Le peuple perd confiance

- 17 septembre 2014

(en reprise)

Depuis le prononcé de la sentence de non-culpabilité de Guy Turcotte pour troubles mentaux en 2011, la confiance des Québécois envers le système de justice en a pris pour son rhume.

Ce rhume s’est transformé en pneumonie virale quand le juge André Vincent a accepté de le libérer.

Me Pierre Poupart a présenté une jurisprudence de la Cour d’appel de 1990: «Face aux criminels […] une large partie du public canadien adopte souvent une attitude négative et parfois passionnée […] Cette perception, presque viscérale face au crime n’est sûrement pas celle sur laquelle le juge doit se fonder pour décider de la remise en liberté.»

Soit. Un État de droit ne peut confondre justice et vengeance. Mais 24 ans plus tard, le climat social a changé. Selon un sondage CROP en 2011, 68 % des Québécois ne font plus confiance aux institutions pour faire ce qui est juste pour la société québécoise. (Je doute qu’il y ait eu amélioration depuis.) Une autre étude, EKOS celle-là, démontre que c’était l’inverse dans les années 60.

La justice est sourde

Le juge Vincent a erré en ne tenant pas compte du seul critère qui aurait pu justifier la détention préventive de l’accusé: ne pas miner la confiance du public envers l’administration de la justice. La loi lui permettait de prendre acte des inquiétudes citoyennes.

C’est la gravité de ces inquiétudes qui n’a pas été considérée. Les Québécois sont de plus en plus nombreux à croire que la justice sert tout d’abord les riches et les puissants. La peur que nous ressentons face à l’affaire Turcotte, c’est non seulement qu’un crime demeure impuni et qu’un tueur d’enfants soit libéré, mais aussi qu’un jour, nous devenions à notre tour victimes d’injustice aux mains d’institutions censées nous protéger de l’injustice. Et que notre voix ne soit pas entendue.

Ceux qui nous dirigent ne peuvent nous rassurer s’ils ne nous inspirent pas et ne nous écoutent pas.

L’exécutif, le législatif et le judiciaire, tous sont en panne de crédibilité. Mais les élites parlent de la montée du cynisme comme si ce n’était qu’une crise d’urticaire qu’on peut calmer avec un onguent appliqué en couches suffisamment épaisses.

Le mal se répand

Comment expliquer, qu’en dépit du tollé causé par les primes de départ versées à des maires déchus, comme Gilles Vaillancourt, que cette pratique existe toujours? Jean-Marc Robitaille, le maire de Terrebonne, qui a admis avoir voyagé sur le Touch et menti à ce sujet, aurait droit à une allocation s’il quittait ses fonctions. Pour le commun des mortels, c’est injuste.

Avant de s’attaquer aux régimes de retraite des employés de l’État, si les élus avaient commencé par revoir leurs retraites plaquées or, il serait plus facile de parler de justice sociale.

L’affaire Turcotte possède sa propre dynamique, car en plus, notre cœur est brisé, mais la décision du juge Vincent envoie le message, une fois encore, que les élites sous-estiment la perte de confiance qui gangrène la société québécoise.

Dehors les jeunes !

- 15 septembre 2014

Un groupe de 120 employés contractuels de Radio-Canada, qui passeront à la moulinette des dernières compressions budgétaires, publiait aujourd’hui une lettre ouverte à fendre l’âme. 

Il est de notre devoir de lire cette lettre et d’y réfléchir.

C’est toute une génération qui s’exprime à travers eux. Des jeunes – et moins jeunes – à qui on a promis un avenir doré, à la mesure de leur éducation, de leur envergure, mais au final, le dogme syndical de l’ancienneté ne leur laissera que les miettes tombées de la table du festin des baby boomers.

Il y a quelques exceptions à la règle. Dans la fonction publique fédérale, l’ancienneté n’est plus le seul critère utilisé pour décider qui perdra son emploi en cas de compressions. Mais il y a un coût à cela. En échange de cette concession, le syndicat de la Fonction publique du Canada et le gouvernement se sont entendus pour hausser les salaires des plus anciens. Est-ce normal ?

Malgré cette ouverture, c’est loin d’être tout le monde dans le milieu syndical, ou patronal, qui voit cette approche d’un bon oeil.

