Vendredi noir: colonisés à rabais

- 27 novembre 2014

Il y a dix ans, cinq ans même, on ne voyait jamais une publicité pour le «Vendredi noir» ou le «Vendredi fou» de ce côté-ci de la frontière. C’était un truc strictement américain. Quelques Québécois se rendaient bien à Plattsburgh ou à Burlington pour profiter des soldes mais la majorité d’entre nous ne savions même pas que le vendredi suivant le Thanksgiving américain, célébré le dernier jeudi de novembre, était peint en noir aux États-Unis.

La journée des soldes en folie chez nous, c’était le Boxing Day, une tradition britannique certes mais largement répandue partout où l’on fête Noël.

Alors que le Black Friday n’existe que pour faire tandem avec l’Action de grâce aux États-Unis.

Au Québec et au Canada, l’Action de grâce est célébré le premier lundi d’octobre. Une fête qui remonterait à Samuel de Champlain. C’est une fête «mineure», rien à voir avec le Thanksgiving américain aussi important que Noël sur le calendrier car relié à l’arrivée des premiers colons.

Ce sont les grandes chaînes américaines qui ont imposé le Black Friday au nord de la frontière. En situation de concurrence, nos commerçants se sont mis eux aussi à la «tradition» du Vendredi fou – l’expression Vendredi noir étant considérée comme un anglicisme – afin de stimuler les ventes avant Noël.

En France, le Black Friday – on a conservé l’appelation en anglais – s’est imposé tout d’abord via le commerce en ligne (Amazon, Apple, etc) mais des grandes chaînes locales comme la FNAC, Auchant et Géant Casino annoncent désormais des soldes du dernier vendredi de novembre, calquées sur le modèle américain dans leurs magasins.

Pour ma part, je m’inquiète beaucoup plus de l’importation d’un événement commercial qui n’a rien à voir avec nos traditions que de la manière linguistiquement acceptable de le rebaptiser pour usage local.

Banal, me direz-vous ? Peut-être. Comme dire «bon matin» au lieu de «bonjour».

Mais il n’en reste pas moins que c’est ainsi que l’on abîme des cultures et colonise des peuples, avec leur consentement.

Et à rabais.

Ghomeshi: l’image de la disgrâce

- 26 novembre 2014

Il y a à peine quelques semaines, un gars connu tant pour son talent d’animateur que pour son look sexy et glamour d’éternel adolescent est devenu tout à coup un homme d’âge mûr avec des bajoues. Les femmes ne se retourneraient pas sur la rue pour zieuter ce Jian Ghomeshi là, si ce n’était des accusations qui pèsent contre lui.

La célébrité nous fait voir les gens différemment.

Quand ceci…

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devient cela…

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ICI:   Images tournées à sa sortie du Palais de justice

Sugar Sammy et les ayatollahs

- 25 novembre 2014

Je n’en croyais pas mes yeux en parcourant la lettre de Me François Côté dans le Journal de mardi au sujet de Sugar Sammy. J’avais l’impression de lire le délire victimaire d’un ayatollah en train de dénoncer quelqu’un qui aurait osé faire des blagues sur l’islam.

«Sugar Sammy est allé trop loin en se moquant ouvertement d’une loi fondamentale pour l’identité québécoise… C’est une chose de tenir une opinion politique par le biais de l’humour… une autre de ridiculiser constamment l’identité nationale… ».

L’auteur de ces lignes, qui a déposé une plainte l’Office de la langue au sujet de la dernière campagne publicitaire de Sugar Sammy, établit même un parallèle avec «l’intimidation» et le «harcèlement» qui viserait tout un peuple. Rien moins.

Il ressort le vieux fantôme du «speak white», accompagné d’une accusation plus moderne de «Québec bashing». Les vieilles anglaises de chez Eaton et les serveuses de chez Murray’s, et même Barbara Kay ont été détrônées par le Bonhomme brun qui sent les épices.

De bon droit

Me Côté est dans son droit le plus strict de se plaindre, l’humoriste a enfreint la loi même si c’est par exprès, pour un coup de publicité. Mais il serait consternant que l’Office ouvre un dossier. J’espère qu’on ne gaspillera pas de l’argent de nos impôts pour enquêter sur un humoriste aussi baveux que  fédéraliste que minoritaire dans une mer de comiques souverainistes qui ne se gênent pas pour rire des anglos.

