Concentration de la presse : qui est le monstre?

- 7 octobre 2013

Alors que la fusion Bell-Astral semble tourner à l’avantage de Bell, mais pas nécessairement à l’avantage du Québec – comme c’était prévisible – revenons sur le débat ayant entouré cette fusion. Maintenant que les esprits se sont calmés, on se surprend à relire la teneur de certaines déclarations du printemps dernier.

Rappelons les faits, une fois annoncée la volonté de créer un nouveau titan des médias, des voix se sont élevées contre cette concentration encore plus grande des médias du secteur télévisuel. Les plus énergiques protestations sont venues d’un regroupement de trois entreprises Cogeco, EastLink et Québecor qui, à grand renfort de publicité, ont attaqué cette fusion. On les comprend, elle crée un compétiteur majeur dans leur secteur.

Toutefois, ce qui n’a pas fini de nous étonner, c’est leur argument central : cette fusion amplifierait la concentration de la presse. Oui, vous avez bien lu, Québecor et ses alliés du moment sont contre la concentration des entreprises médiatiques. Pour mieux comprendre leur position, rappelons quelques faits.

Graphique 1 : Parts de marché des réseaux de télévision de langue française au Québec en 2010

Graph_Concentration1

Source : Centre d’études sur les médias, Université Laval

Une première remarque s’impose : la seule station TVA concentre plus de 25% des parts de marché. Or, ce n’est pas la seule que possède le groupe Québecor. En effet, ses parts de marché grimpent à 35% du marché total lorsqu’on y ajoute les LCN, Argent et consorts. Suite à la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) d’accepter la fusion sous certaines conditions, Bell-Astral aura une part de marché de 22,6% au Québec. En fait, en raison des demandes du CRTC, le géant Bell-Astral sera un moins gros joueur sur le marché québécois que ne l’était Astral en 2010.

Bien sûr, on nous répondra que le titan Bell-Astral se retrouve avec 35,8% des parts du marché canadien-anglais. Comme d’autres l’ont souligné à l’époque, on se demande comment une telle part de marché est une concentration qui crée un « monstre », une « machine dominante » et donnerait un avantage concurrentiel exagéré alors qu’au Québec, Québecor bénéficie d’une concentration similaire sans que cela ne pose problème.

La situation est encore plus troublante lorsqu’on ajoute à ce portrait les médias écrits, comme le montre le graphique 2.

Graphique 2 : Nombre total de lectrices et lecteurs des quotidiens francophones québécois selon la propriété (2010)

Graph_Concentration2

Source : Centre d’études sur les médias, Université Laval

Dans les quotidiens francophones au Québec, Québecor concentre 45% du lectorat. Les deux empires de la presse écrite détiennent ensemble plus de 80% du marché. Jamais Québecor ou Gesca n’ont dénoncé cette situation. Pourtant, pour paraphraser Pierre Karl Péladeau, on a plutôt l’impression que c’est dans ce secteur qu’on retrouve une domination aux impacts multiples permettant « d’étouffer à terme toute concurrence ».

Lorsqu’on pense au pouvoir détenu par Québecor grâce à cette concentration dans le secteur télévisuel et de la presse écrite au Québec – mais aussi dans l’édition, l’impression, la câblodistribution, la téléphonie mobile, la distribution internet et la vente au détail – on se demande, au final, qui est le véritable monstre.

Devant les protestations des entreprises et de la société civile, le CRTC a obligé Bell à se défaire de certains actifs avant d’autoriser la fusion avec Astral. Pour nous protéger de la concentration de la presse si bien dénoncée par Cogeco, EastLink et Québecor, cette solution ne devrait-elle pas s’appliquer aux autres joueurs du secteur des télécommunications?

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6 commentaires

  1. Gilles Parent dit :

    Ce billet sera publié dan la Jounal de Monrial ?

  2. Denis Mercier dit :

    Avec toute cette concentration, on se demande comment ça se fait que la séparation ne soit pas plus populaire parce que c’est évident que les Quebecor pousse pour aider le PQ pour que le PQ l’aide en retour. C’est une sorte de convergence ou de corruption de notre démocratie

  3. Denis Mercier dit :

    « Ce billet sera publié dan la Jounal de Monrial ? »

    Ça me surprend énormément aussi, autant qu’un scout assis à une table de mafieux. En plus de cette corruption à un haut niveau, il y a la petite corruption ordinaire par exemple hier à Radio-Canada, comme les péquistes ont de la misère à faire passer leur charte raciste, il y avait le penseur de la chose en personne pour la défendre. D’après ce qu’on comprend pas un homme politique n’a été contacté pour lui donner la réplique.

