Le Dictionnaire émouvant d’un Québec aimé

- 31 octobre 2014

e883dadf-e99c-4571-bb76-392f88256136_CANOE_WEB

Si une telle chose existait, le Dictionnaire amoureux du Québec de Denise Bombardier, paru cette semaine, serait choisi manuel officiel du cours «Québec classique».

Chose certaine, il sera, ici comme en France, un cadeau de Noël inspiré, la collection des Dictionnaires amoureux jouissant partout dans la francophonie d’un prestige incontestable.

Écrit dans une langue qui se perd, un style à la fois franc et littéraire que peu maîtrisent, le dernier ouvrage de mon amie et collègue Denise Bombardier m’a permis de renouer avec ce pays «plus métaphorique que réel», ce Québec qui m’exaspère plus souvent qu’il ne m’enchante.

Elle a même réussi à me faire pleurer.

Radiographie de l’âme québécoise, le Dictionnaire amoureux du Québec distille une douce nostalgie mais refuse d’absoudre ce qui n’est plus, de glorifier le passé pour compenser l’échec de la souveraineté. Il pose un regard à la fois lucide et sentimental sur qui nous sommes, ce qui nous définit. En témoigne l’entrée sur Montréal qui commence ainsi : «Montréal n’est pas belle. Mais elle sait se faire désirer».

De A pour accent à Z pour zouave, des textes courts, accessibles, parfois drôles mais toujours riches en contenu sur l’histoire, le territoire, la culture – y compris la musique country (!) – côtoient de brillantes réflexions sur les femmes et les hommes québécois, la place du nord dans notre conscience collective et notre relation avec les peuples autochtones, les enfants, les anglophones et même les Juifs hassidiques.

Sans oublier de très belles pages sur les quatre saisons au Québec.

Ceux et celles qui n’ont jamais vu Maurice Richard s’emparer de la rondelle, qui ne sont jamais allés à la pêche au nord de Mont-Laurier, qui n’ont jamais croisé un ours dans une tourbière de la Haute-Mauricie, qui n’ont pas souvenir de la Révolution tranquille ou de René Lévesque, des grandes fêtes de la Saint-Jean ou du cours classique ou qui ignorent ce qu’est un péché mortel découvriront un héritage singulier qui appartient tant au peuple québécois qu’à l’humanité toute entière.

Et ceux qui se souviennent, verseront peut-être comme moi, une larme ou deux.

Ce n’est pas un ouvrage identitaire ou même nationaliste. Mais une lettre d’amour de 388 pages à un Québec aimé pour ce qu’il a de grand, d’unique et de merveilleusement ordinaire.

Merci, mon amie, de m’avoir rappelé à quel point le Québec m’émeut.

Jian Ghomeshi: que savait la CBC ?

- 30 octobre 2014

Dernière heure : La firme de relations publiques torontoise Navigator abandonne la représentation de Jian Ghomeshi.

 

download (2)

 

L’étau se resserre 

Deux femmes sont sorties de l’ombre pour raconter, à visage découvert, la violence qu’elles ont subie aux mains de Jian Ghomeshi, l’animateur vedette congédié par CBC dimanche dernier.

Il appert, à la lumière de témoignages de plus en plus étoffés, que ce penchant pour la violence sexuelle – on ne parle pas ici de menottes en minou mais de coups de poings, d’étranglement et d’asphyxie sans consentement – remonte à loin.

Reva Seth

reva_seth

L’avocate et auteure Reva Seth raconte aujourd’hui dans le Huffington Post qu’elle a été agressée par Ghomeshi il y a 14 ans. À l’époque, ce dernier animait une émission culturelle à la CBC appelée Play. Reva Seth, 26 ans, venait de quitter un prestigieux cabinet d’avocats de Bay Street (qui, incidemment représente Gomeshi aujourd’hui) pour un poste à la ville de Toronto. Pas exactement le stéréotype de la jeune fille avec des étoiles dans les yeux qui cherche un emploi dans le show business.

Ils se sont rencontrés chez Loblaws et se sont fréquentés de manière intermittente pendant l’été de 2012. Tout semblait normal, dit-elle.

Et puis, un dimanche soir, chez lui, pendant qu’il l’embrassait, il l’a saisie à la gorge, baissé son pantalon et l’a pénétrée violemment avec ses doigts. Sans crier gare, sans demander la permission. »Tout à coup, il est devenu quelqu’un d’autre. Il était très en colère, quasiment frénétique et dissocié».

Elle est partie et n’a jamais raconté son histoire. Qui l’aurait crue ? «Je savais très bien qu’une femme qui avait bu un verre ou deux, partagé un joint et accepté une invitation d’aller chez un homme seul, et qui avait un passé sexuel, serait éviscérée. Les balises culturelles sont puissantes».

