Nos jeunes (extraits)

- 1 mai 2013

Je suis en train de corriger les examens finaux de mes étudiants à HEC Montréal.

Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours le moment de l’année où je suis le plus abasourdi par la manière dont les nouvelles technologies façonnent les jeunes d’aujourd’hui.

Au premier cycle, beaucoup d’étudiants passeront les 3 heures d’un cours sur Facebook.

Nous encourageons le travail en équipe, mais il n’y a pas pour autant beaucoup d’échanges d’idées.

Chacun fait sa section et l’envoie aux autres par courriel. L’un d’entre eux est chargé de tout mettre ensemble.

Internet leur donne accès à infiniment plus d’informations qu’avant, mais ils se servent très peu des trésors désormais au bout de leurs doigts.

Pour les travaux de recherche, il faut les forcer à consulter un minimum de trois articles scientifiques si on veut qu’ils utilisent autre chose que Wikipédia ou les premières sources indiquées par Google.

La bibliothèque n’est vraiment fréquentée qu’en fin de session, mais on verra rarement un étudiant fouiller dans les rayons pour y trouver un livre.

Les livres sont généralement jugés trop longs et pas assez «concrets».

De toute façon, se concentrer pour comprendre un passage difficile est impossible quand l’étudiant vérifie aux 10 minutes s’il n’a pas reçu des messages et y répond dans la seconde. C’est devenu réflexif et compulsif.

Souffrent-ils de ce déficit d’attention dont on parle tant ? Absolument.

Comme les professeurs préparent des power point qu’ils rendent disponibles, les étudiants prennent très peu de notes.

Tout n’est pas mauvais. En les forçant à répondre en ligne à des questionnaires sur des textes, je m’assure que ceux-ci seront lus.

Il faut cependant attribuer des points. Un texte que vous recommanderez simplement parce que vous dites qu’il est intéressant ne sera pas lu.

On échappe difficilement à l’impression qu’ils savent un tas de choses, mais presque rien qui ne soit pas relié à leurs intérêts du moment.

Ils sont allumés et vifs, mais leurs raisonnements restent à la surface des choses. Astucieux et hyper-calculateurs, ils effleurent et butinent au lieu de labourer.

Au premier cycle, je dois menacer d’expulsion immédiate tout étudiant dont le cellulaire sonnera en classe.

Ils ne réalisent pas à quel point cela brise la concentration de tout enseignant qui ne se contente pas de lire à voix haute son power point.

Le courriel a presque fait disparaître les rendez-vous au bureau. C’est seulement avec les étudiants de maîtrise ou de doctorat que l’on peut avoir des contacts humains.

Quand on leur fait remarquer tout cela, leur incompréhension est totale. Pour eux, changement technologique et progrès humain sont des synonymes.

Sont-ils «meilleurs» ou moins bons que nous l’étions ? La question n’a pas de sens. Ils sont surtout différents.

Tout cela est irréversible. On pourrait souhaiter un usage plus réfléchi de ces outils. Mais c’est illusoire puisqu’ils n’ont jamais rien connu d’autre.

Le jeune homme et la mer (extraits)

- 29 avril 2013

Abordons, si vous le voulez bien, un sujet délicat.

La réforme de l’assurance-emploi pose plusieurs problèmes. Mais ce n’est pas de la réforme globale dont  je veux parler.

Comme la réforme vient du gouvernement Harper, cela suffit à la disqualifier aux yeux de plusieurs. On fera une autre fois le procès des conservateurs.

Parlons d’un point précis et ne dévions pas du sujet.

Mercredi dernier, un reportage de Radio-Canada nous présentait un jeune pêcheur aux Îles-de- la-Madeleine.

Sa saison de pêche dure 12 semaines. Le reste du temps, il vit de l’assurance-emploi.

Il est jeune, intelligent et fort comme un bœuf.

L’idée de faire autre chose que de la pêche ou de vivre ailleurs qu’au bord de la mer est intolérable pour lui.

«J’ai de l’eau de mer qui coule dans les veines. Dans le béton de la ville, je capoterais», dit-il.

Il a choisi cette vie. Personne ne l’y obligeait. Et son choix de vie est parfaitement légitime.

