidèle.

Cette construction rhétorique est cependant une façade qui cache, presque toujours, un vide existentiel, une frustration personnelle, une famille dysfonctionnelle, un isolement social, qui n’ont rien à voir avec la pauvreté matérielle.

Raed Jaser, qui complotait pour faire sauter le train Toronto-New York, était frustré de ne pas avoir obtenu la citoyenneté canadienne.

«Je n’ai aucun ami américain», disait Tamerlan Tsarnaev,  l’aîné des frères de Boston.

Ses parents, dans le fin fond du Daghestan, vivaient dans un monde fantasmatique et pensaient que leur fils était un célèbre boxeur aux États-Unis.  

Puis, une cause politique ou religieuse, injectée par un manipulateur, vient progressivement remplir ce vide et donner un sens à la vie de la personne. Elle a enfin trouvé sa «mission».

Quand ce vide se double d’une rage, la cause s’exprimera souvent de façon violente.

Nos jeunes (extraits)

- 1 mai 2013

Je suis en train de corriger les examens finaux de mes étudiants à HEC Montréal.

Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours le moment de l’année où je suis le plus abasourdi par la manière dont les nouvelles technologies façonnent les jeunes d’aujourd’hui.

Au premier cycle, beaucoup d’étudiants passeront les 3 heures d’un cours sur Facebook.

Nous encourageons le travail en équipe, mais il n’y a pas pour autant beaucoup d’échanges d’idées.

Chacun fait sa section et l’envoie aux autres par courriel. L’un d’entre eux est chargé de tout mettre ensemble.

Internet leur donne accès à infiniment plus d’informations qu’avant, mais ils se servent très peu des trésors désormais au bout de leurs doigts.

Pour les travaux de recherche, il faut les forcer à consulter un minimum de trois articles scientifiques si on veut qu’ils utilisent autre chose que Wikipédia ou les premières sources indiquées par Google.

La bibliothèque n’est vraiment fréquentée qu’en fin de session, mais on verra rarement un étudiant fouiller dans les rayons pour y trouver un livre.

Les livres sont généralement jugés trop longs et pas assez «concrets».

De toute façon, se concentrer pour comprendre un passage difficile est impossible quand l’étudiant vérifie aux 10 minutes s’il n’a pas reçu des messages et y répond dans la seconde. C’est devenu réflexif et compulsif.

Souffrent-ils de ce déficit d’attention dont on parle tant ? Absolument.

Comme les professeurs préparent des power point qu’ils rendent disponibles, les étudiants prennent très peu de notes.

Tout n’est pas mauvais. En les forçant à répondre en ligne à des questionnaires sur des textes, je m’assure que ceux-ci seront lus.

Il faut cependant attribuer des points. Un texte que vous recommanderez simplement parce que vous dites qu’il est intéressant ne sera pas lu.

On échappe difficilement à l’impression qu’ils savent un tas de choses, mais presque rien qui ne soit pas relié à leurs intérêts du moment.

Ils sont allumés et vifs, mais leurs raisonnements restent à la surface des choses. Astucieux et hyper-calculateurs, ils effleurent et butinent au lieu de labourer.

Au premier cycle, je dois menacer d’expulsion immédiate tout étudiant dont le cellulaire sonnera en classe.

Ils ne réalisent pas à quel point cela brise la concentration de tout enseignant qui ne se contente pas de lire à voix haute son power point.

Le courriel a presque fait disparaître les rendez-vous au bureau. C’est seulement avec les étudiants de maîtrise ou de doctorat que l’on peut avoir des contacts humains.

Quand on leur fait remarquer tout cela, leur incompréhension est totale. Pour eux, changement technologique et progrès humain sont des synonymes.

Sont-ils «meilleurs» ou moins bons que nous l’étions ? La question n’a pas de sens. Ils sont surtout différents.

Tout cela est irréversible. On pourrait souhaiter un usage plus réfléchi de ces outils. Mais c’est illusoire puisqu’ils n’ont jamais rien connu d’autre.