Ghomeshi a cherché à la revoir mais elle n’était pas intéressée. L’année suivante, elle s’est mariée et est partie vivre en Grande-Bretagne. De retour en 2008, Seth l’a croisé à un événement politique et, dit-elle, il semblait fâché de la voir.

Fin de l’histoire, jusqu’à aujourd’hui.

Toujours mariée et mère de trois garçons, Reva Seth a été inspirée par l’actrice Lucy DeCoutere (Trailer Park Boys) qui hier a accepté de raconter, à visage découvert, sa mésaventure avec Ghomeshi. Invitant par le fait d’autres femmes à se manifester, à témoigner.

«J’y ai pensé très fort et j’ai décidé de répondre à son appel. Si cela peut aider…», conclut Reva Seth.

Lucy De Coutere

images

L’histoire de Lucy DeCoutere remonte à 2003. Voici ce que rapportait le Journal jeudi:

«Selon ce qu’a rapporté l’actrice à l’émission The Current de la CBC et auToronto Star, Ghomeshi l’aurait étouffée sans son consentement lors d’une rencontre survenue en 2003. L’ex-tête d’affiche de la populaire émission l’aurait ensuite frappée violemment à la tête à quelques reprises.

Les incidents se seraient déroulés à la résidence de Ghomeshi, à la suite d’un souper au restaurant. Alors qu’ils s’embrassaient, Ghomeshi serait rapidement devenu violent. Il l’aurait poussée contre le mur, avant de l’étouffer et de la frapper».

Au total, en une semaine, neuf femmes ont raconté des histoires en tous points semblables.

Et la CBC dans tout cela ?

Des rumeurs circulent au sujet de Ghomeshi depuis des années, principalement des rumeurs de harcèlement sexuel. J’ai souvent entendu des femmes dans le milieu des médias au Canada anglais utiliser le mot «creep» pour le décrire (trad. Larousse: sale type).

Une de ses ex recherchistes a raconté avoir été harcelée par Jian Ghomeshi au travail et que la CBC n’a rien fait. On lui a plutôt demandé, raconte-t-elle, ce qu’elle (mes italiques) pouvait faire pour que l’atmosphère au travail soit moins toxique.

Que savait la CBC ? A-t-elle tenté de couvrir son animateur vedette ? Pourquoi a-t-elle paniqué dimanche dernier en le congédiant subitement ?

En Grande-Bretagne, la BBC se remet difficilement d’un scandale sexuel mettant en cause un ex-animateur d’émissions jeunesse, Sir Jimmy Savile, quasiment un «trésor national». Après sa mort en 2011, les Britanniques ont été stupéfait d’apprendre qu’il était pédophile et nécrophille et qu’il avait abusé de son prestige et de sa célébrité pour agresser des centaines d’enfants, filles et garçons, selon l’estimation de la police.

images 4

Pourtant, des rumeurs circulaient depuis les années 70 à son sujet.

Des enquêtes subséquentes ont démontré que la BBC avait agi de manière négligente et ses dirigeants ont été sévèrement blâmés. Des têtes ont roulé. À ce jour, la BBC se remet difficilement de ce scandale, le pire dans l’histoire de Auntie Beeb comme on l’appelle (de moins en moins) affectueusement là-bas.

Du carburant pour les Conservateurs

Il n’y a pas de commune mesure entre l’affaire Ghomeshi, au sujet duquel rien n’a encore été prouvé et aucunes accusations déposées et la gravité des faits reprochés à Savile mais dans les deux cas, un télédiffuseur d’état, respecté pour son intégrité, semble, et je dis bien semble, ne pas avoir agi de manière assez énergique auprès de célébrités au cœur de rumeurs nauséabondes.

Ghomeshi, qui poursuit la CBC pour 55 millions $ n’a pas été entendu depuis dimanche dernier, quand il a mis sur Facebook un texte expliquant qu’il avait des goûts atypiques dans la chambre à coucher et se présentant comme la victime dans cette histoire.

Aujourd’hui, toujours sur Facebook, il a assuré ses supporteurs qu’il répondrait directement aux accusations de Lucy DeCoutere et de Reva Seth.

Ne soyez pas étonnés si cette affaire rebondit à la chambre des communes et ne serve de carburant au gouvernement conservateur contre CBC-Radio-Canada.

Un autre long weekend end déplaisant en perspective pour le président Hubert T. Lacroix

 

Histoire de poteaux

- 30 octobre 2014

Ce poteau planté au beau milieu d’une rue, cette fois à Saint-Théodore d’Acton, en dit long sur le Québec d’aujourd’hui. Trop long.