Toute la question est de savoir si l’ensemble de la société doit subventionner son choix de vie quand la pêche se termine.

Ce jeune homme n’a aucun handicap physique ou intellectuel.

Nous ne sommes pas non plus devant un cas de paresse. Son travail est dur, noble et il en est fier.

Le problème est que son travail ne l’occupe que 12 semaines par année.

Je comprends qu’il n’est pas agréable de chercher un travail qu’il aimera moins, plus loin de chez lui, et moins payant que la pêche ou à peine plus payant que les prestations d’assurance-emploi.

Je comprends aussi qu’il y a peu d’emplois chez lui. Mais je repose la question : jusqu’où la société doit-elle financer son choix de vivre là où il y a peu de possibilités de gagner sa vie ?

Vous me direz qu’il y a plus choquant : les paradis fiscaux et les subventions aux entreprises. On y reviendra. Je vous ai dit de ne pas changer de sujet.

Il veut faire ce que ses ancêtres avant lui ont fait, disait-il.

Mon grand-père était cultivateur en Espagne, comme des générations avant lui. J’imagine que l’amour de sa terre natale devait aussi couler dans ses veines.

Quand la terre natale n’a plus pu le nourrir, il a quitté l’Espagne pour l’Uruguay, sans compter sur d’autres que lui-même.

Quand mon père a vu que l’Uruguay n’offrait pas l’avenir qu’il souhaitait, il est venu au Québec, sans rien demander d’autre qu’une nouvelle chance. C’est un peu l’histoire de l’humanité.

Je ne dis pas que le jeune homme doit partir pour toujours. Je mange le poisson qu’il pêche.  

Je dis qu’il n’est pas déraisonnable d’espérer de lui, pendant le reste de l’année, autre chose que l’attente du retour de sa saison favorite.    

Entre la réforme actuelle et le statu quo, il y a une voie de passage.

Nous sommes visés (extraits)

- 24 avril 2013

Chiheb Esseghaier, qui habitait Montréal, et Raed Jaser, vivant à Toronto, seront accusés d’avoir voulu faire sauter le train de Via Rail faisant la liaison Toronto-New York. Il semble qu’ils étaient liés à Al-Qaïda.

Au cas où vous refuseriez encore de le comprendre, nous, Québécois et Canadiens, sommes désormais visés. 

On peut conduire l’âne à la rivière, mais on ne peut le forcer à boire, dit le dicton.

Chez nous, dès qu’il est question de terrorisme, ces sages paroles s’incarnent de deux façons liées entre elles.

La première forme d’aveuglement volontaire est de croire que seuls les États-Unis et leurs alliés sont ciblés.

Il est vrai que la politique étrangère canadienne s’est rapprochée de celle des États-Unis ces dernières années.

Il reste que 51 pays ont été, à ce jour, visés par des complots terroristes se revendiquant de l’islamisme. Nombre d’entre eux, comme le Danemark ou la Hollande, ont une politique étrangère pour le moins discrète.

Je l’ai écrit mille fois : les sociétés occidentales ne sont pas parfaites, mais elles sont visées autant pour ce qu’elles sont que pour ce qu’elles font.

Fondamentalement, l’islamisme est une croisade planétaire pour imposer cette philosophie, par tous les moyens requis, à tous les pays qui ont le tort de ne pas y adhérer.

La seconde forme d’aveuglement est de croire que nous sommes une société trop bonne et trop douce pour produire ou abriter de tels monstres.

Ahmed Ressam habitait Montréal quand il a pris la route, en 1999, pour aller faire sauter l’aéroport de Los Angeles.

Omar Kahdr, condamné pour avoir tué un soldat américain en Afghanistan en 2002, est né et a grandi à Toronto. Son père fut un proche de Ben-Laden. Aucun membre de sa famille n’a jamais condamné son geste.

En 2006, 18 jeunes de Toronto, liés à Al-Qaïda, furent jugés pour complot terroriste. Onze furent condamnés, dont deux à la prison à vie.

Ils projetaient de faire sauter les bureaux de la CBC, le parlement fédéral et de décapiter Stephen Harper.

Xristos Katsiroubas, Ali Medlej et Aaron Yoon ont passé leur enfance à London, en Ontario. Ils ont rejoint Al-Qaïda et sont morts dans l’attaque d’une raffinerie algérienne en janvier dernier.