    Moi j’aimerais voir Couillard en débat avec Marois là-dessus vu qu’on en parle depuis des semaines de cette charte. Ou peut-être Trudeau ou Mulcair avec Lisée qui sont contre et qui sont des hommes politiques aguerris pas des artistes ou des filles de 19 ans. Il serait peut-être un peu plus humble et ses sophismes ne passeraient pas avec autant de facilité.

  4. Sylvain Bérubé dit :

    Article très éclairant.

  5. J. Serge Sasseville dit :

    Je me permets de répondre à votre texte. Dans celui-ci vous réduisez l’argument central de la bataille menée par Québecor Média et d’autres entreprises de télédistribution contre la fusion de Bell et Astral au fait que « cette fusion amplifierait la concentration de la presse ».

    Il faut d’entrée de jeu préciser que la « concentration de la presse » est un terme habituellement réservé pour discuter de la diversité des voix éditoriales ou des sources d’information dans un marché donné. Or, cela n’a jamais été véritablement un enjeu dans le cas de cette fusion car les chaînes de télévision d’Astral visées par cette transaction n’avaient pas de salles de nouvelles ou d’équipes journalistiques.

    Au-delà de cette clarification sémantique, vous qui évoluez dans le domaine de la recherche devriez savoir que la concentration de la propriété médiatique (qui constituait en effet un des plus importants enjeux de cette fusion) n’est pas une question qui se réduit à une comparaison des parts de marché globales. Il faut en effet discerner entre le type et le genre de chaînes détenues, à savoir, par exemple, si elles sont généralistes ou spécialisées ou encore si elles confèrent une dominance dans un genre tel que le cinéma ou le sport, qui sont les locomotives qui attirent les clients des entreprises de télédistribution comme Vidéotron. À l’évidence, c’est ici que le bât blesse quand on regarde de plus près l’union entre Bell et Astral, notamment lorsqu’on considère que bon nombre des chaînes en question bénéficient d’un monopole de genre et d’une distribution obligatoire en plus de bénéficier d’une rémunération issue d’un environnement réglementé.

    Ainsi, à l’issue de cette transaction, Bell-Astral contrôle désormais 43,2 % des parts de marché des chaînes spécialisées au Québec francophone, tandis que la part de Québecor Média sur ce marché se limite à seulement 16,6 %. Ces données sont d’une importance capitale à la lumière du déclin relatif de la popularité et de la rentabilité de la télévision généraliste qui est causé par l’intérêt de plus en plus marqué des téléspectateurs pour les chaînes spécialisées et les nouveaux services de radiodiffusion par contournement (ou OTT) tels que Netflix ou iTunes.

    En contrôlant un nombre disproportionné de services spécialisés et payants, notamment dans les genres recherchés du cinéma et du sport, Bell-Astral est ainsi désormais en mesure de dicter les conditions du marché publicitaire, quitte à baisser les tarifs publicitaires de ses services spécialisés afin d’affamer les réseaux généralistes, particulièrement au Québec. Bell-Astral est en outre désormais le seul diffuseur puissant dans les deux marchés de langue française et de langue anglaise, soit à la fois au Canada anglais et au Québec, ce qui lui confère la possibilité de négocier, depuis Toronto, des ententes publicitaires nationales, qui fragilisent la seule source de revenu des télés généralistes. Les télés spécialisées, de leur côté, bénéficient aussi de redevances versées par les entreprises de télédistribution.

    Or, ce sont les chaînes généralistes qui investissent le plus dans le journalisme et la présence régionale qui sont les bases de la diversité des voix. Voilà pourquoi laisser un géant de la télévision spécialisée capable de fragiliser les sources de revenus des télés généralistes voir le jour n’augure rien de bon pour quiconque se préoccupe de la « concentration de la presse » au sein du marché télévisuel québécois.