10734008_10152900582764095_2412937057936841611_n

Une fois encore, des travailleurs –  municipaux ou privés,  cela est sans importance – ont reçu la directive de laisser un poteau là où il ne devrait jamais y en avoir, soit au beau milieu de la chaussée. Et j’insiste sur les directives. Il est facile de blâmer l’ouvrier qui a tenu l’outil mais quelqu’un a ordonné et approuvé cet ouvrage.

Manifestement le ridicule ne tue pas car même si les médias font leurs choux gras de ces mésaventures, elles se répètent. La même chose s’était produite à Cookshire en 2012. Dans les deux cas, Hydro-Québec serait en cause, question de coordination des travaux, de parternaires, blablabla. Il y a toujours une bonne raison pour expliquer ce genre d’aberration !

121119_zb5u6_poteau-route-251_sn635

Ces image nous apprennent deux choses sur le Québec contemporain.

Le «je-m’en-foutisme» règne en maître. Avec ses corrolaires que sont la déresponsabilisation, et ce qui me fait le plus souffrir, la régression de cette fierté du travail bien fait qui caractérisait nos ancêtres. Le printemps dernier, je suis allée visiter le Musée McCord. Victoria, la rue adjacente, venait tout juste d’être réasphaltée. Mais le bitume, mal appliqué, ne rejoignait pas tout à fait la bordure. Comme ça, sans raison. C’était, comme on dit, «botché» et l’asphalte commencait à se désagréger.

J’étais dans le Vieux-Montréal hier soir, sur la rue Saint-Paul. Impossible de ne pas remarquer le gâchis laissé sur la plus célèbre artère patrimoniale de Montréal par les travaux de Gaz Métropolitain en préparation de la réfection complète de la rue dans… deux ans.

o-RUE-SAINT-PAUL-570

À la demande du maire, la coulée d’asphalte a été maquillée – on a tracé la forme de pavés dans l’asphalte, ce qui tout aussi laid – et pendant deux ans, les visiteurs à Montréal se demanderont, dans leurs mots à eux, qui sont les «cabochons» qui ont permis qu’on défigure un si joli lieu historique.

L’absence d’imputabilité est généralisée.

Dépassements de coûts astronomiques, accidents parfois mortels causés par de la négligence (je n’ai jamais oublié cette femme tuée quand sa voiture est passée par dessus bord du Métropolitain, parce que le déneigement n’avait pas été fait correctement), poteaux au milieu du trottoir ou de la rue: ou bien c’est la faute de personne ou c’est la faute de quelqu’un d’autre.

En août dernier, des cols bleus dans l’arrondissement Outremont avaient contourné une station Bixi lors de travaux d’asphaltage. La ville a ordonné que le travail soit refait, correctement cette fois, mais comme le soulignait le Journal: « il a été impossible de savoir si le contremaître qui a autorisé ces travaux bâclés a été sanctionné ou réprimandé».

bixilabatt50etcolons

On finir par retenir que personne ici n’est responsable de quoi que ce soit. Que personne n’est jamais réprimandé ou puni, des plus grands serviteurs de l’État aux plus humbles exécutants. Qu’il soit question de viaducs mal foutus ou de déneigement mal fait, des gens meurent sans que personne ne soit jamais blâmé, du moins pas en public.

Même pour des manquements moins graves, comme l’enlèvement des cônes le matin à Montréal avant l’heure de pointe, si on en croit les chroniqueurs en circulation, le Ministère des transports n’a jamais rien à dire sur le sujet.

Après on se demande pourquoi la perte de confiance des citoyens dans l’État qu’ils alimentent de leurs impôts ne cesse de s’aggraver.

Pour ce qui est de la transparence, on repassera. Et on repassera. Jusqu’à ce qu’on frappe un poteau.

 

 

Patrice Vincent, le soldat inconnu

- 28 octobre 2014

Patrick Lagacé se demandait ce soir à l’émission de Paul Houde pourquoi il semble y avoir moins d’intérêt de la part du public, ici comme dans le reste du Canada, pour l’adjudant Patrice Vincent que pour le caporal  Nathan Cirillo, tous deux victimes d’attentats terroristes la semaine dernière. 

Une très bonne question qui m’a taraudée cette semaine, surtout quand j’ai écrit mon blogue «Mon pays, ma patrie». C’est à ce moment que je me suis rendue compte que j’avais si peu de choses à dire sur Patrice Vincent, l’homme, et sur les circonstances exactes de sa mort.

Nous en savons plus sur le tueur que sur sa victime !

Au coeur de la capitale

Le caporal Cirillo est mort sous l’oeil des caméras. Devant le monument en l’honneur des soldats tombés au combat Une puissante symbolique, une ironie monumentale.

Il n’avait que 24 ans, il était photogénique. Il fréquentait les réseaux sociaux. Rapidement, nous avons appris beaucoup de choses sur sa vie, avons vu des tas de photos et entendus des récits plus touchants les uns que les autres.