Pas de problèmes avec ça non plus.

Heureusement que les fans de Sugar Sammy, et ils sont nombreux, comprennent que le propre de l’humour c’est de grossir les choses pour en révéler les failles. Rien n’est parfait, ni la loi 101 (voir Pastagate) ni l’identité nationale.

Mais au-delà de la loi, en quoi l’humour de Sugar Sammy met-il en péril la nation québécoise ? Avons-nous la couenne aussi mince ? Une nation, et sa langue, qui ont tenu tête au plus puissant empire de l’histoire de l’humanité, sur un continent 100% anglophone serait menacée par un fils d’immigrants indiens qui raconte des blagues pour gagner sa vie ?

Je serai baveuse à mon tour : Come on !

Mon père, un sage parmi les sages, disait toujours : «Si tu ne vaux pas une risée, tu ne vaux pas grand-chose». Même chose pour les lois, les drapeaux, les nations, les cultures et même les religions.

Maudite victimite

«Incapacité de se défendre… attaque contre la pertinence de l’identité… menace… protection… impuissance du fait français…» la lettre de l’avocat Côté empeste la victimite. De pauvres petites bêtes faiblardes qui se battent pour survivre, c’est ainsi qu’on se perçoit ?

Comment se fait-il que de fervents nationalistes ont une image aussi tronquée de la réalité ? Quand je pense aux Québécois, je vois des gens fiers, debout, solides, qui ont survécu à mille tempêtes et qui en traverseront mille autres, n’en déplaise à tous les Lord Durham qui ont œuvré pour leur disparition.

Et puis, si Sugar Sammy déteste les Québécois comme certains le pensent, pourquoi ferait-il le choix de vivre au Québec ? Rien ne le retient ici. Il est talentueux, multilingue, jeune, célibataire, riche et adulé partout, de l’Australie à l’Afrique du sud, via l’Inde, l’Allemagne, l’Angleterre, la Chine, Dubaï et j’en passe. Il pourrait bien s’installer, avec sa famille et ses chums dans une immense villa vue sur mer, sur une île sans hivers et sans impôts.

Ou à Las Vegas.

 

Note à la Société Saint-Jean-Baptiste: faut être déconnecté rare pour parler de racisme en lien avec Sugar Sammy quand on sait ce qui se passe à Ferguson, USA.

 

Pourquoi c’est la classe moyenne qui paie

- 23 novembre 2014

Au delà des savantes analyses de mes collègues économistes, il me semble que la principale raison pour laquelle la classe moyenne – une notion qui reste à définir à la satisfaction de tous – se retrouve toujours à payer est facile à comprendre.

Primo: les pauvres n’ont pas d’argent. Au Québec, près d’un adulte sur deux ne paie aucun impôt parce que ses revenus trop bas ou inexistants. De plus, dans le cas des CPE, la moitié des enfants dont les parents vivent de l’aide sociale ne les fréquentent pas.

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Il y a très peu de vrais riches –  une autre notion mal comprise – au Québec. Quatre pour cent de la population gagne 100 000$ par année (mais paie le tiers des impôts) et un pour cent des Québécois gagnent 175 000 $

On ne saurait parler de riches mais de hauts salariés, qui sont souvent très endettés.

Environ 2 500 Québécois ont des revenus d’un million $ ou plus, soit un demi pour cent de la population. Au chapitre des milliardaires, ils sont à peine 15.

De plus, les enfants des vrais riches ne fréquent pas un CPE. Ils ont une nounou à la maison.

Qui sont les principaux utilisateurs du service ?

La classe moyenne.

Qui reste-t-il pour ramasser la facture parmi les utilisateurs ?

La classe moyenne.

Certainement pas les pauvres qui  n’ont pas d’argent ou les riches qui n’existent pas.

Nous ne sommes pas des Suédois

- 21 novembre 2014

Saviez-vous que la Suède, le pays le plus social-démocrate et le plus égalitaire au monde, module les tarifs en garderie selon les revenus des parents (incluant la valeur des avantages sociaux) facturant l’équivalent de 3% du salaire, jusqu’à concurrence de 2 000$ par année ? Ceux qui n’ont pas de revenus ne  paient donc rien.