Tous venaient de familles en apparence normales. Puis, quelque chose s’est produit dans leurs têtes qu’on n’arrivera pas nécessairement à élucider.

Évidemment, les victimes les plus immédiates de tout ceci sont tous ces musulmans parmi nous qui n’ont strictement rien à voir avec ces illuminés.

Toutes les religions, sans exception, ont été invoquées pour justifier des actes de violence.

Malheureusement, ces dernières années, c’est l’islam qui, plus que toute autre religion, sert de cri de ralliement à toute une nébuleuse de mésadaptés sociaux et de frustrés.

Vous commencez à être nerveux ? Ce n’est pas entièrement mauvais. C’est le début de la lucidité.

Un chef ?

- 22 avril 2013

On peut encadrer, conseiller, protéger un politicien pour le faire paraître le mieux possible. Mais tôt ou tard, il sera seul face à la musique. Et c’est là qu’on verra de quoi il est fait.

Justin Trudeau est seul avec Peter Mansbridge. Interrogé sur les terroristes de Boston, il répond :

«Il faut regarder les causes profondes… Il n’y a pas de doute que c’est arrivé parce qu’il y a quelqu’un quelque part qui se sent complètement exclu. Complètement en guerre avec des innocents…  Et notre attitude doit être, d’où ces tensions proviennent-elles? Oui, il faut de la sécurité, mais nous ne devons pas cultiver la peur et la méfiance. Parce que cela finirait par marginaliser encore plus ceux qui se sentent déjà les ennemis de la société».

Bref, un possible premier ministre, pas un psychologue de CLSC, nous dit qu’il faut d’abord comprendre la détresse intérieure, le sentiment d’exclusion de celui qui en vient à commettre de tels gestes.

Un premier flashback maintenant. 

Le 13 octobre 1970,  Pierre Laporte en est à sa troisième journée de captivité aux mains du FLQ.

Sur les marches qui mènent à son bureau, Pierre Elliott Trudeau est interpellé par Tim Ralfe de la CBC. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller ?, lui demande-t-il. Je traduis de l’anglais sa célèbre réponse :   

«Il y a beaucoup de cœurs saignants (bleeding hearts/âmes sensibles) qui n’aiment pas voir des gens avec des casques et des fusils. Tout ce que je peux leur dire, c’est : allez-y, continuez à saigner. La société doit prendre les moyens à sa disposition pour se défendre contre l’émergence d’un pouvoir parallèle qui défie le pouvoir des élus de ce pays…».

Bref, la responsabilité première d’un gouvernement est de protéger la population, les institutions et l’ordre social. Les bons sentiments et la psychologie viendront après.

Certes, Trudeau père allait ensuite utiliser le prétexte felquiste pour emprisonner des innocents dans ce qui reste une des plus graves atteintes aux droits fondamentaux de l’histoire canadienne.

Ce que j’essaie d’illustrer ici, c’est la différence de caractère. D’un côté, un esprit froid quand ça chauffe, des priorités claires, une volonté implacable, une attitude de chef, qu’on soit d’accord ou pas.

De l’autre, une sensiblerie mièvre, un psychologisme superficiel, une incapacité à comprendre l’attitude que les circonstances exigent, des réflexes de gars de 22 ans chez un homme qui en a 41.

Les matantes libérales en pâmoison devant leur beau Justin diront que je suis guidé par mon séparatisme obsessionnel.

Je ne suis pas ici dans la séparation, le beau Canada ou le réchauffement climatique. Je suis dans le tempérament et la mentalité.

Un deuxième flashback maintenant.

Le 18 octobre 1970, le lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, René Lévesque réagit :   

«Ceux qui, froidement et délibérément, ont exécuté M. Laporte, après l’avoir vu vivre et espérer pendant tant de jours, sont des êtres inhumains. Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue.»

Ici encore, un chef qui se comporte en chef, pas en psychologue pour adolescents troublés. Avant tout, une condamnation ferme et sans appel, des priorités à la bonne place.

Qu’on ne me comprenne pas de travers. Des spécialistes doivent certes se pencher sur la mentalité des terroristes. Mais ce n’est pas ce qu’on attend d’un chef politique.