De l’adjudant Vincent, une seule photo, officielle, de piètre qualité. Peu de détails sur sa vie privée. Pas de photos de toutous tristes qui attendent un maître qui ne reviendra plus. Pas de passants inconnus pour lui dire, à l’heure de sa morts, qu’il était aimé et admiré. Du moins, pas que l’on sache.

En fait, on ne sait rien de l’adjudant Patrice Vincent.

Un hommage lui a été rendu à la base de Saint-Hubert mardi par ce qu’on appelle la communauté des services d’urgence, policiers. pompiers et militaires.

Et pour clore le tout, sa famille, tout à son deuil, ne veut pas de funérailles publiques comme celles, émouvantes, qu’on a réservé au caporal Cirillo aujourd’hui. Un désir, un choix que nous devons respecter. Il n’est pas question de blâmer la famille pour sa discrétion.

Une autre culture

Deux héros, deux vies fauchées pour une raison identique, parce qu’ils servaient leur pays.

Deux cultures aussi. Le Québec n’a jamais démontré beaucoup d’enthousiasme pour les forces armées, du moins pas comparé au ROC. Je n’ai pas ressenti de montée d’affection pour le soldat Vincent de la part du public québécois.

Et puis, un centre commercial de Saint-Jean-sur-le-Richelieu n’a pas la mystique du Parlement au coeur de la Capitale nationale.

Cela fait de moins belles images.

Rien à voir avec le fait que l’adjudant Patrice Vincent était québécois. Selon moi.

Patrice Vincent est un soldat inconnu.

 

Mon pays, ma patrie

- 28 octobre 2014

«Le Canada c’est mon pays, le Québec c’est ma patrie», aimait dire Jean Lesage, le père politique de la Révolution tranquille. Ces derniers jours, ma fibre canadienne a vibré comme elle n’avait pas vibré depuis longtemps.   

Ce Canada imparfait, impossible à accepter par plusieurs Québécois, a révélé cette semaine encore ce qu’il a dans les tripes quand des policiers, des gardes de sécurité et un sergent d’armes – à l’instar d’un certain René Jalbert à Québec en 1984 – ont risqué leur vie pour neutraliser deux exaltés prêts à tout pour tuer un maximum de leurs compatriotes, y compris à mourir.

On aura beau dire qu’il n’a fait que son travail, mais quand un retraité de la GRC de 58 ans se jette à corps défendant sur un désaxé fanatisé armé d’un fusil de chasse à double canon qui se trouve à trois mètres de lui, cet homme, Kevin Vickers, mérite le titre de héros.

Des secouristes héroïques

Juste avant, au lieu de se mettre à l’abri et sans égard au danger, des passants se sont précipités en direction du son des coups de feu tirés dans le dos du caporal Nathan Cirillo qui montait la garde devant le cénotaphe. Parmi eux, une avocate, Barbara Winters, une infirmière, Margaret Lerhe et deux autres soldats qui ont uni leurs efforts pour tenter de sauver la vie du papa de 24 ans.

Pendant qu’elle lui faisait un massage cardiaque, et sentant la mort rôder tout près, Barbara Winters n’a cessé de lui dire qu’il était bon, brave et aimé. «You’re a good man».

Quand l’infirmière a pris la relève, l’avocate s’est agenouillée près de la tête du soldat, répétant: «votre famille vous aime, vos parents sont fiers de vous, votre famille militaire est fière de vous, nous travaillons tous à vous sauver. Nous vous aimons tous.»

Le caporal Cirillo s’est éteint dans les bras de ses courageux sauveteurs, au son de la voix d’une femme qui savait d’instinct que même un soldat inconnu mérite d’entendre qu’il a été aimé avant de mourir.

Pas de petits gestes

J’ai aussi été touchée par l’accolade sincère des trois chefs de partis au Parlement et par leurs discours rassembleurs. Par l’hymne national chanté en simultané à Montréal, Ottawa et Toronto avant les parties de hockey samedi soir.

Par les images de ces milliers de Canadiens massés le long de la route empruntée par le cortège qui ramenait la dépouille du caporal à Hamilton. Et de ces Montréalais rassemblés samedi au carré Dominion, deux fleurs à la main, pour rendre hommage aux premières victimes d’attentats terroristes d’inspiration djihadiste en sol canadien. Car il ne faut pas oublier qu’un militaire québécois aussi a péri, l’adjudant Patrice Vincent, heurté mortellement par Martin Couture-Rouleau.

Me viennent aussi en tête ces images des résidents de Cold Lake en Alberta en train de nettoyer la façade de la mosquée locale des graffitis haineux apparus suite aux attentats.

Il n’y a pas qu’en finales de la coupe Stanley qu’on a le droit d’être fiers d’être Canadiens.