De plus, la Suède garantit une place à tous les enfants jusqu’à six ans. Et permet au privé de concurrencer le public même si c’est l’État qui ramasse le gros de toutes les factures. Cette concurrence a permis de stabiliser les coûts du système.

Les Suédois paient très chers pour leurs programmes sociaux (vraiment) universels, mais ils ne rechignent pas. Par exemple, la nourriture est frappée d’une TVA de 12% (c’est 25% pour tout le reste), l’impôt sur le revenu des particuliers atteint 57% (contre 48% ici)  alors que les impôts aux entreprises sont parmi les plus bas en Europe à 22% (contre 33% en France) dans le but avoué de stimuler l’entrepreneuriat et la création d’emploi.

On ne parle pas ici d’un socialisme à la Québec solidaire.

Tout n’est pas parfait car rien n’est parfait, mais les Suédois, règle générale, aiment leur social-démocratie et les services sont de grande qualité. De plus, ils sont entourés de pays aux mœurs économiques similaires, le Danemark, la Norvège et la Finlande qui tous maintiennent des taux d’imposition et de taxation élevés. Ce qui n’est pas notre cas.

Une réforme spectaculaire

Quand la Suède a traversé une crise économique majeure au début des années 90, l’idée de réformer l’État de fond en comble, dans le but explicite de sauver le modèle suédois, s’est imposée à tous les acteurs politiques et sociaux, des associations de patrons aux syndicats de travailleurs. Il y a eu des pleurs et des grincements de dents mais l’esprit consensuel typiquement suédois a finit par triompher des divisions politiques.

Ce consensus a permis à la Suède d’abattre certaines vaches sacrées social-démocrates coûteuses pour l’ensemble de la société comme les pensions à prestations déterminées, et même d’abolir la sécurité d’emploi dans la fonction publique dont la taille a été réduite de 25%.

Il n’y a pas de loi imposant un salaire minimum en Suède.

L’État a aussi ouvert toute grande la porte au secteur privé qui offre désormais des services concurrentiels qui continuent néanmoins d’être payés par les impôts, notamment en santé, en éducation, dans les services de garde et même dans les transports collectifs, au nom de la liberté de choix des utilisateurs.

Le taux de syndicalisation, soit près de 80% de la population active, n’a pas empêché l’accomplissement de ces réformes.

Depuis, la Suède pète de santé économique. C’est un des pays au monde qui a le moins souffert de la crise de 2008-2009. Là-bas, l’objectif du gouvernement n’est pas d’atteindre le déficit zéro mais de dégager un surplus budgétaire à chaque cycle économique. La productivité reste au beau fixe, la Suède est un joueur majeur dans l’économie globale avec des entreprises comme IKEA, Ericsson, ASEA/ABB. Elle gère bien sa dette et arrive à contrôler, même à réduire ses dépenses publiques tout en maintenant les services. Tout cela avec une croissance du PIB semblable à la nôtre.

Le plus gros problème suédois en ce moment, c’est l’intégration économique et sociale des immigrants et des réfugiés qui affluent en vertu d’une politique d’accueil très très très généreuse. Ce qui explique en partie un taux de chômage à la hausse, de nouvelles tensions sociales et la montée d’un parti nationaliste et anti-immigration aux récentes élections, les Démocrates suédois, la version suédoise du Front National en France.

Le surplace du Québec

Depuis l’avènement du Parti Québécois et de son orientation social-démocrate, le Québec se perçoit comme la Suède de l’Amérique du nord. Mais les différences sont nombreuses. Tout d’abord, tous nos voisins sont de confession économique libérale, ce qui impose une pression à a baisse sur les taux d’imposition et de taxation. Fiscalement, nous ne pouvons sortir du troupeau sans en payer le prix.

Culturellement, nous sommes latins, en proie à l’émotion. Géographiquement, nous sommes nord-américains et fondamentalement individualistes. Les Scandinaves sont luthériens, gouvernés par la raison et culturellement collectivistes.

Nous ne sommes pas et ne serons jamais la Suède, mais il y a des enseignements à tirer des réformes des années 90. Mais tant que notre vision de l’état providence – et du syndicalisme – va demeurer figée dans les années 60-70, quand les rues étaient pavées d’or et que nous étions portés par les rêves fraternels de l’après-guerre qui nous ont donné l’assurance-maladie, la démocratisation de l’éducation et le féminisme, l’économie du Québec va stagner.