    D’autre part, tant qu’à vous adonner au jeu des comparaisons, pourquoi vous arrêter là? Dans l’univers intégré des médias d’aujourd’hui, la puissance relative d’un groupe s’évalue en tenant compte de l’ensemble de ses composantes médiatiques et de communication. Ainsi, alors que les communications mobiles prennent de plus en plus d’importance, notamment comme nouvel écran pour la télédiffusion, le fait que Bell compte quelque 7,7 millions d’abonnés sans fil, comparativement à 451 000 pour Québecor est loin d’être négligeable. Pas plus que ne l’est sa capitalisation boursière de 33,9 milliards $ (comparativement à 3 milliards $ pour Québecor) ou son bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA) de 7,9 milliards $ (comparativement à 1,4 milliard $ pour Québecor).

    En voulant refaire le débat à l’aide de quelques chiffres cités hors du contexte global, vous escamotez de nombreux autres pans du débat, comme la fermeture d’un siège social du Québec et l’affaiblissement de l’équipe de gestion québécoise. Le meilleur exemple de cet affaiblissement n’est-il pas d’ailleurs le départ de Jacques Parisien, dont les dirigeants de Bell, George Cope et Kevin Crull, avaient vanté les mérites devant le CRTC, le présentant comme le dirigeant francophone qui garantirait l’indépendance des chaînes francophones au sein de l’anglo-torontoise Bell Média. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’annonce de son départ, moins de trois mois après la conclusion de la transaction, constitue un message sans ambiguïté à l’égard de ses anciens collègues montréalais.

    Vous avez énoncé le désir de devenir « le parangon du commentaire ». Pour ce faire il faudra que vos écrits reposent sur un portrait complet des enjeux dont vous traitez, sans quoi vous risquez plutôt de devenir le parangon de votre propre opinion. En tant que chercheur, vous serez sûrement heureux d’apprendre qu’il existe un dossier complet sur cette transaction sur le site du CRTC qui aurait pu contribuer à éclairer votre propos. Cela étant dit, si cela vous chante, il me ferait plaisir de discuter plus amplement avec vous de cette affaire lors d’une prochaine rencontre.

    Salutations distinguées,

    J. Serge Sasseville
    Vice-président principal, Affaires corporatives et institutionnelles

  6. Simon Tremblay-Pepin dit :

    Cher monsieur,

    Je vous remercie de prendre le temps de me répondre ainsi, je devine vos journées très occupées.

    Résumons le cœur de votre argument :

    Vous défendez d’abord qu’il n’est pas question ici de « diversité de lignes éditoriales », mais bien de « concentration de la propriété ». Vous proposez ensuite la trame argumentaire suivante : la fusion Bell-Astral est un mariage de chaînes spécialisées, il s’agit d’un marché en croissance alors que les chaînes généralistes connaissent une décroissance relative. Par conséquent, Bell-Astral obtiendra une position dominante sur le marché publicitaire au Canada. Vous ajoutez enfin qu’après cette fusion Bell devient le seul joueur imposant sur les marchés francophone et anglophone et que sa situation financière est plus avantageuse que celle de Québecor. Alors, concluez-vous, si on laisse ce gros joueur contrôler le marché publicitaire, les autres compagnies plus petites, comme Québecor, se retrouveront en position désavantageuse et c’est la diversité de la presse qui en pâtira.

    D’abord, remarquons un double discours courant chez les entreprises d’une certaine taille. Lorsqu’elles sont questionnées sur leur position dominante dans un marché, elles présentent cette situation comme parfaitement légitime. Si Québecor est bien positionné au Québec, vous direz que c’est que les consommatrices et consommateurs apprécient ses produits. En revanche, si les autres joueurs sur le marché n’arrivent pas à prendre autant de place, c’est que leur offre de produits ne répond pas aussi adéquatement à la demande que ceux de Québecor. C’est donc grâce à son mérite que l’entreprise est là où elle se trouve. La seule lecture de votre rapport annuel permet d’apprécier ce ton de vainqueur.

    Cependant, lorsqu’une entreprise comme la vôtre parle de ses concurrents plus puissants : le ton change complètement. On passe soudainement de Goliath à David. Voilà qu’apparaissent les « monstres » qui « affament » les chaînes généralistes et ceux qui « dictent » les marchés publicitaires. La glorieuse entreprise des rapports annuels nous est soudainement décrite dans un équilibre précaire, constamment menacée de disparition devant des adversaires si injustement puissants.

    Considérant le monde concurrentiel dans lequel vous évoluez, je présume que c’est de bonne guerre. Vu de l’extérieur par contre, le recours à ce ton d’opprimé apparaîtra à plus d’un comme terriblement répétitif (rappelez-vous, votre entreprise nous le servait encore il y a peu de temps à propos de l’alliance présumée entre Gesca et Radio-Canada).