Justin, Bastien et les autres

- 19 avril 2013

Drôle de première semaine pour Justin Trudeau. Je sens qu’on ne va pas s’ennuyer.

D’abord, il reprend la vieille niaiserie selon laquelle, de toute façon, René Lévesque, parce qu’il était souverainiste, n’aurait jamais consenti au rapatriement et signé la constitution. Il a sans doute entendu son père dire cela à la table familiale pendant toute son enfance.

Si ce jeune homme lisait le livre de Bastien, aux pages 308 à 310, il apprendrait que René Lévesque, de l’aveu même de ses deux plus proches collaborateurs du temps, Louis Bernard et Claude Morin, aurait consenti au rapatriement s’il s’était fait selon les modalités prévues par les autres provinces opposées (jusque-là) à l’unilatéralisme de la démarche de Trudeau.

Et comment Justin Trudeau explique-t-il qu’après le rapatriement unilatéral, les premiers ministres fédéralistes du Québec qui ont succédé à René Lévesque, Robert Bourassa et Jean Charest, n’ont pas davantage accepté de signer cette nouvelle constitution ? Quoi, ne me dites pas que le jeune Trudeau ne s’était jamais posé la question ?   

Le livre de Bastien, disais-je aussi l’autre jour, revient également sur cette vieille tarte à la crème selon laquelle René Lévesque aurait perdu le droit de veto du Québec. Là-dessus, il faut lire les pages 310 à 312 du bouquin. Le Québec pensait, et d’autres provinces aussi, qu’il disposait d’un droit de veto. Mais le jugement de la Cour suprême de septembre 1981 va décréter que l’unanimité des provinces n’est pas requise pour rapatrier la constitution…ce qui revient à dire que le Québec n’avait pas de droit de veto légal. On ne peut pas perdre ce qu’on n’a jamais eu.

Au rythme où il va, j’ai hâte d’entendre Justin justifier l’arrestation et la détention sans chefs d’accusation de centaines d’innocents en octobre 1970 en vertu de la Loi des mesures de guerre adoptée par le gouvernement de son père.

En passant, il justifie aussi son striptease montré dans la publicité des conservateurs en disant qu’il «soulevait» des fonds pour lutter contre une maladie. C’est admirable et je lui dis bravo, mais on «lève» des fonds, on ne les soulève pas. Remarquez, le même parti nous a donné Jean Chrétien, alors pour la langue française…

Je lisais aussi les commentaires des internautes. Sur la possible transgression du principe fondamental de la séparation des pouvoirs par le juge Laskin, il se trouve un commentaire à l’effet que le juge aurait bien fait de le transgresser si c’est ce que ses convictions lui dictaient.  

On lit cela et on se pince. Le plus haut magistrat du pays, celui qui, plus que tout autre, doit incarner la loi, pourrait faire ce que bon lui semble s’il croit cela fondé !!! Incroyable ! On sait ou, plutôt, on devrait savoir où mène le pouvoir des puissants lorsqu’ils s’autorisent, avec ou sans notre consentement, à faire comme bon leur semble.

Avez-vous aussi remarqué avec quelle hargne, avec quelle virulence, certains se ruent sur les claviers pour nous dire que ces questions n’intéressent que les historiens, les avocats et les amateurs de vieilleries ? Si c’est vrai, pourquoi consacrer tant de temps à illustrer le contraire ? Si ce n’est pas important, pourquoi m’écrivent-ils pour me le dire ? Qu’ils aillent jardiner ou faire quelque chose qu’ils jugent vraiment important, non ? Ne se rendent-ils pas compte que leur participation à la discussion illustre justement qu’ils prennent cela à cœur et que, donc, c’est en réalité très important, comme même le PLQ le reconnait ?

Enfin, Gilles Laporte, président du Mouvement national des Québécois, notait l’autre jour :

1) que le livre de Bastien en est un d’histoire politique, genre très délaissé dans nos universités.
2) qu’il a été rédigé par un professeur de cégep.
3) que son auteur n’a pas bénéficié de subventions.

Le message de M. Laporte à la communauté universitaire des historiens est clair, direct et parfaitement justifié. Bravo ! Sera-t-il entendu ? Non, mais ce n’est pas une raison pour ne pas dire ces vérités.