Le monde a bien changé depuis 50 ans mais le Québec n’a jamais su examiner de fond en comble ses structures, son système, ses priorités. Et quand un gouvernement ose tant soit peu remettre en question certains dogmes soixante-huitards, les syndicats, protecteurs de la puissante fonction publique, barrent le chemin au nom des acquis.

La gauche québécoise se bat encore contre la mondialisation !

C’est bien beau le village gaulois qui résiste à l’empire mais contrairement à Astérix et Obélix, nous n’avons pas de potion magique pour nous sortir du pétrin quand ça va mal.

Alors, poussés à l’action par des crises économiques ponctuelles, nos dirigeants ont appris à louvoyer entre les obstacles, à introduire ici et là des réformes à la pièce, espérant ne pas réveiller le monstre mieux connu sous le nom de «front commun syndical». Et en donnant à la bête du nanane compensatoire, comme les CPE offerts par le PQ en contrepartie de l’atteinte du déficit zéro en 1998.

Et depuis, on pelte allègement les conséquences dans la cour du prochain gouvernement. Et des générations futures.

Et le CPE dans tout cela ?

Si le Québec veut préserver son modèle, il devra un jour ou l’autre entreprendre des réformes importantes qui ne seront «socialement acceptables» que si le gouvernement en place a le courage de dire toute la vérité sur les objectifs, les moyens et les conséquences. Au lieu de prétendre que les choses se feront à coût nul ou n’auront aucun impact sur les services.

Même si les plus conservateurs parmi nous, et j’en suis, rêvent d’une société moins étatisée, je crois que les Québécois sont attachés à leur modèle hybride de social-démocratie à la sauce nord-américaine. Les gouvernements, libéral, péquiste ou peut-être un jour caquiste, doivent en tenir compte et jouer franc-jeu avec l’électorat. Si l’objectif est de sauver notre société distincte, ils doivent le dire et expliquer comment cela peut se réaliser. Si l’objectif est d’apporter des modifications profondes, ils doivent être aussi, sinon plus, transparents.

Ce qui n’est pas le cas actuellement avec le gouvernement Couillard qui semble naviguer dans le brouillard. Et c’est pourquoi je m’oppose à la modulation des frais en CPE tel qu’annoncé hier.

1-      Les Libéraux n’ont n’a pas été honnêtes en compagne électorale.

2-      Ils ont vendu aux Québécois un programmel qui reposait en partie sur l’assainissement des finances publiques – je demeure persuadée que la majorité des Québécois comprennent que la situation actuelle est intenable -  mais jamais on ne leur a parlé d’une réforme idéologique.

3-      Or, le premier ministre Couillard hier a admis que cette modulation est plus idéologique qu’économique. Mais encore ?

4-       Le gouvernement a choisi d’appliquer cette modulation via la fiscalité, la méthode la plus bureaucratique et la plus coûteuse de faire des économies.

4-      Et la question qui me turlupine depuis le début : pourquoi les CPE échappent-ils à l’analyse des programmes entrepris par le comité de Lucienne Robillard ? Faire cavalier seul sur les CPE va mettre du plomb dans l’aile de ce rapport attendu début décembre. Dont nous sommes de plus en plus nombreux à croire que c’est un exercice de relations publiques d’abord et avant tout.

Je ne suis pas contre une augmentation, voire une modulation des tarifs. La Suède le fait, et le fait bien. Mais une  fois encore, nous assistons à une séance de raboudinage, de travail de coin de table, de tractations de caucus. L’équivalent politique de réaménager les chaises longues sur le pont du Titanic.

Tout cela ne fait que reporter l’échéance du travail de fond qui devra être entrepris un jour ou l’autre et de rendre une vraie réforme encore plus difficile à réaliser.

À chaque semi-réforme, qui donne naturellement des semi-résultats (ce que j’anticipe aussi avec la loi 10), la population s’enfonce dans le cynisme, au point de ne plus être capable d’entendre le mot réforme sans faire une crise d’urticaire.

Non, nous ne sommes pas des Suédois.

 

Une lecture essentielle pour tout ceux et celles que l’avenir du modèle québécois intéresse: Social-démocratie 2.0 Le Québec comparé aux pays scandinaves (PUM) sous la direction de Stéphane Paquin et Pier-Luc Lévesque, préface de Pierre Fortin.

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