Je suis en train de corriger les examens finaux de mes étudiants à HEC Montréal.
Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours le moment de l’année où je suis le plus abasourdi par la manière dont les nouvelles technologies façonnent les jeunes d’aujourd’hui.
Au premier cycle, beaucoup d’étudiants passeront les 3 heures d’un cours sur Facebook.
Nous encourageons le travail en équipe, mais il n’y a pas pour autant beaucoup d’échanges d’idées.
Chacun fait sa section et l’envoie aux autres par courriel. L’un d’entre eux est chargé de tout mettre ensemble.
Internet leur donne accès à infiniment plus d’informations qu’avant, mais ils se servent très peu des trésors désormais au bout de leurs doigts.
Pour les travaux de recherche, il faut les forcer à consulter un minimum de trois articles scientifiques si on veut qu’ils utilisent autre chose que Wikipédia ou les premières sources indiquées par Google.
La bibliothèque n’est vraiment fréquentée qu’en fin de session, mais on verra rarement un étudiant fouiller dans les rayons pour y trouver un livre.
Les livres sont généralement jugés trop longs et pas assez «concrets».
De toute façon, se concentrer pour comprendre un passage difficile est impossible quand l’étudiant vérifie aux 10 minutes s’il n’a pas reçu des messages et y répond dans la seconde. C’est devenu réflexif et compulsif.
Souffrent-ils de ce déficit d’attention dont on parle tant ? Absolument.
Comme les professeurs préparent des power point qu’ils rendent disponibles, les étudiants prennent très peu de notes.
Tout n’est pas mauvais. En les forçant à répondre en ligne à des questionnaires sur des textes, je m’assure que ceux-ci seront lus.
Il faut cependant attribuer des points. Un texte que vous recommanderez simplement parce que vous dites qu’il est intéressant ne sera pas lu.
On échappe difficilement à l’impression qu’ils savent un tas de choses, mais presque rien qui ne soit pas relié à leurs intérêts du moment.
Ils sont allumés et vifs, mais leurs raisonnements restent à la surface des choses. Astucieux et hyper-calculateurs, ils effleurent et butinent au lieu de labourer.
Au premier cycle, je dois menacer d’expulsion immédiate tout étudiant dont le cellulaire sonnera en classe.
Ils ne réalisent pas à quel point cela brise la concentration de tout enseignant qui ne se contente pas de lire à voix haute son power point.
Le courriel a presque fait disparaître les rendez-vous au bureau. C’est seulement avec les étudiants de maîtrise ou de doctorat que l’on peut avoir des contacts humains.
Quand on leur fait remarquer tout cela, leur incompréhension est totale. Pour eux, changement technologique et progrès humain sont des synonymes.
Sont-ils «meilleurs» ou moins bons que nous l’étions ? La question n’a pas de sens. Ils sont surtout différents.
Tout cela est irréversible. On pourrait souhaiter un usage plus réfléchi de ces outils. Mais c’est illusoire puisqu’ils n’ont jamais rien connu d’autre.