    Mais revenons à nos moutons et à ce péril qui vous guette. Parlons d’abord de l’invasion des chaînes spécialisées et de leur fulgurante croissance, dont le contrôle permettrait de « dicter » les prix du marché publicitaire dont vos revenus dépendent. Les tendances offrent un effet rhétorique fort mais, lorsqu’on évite les pentes glissantes, il y a une différence substantielle entre les tendances et la réalité.
    Certes, les chaînes spécialisées montrent une imposante croissance. Cependant, au Québec, les chaînes généralistes recueillent encore 55% de l’audimat. De plus, Québecor possède aussi des chaînes spécialisées, elle n’est pas sans arme sur ce terrain. Même si l’on gonfle artificiellement le « monstre », il reste qu’il est difficile d’acheter la thèse selon laquelle Bell dictera désormais le marché publicitaire au Québec alors que cette entreprise possède 22% des parts du marché total et que vous en détenez 35%.

    On peut aussi être dubitatif devant l’argument qu’une éventuelle position dominante de Bell au Canada aura une influence majeure au Québec : les différences culturelles entre le Québec et le Canada segmentent depuis longtemps ces deux marchés tant du côté des contenus que des clientèles. Ajoutons que le marché publicitaire ne fonctionne pas en vase clos : votre entreprise offre des espaces publicitaires sur une variété de plates-formes en plus de la télé (de l’affichage aux imprimés en passant par le Web). On peine à vous voir plier sous le joug d’un marché imposé par Toronto. Québecor est un incontournable en publicité au Québec. N’importe qui ayant déjà acheté de la pub le sait et ce n’est pas la fusion Bell-Astral qui changera cet état de fait.

    Mais, au final, la question n’est pas vraiment là. J’ai décrit pourquoi vos arguments sont largement discutables et ne me convainquent pas. Il n’en demeure pas moins que votre cause est juste.

    Je crois comme vous que cette fusion n’aurait pas dû avoir lieu. Je crois aussi, tel que je le mentionnais en début de texte, qu’elle se fait au désavantage du Québec et que la démission de Jacques Parisien en est une démonstration.

    Par contre, nous sommes complètement en désaccord sur ce qui fait de cette fusion une mauvaise chose.

    C’est dans le débat sémantique que vous évoquez au début de votre réponse que nos divergences sont les plus grandes. La concentration de la propriété médiatique est crucialement importante parce qu’elle pose toujours la question de la diversité éditoriale. Pas au sens étroit de qui écrit des chroniques ou des éditoriaux, mais bien de qui est dépositaire de la transmission de la culture.

    Quand Bell fusionne avec Astral, nous perdons collectivement de la diversité culturelle. Pas seulement à cause de la langue, mais aussi parce qu’un seul groupe et une seule logique s’appliquera là où avant il y en avait deux. Bien sûr, ultimement, une seule logique préside aux destinées de Bell, d’Astral et de Québecor : l’incessante recherche du profit. Pour bénéficier d’une véritable diversité de pensée, l’espace public et la culture ne devraient pas être soumis à cette logique. Mais tant qu’elle persiste, mieux vaut encore plusieurs joueurs qu’un seul. Les chances d’y trouver un peu de diversité demeureront meilleures.

    Or, voici ce que nous disait en substance Québecor au printemps dernier lorsque le débat faisait rage : « si notre entreprise perd du terrain, c’est la culture du Québec qui en souffre. Mieux vaut notre hégémonie que celle de Bell, car nous, nous venons d’ici ». Voilà où se situent nos profondes divergences d’opinion. Votre entreprise n’a pas pour mission de protéger les précieuses choses dont elle fait la diffusion. Trop souvent, la culture qui passe dans ses mains se transforme en marchandise; l’information y devient spectacle et le débat public une caricature tonitruante. Pourquoi alors, devrions-nous vous préférer à Bell?

    Au final, je doute que sur ce point une simple rencontre puisse nous rapprocher. Je suis d’accord à propos de ce qui compte pour vous, Bell et Astral n’auraient pas dû fusionner. Pour le reste, notre désaccord est si grand, qu’il me semble difficile de franchir le fossé qui nous sépare.

    Cordialement,
    Simon T-P

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