Dans l’univers fantasmé des syndicats nord-américains, l’égalité demeure une valeur absolue. Le mot «mérite» n’existe pas.

Un principe sacré

Poussés dans leurs derniers retranchements, tous les syndicalistes vous le diront, au final l’ancienneté, c’est sacré. C’est la seule mesure qui ne laisse aucune place à l’arbitraire. À l’époque de la Révolution industrielle, quand est né le syndicalisme, tous, principalement des hommes et des femmes sans enfants, accomplissaient des tâches semblables, mécaniques et répétitives. Tous les ouvriers avaient plus ou moins les mêmes compétences et la même formation. Les revendications se réduisait à «moins d’heures, plus d’argent, plus de sécurité physique».

La vie, le monde, la démographie, le travail, tout a changé. Mais le syndicalisme d’ici pioche encore sur les mêmes principes, même s’il faut sacrifier une génération de travailleurs spécialisés et instruits pour le préserver.

Un collègue proche du mouvement syndical tentait récemment de me convaincre des avantages de l’ancienneté, malgré ses quelques désagréments. «L’ancienneté est un principe équitable quand vient le temps d’accorder des vacances aux employés», m’expliquait-il. «C’est la même rêgle pour tout le monde. C’est juste.»

Sauf que tout le monde n’a pas les mêmes besoins, même pour les vacances !

Les nouveaux employés, plus jeunes, ont plus de chances d’avoir des enfants qui fréquentent l’école. Mais ce sont les plus anciens, les plus vieux, qui choisissent leurs dates de vacances en premier. or, tout le monde veut partir l’été. Il arrive donc que les disponibilités en saison estivale soient accaparées par des gens dont les enfants ont quitté l’école depuis longtemps, privant ainsi les jeunes parents de la possibilité de prendre des vacances en famille en dehors de l’année scolaire.

Mais il y a pire

L’ancienneté dans le milieu de l’éducation fait des ravages. Si un enseignant formé pour enseigner le français enseigne des maths à vos enfants, blâmez l’ancienneté. Vous aimeriez qu’un prof qui n’a pas suivi une seule formation de mise à niveau depuis 30 ans (ce n’est pas obligatoire) enseigne les sciences à vos enfants ?

Lorsque le gouvernement québécois a annoncé des coupures au ministère de Forêt, de la Faune et des Parcs, il y a quelques semaines, j’entendais un cadre du ministère dire en entrevue que les jeunes, les derniers entrés qui possèdent une formation de pointe, technique ou universitaire récente. seront les plus touchés par les compressions. La relève, quoi.

Trève d’égoïsme

Aux gens de ma génération qui haussent les épaules en disant, «bah, ils feront comme nous, ils finiront bien par trouver leur chemin», je répond ceci: «vous ne devez certes pas avoir d’enfants pris dans cette situation pour être aussi déconnectés. Déconnectés de la réalité de l’emploi mais aussi de la vie.

Un jour, les plus vieux laissent la place aux plus jeunes. C’est comme ça. Pourquoi s’entêter et scrapper la carrière de ceux qui viennent après nous pour gagner quelques années de plus, que ce soit devant ou derrière la caméra, en haut d’un mirador ou face à une classe de secondaire II ?

Un jour, il va falloir partir, anyway. 

Ma fille de 33 ans, en situation de précarité depuis qu’elle a terminé ses études universitaires, a eu ce mot un jour, face à l’incompétence de certains de ses collègues, pas tous bien entendu, chez Air Canada, protégés mur à mur par l’ancienneté: «L’ancienneté, c’est de la discrimination positive pour les incompétents».

Elle ne travaille plus pour Air Canada. Mais ses collègues, oui.

 

ICI précaires

Je pars sans faire de bruit. Vous ne me verrez plus, ne m’entendrez plus, ne me lirez plus. Je suis journaliste, caméraman, monteur, assistant, rédacteur, réalisateur…

Et pourtant, je me suis acharné. J’ai travaillé sur appel, n’importe quand. À quatre heures du matin. Le lendemain jusqu’à minuit. La nuit aussi. Sans compter mes heures. Je paye mes cotisations syndicales, mais n’ai pas de sécurité d’emploi. Pas d’assurance maladie. Pas de fonds de pension. Corvéable à merci, on me qualifie de « jeune », de « relève », même si j’ai parfois plus de 40 ans.

On m’a dit qu’il fallait serrer les dents, que cette précarité n’était que temporaire. J’y ai cru. Depuis l’école, on annonçait de beaux jours à ma génération. On parlait même de pénurie de main-d’oeuvre. Le Québec au complet était censé partir à la retraite. Sans compter qu’on allait investir dans le numérique, avoir un besoin criant de relève.

Avec les compressions budgétaires, les plus anciens dont les postes ont été coupés ont pu supplanter de moins anciens qui eux-mêmes ont pris la place d’encore moins anciens. Un jeu de chaises musicales brutal dont l’issue est connue d’avance : c’est moi qui perds. S’ils travaillaient à Radio-Canada, Denys Arcand prendrait la place de Xavier Dolan.

Le système est ainsi. Pour éviter l’arbitraire, l’ancienneté s’impose comme la valeur cardinale. Peu importe le mérite de chacun.

Deux castes finissent par émerger. Les employés permanents qui se sont battus pour obtenir leurs droits, certes. Et moi, nous, les précaires, leurs enfants, encore et toujours sur le bord de la route.

Je ne suis pas seul dans cette galère. Fonction publique, éducation, santé… les rouages du transfert de génération se grippent, le mal-emploi ronge la jeunesse québécoise. L’attrition et les gels d’embauche forment notre horizon.

Un débat de société doit être mené au Québec. Syndicats, employeurs : ouvrez les yeux face à cette génération sacrifiée. Quand les compressions deviennent systémiques et la précarité la norme, l’ancienneté ne peut rester le seul critère. Sinon, quelle équité intergénérationnelle ?

- ICI précaires est un collectif d’employés de Radio-Canada qui regroupe 120 membres

 

Gaby: la mémoire d’un peuple

- 13 septembre 2014

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Dominique Michel (copyright Ronald Desmarais/Getty Images. Du fond d’archives Gaby de la BAnQ.)

 

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Jayne Mansfield (copyright Ronald Desmarais/Getty Images)

 

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Glenn Gould (copyright Ronald Desmarais/Getty Images)

 

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Gaby, auto portrait (copyright Ronald Desmarais/Getty Images)

 

Vendredi matin,  mon mari et moi sommes allés à la Grande Bibliothèque pour y découvrir, en avant-première, le volet intérieur de l’exposition «Gaby, maître du portrait», qui commence mardi. Le volet extérieur, le long de la promenade du Quartier des spectacles, boulevard de Maisonneuve, entre la Place des Arts et la Grande Bibliothèque, débute lundi.

Mon mari, Ronald Desmarais, est le fils de Gabriel Desmarais de Marieville, Québec, connu partout dans le monde sous le nom de Gaby. Aux yeux de plusieurs, le plus important photographe portraitiste de l’histoire du Québec. Vous n’avez jamais entendu ce nom ? Pourtant, à son époque, Gaby était le Céline Dion de la photographie, mais il est mort pauvre et oublié par ses concitoyens en 1991, au terme d’une glorieuse carrière internationale et québécoise.

Le Québec ne se souvient pas toujours comme il le devrait.

Mais tout cela va enfin changer. Du moins nous l’espérons.

La Bibliothèque et Archives nationales du Québec, la BAnQ, qui a acquis le volet québécois de l’œuvre il y a six ans, et le Partenariat du quartier des spectacles ont organisé ces deux expositions. Nous leur en serons éternellement reconnaissants. Merci Manon, merci Angélique et tous les autres pour votre patience, votre professionnalisme et votre enthousiasme pour l’oeuvre de Gaby.

Seront exposés des portraits de grands artistes d’ici et d’ailleurs, de Dominique Michel, Denise Filiatrault, Alys Robi et Olivier Guimond à Louis Armstrong, Arthur Rubinstein, Herbert von Karajan et Duke Ellington, en passant par Jayne Mansfield, Rita Hayworth, Yul Bruyner, sans oublier Louis Aragon, Pablo Neruda, Charles Aznavour, Serge Reggiani et Jean Cocteau, et tant d’autres. Comme vous ne les avez jamais vus.

J’ai pleuré. Pleuré de voir cet immense artiste enfin exposé à Montréal pour la première fois depuis 50 ans. La dernière fois, c’était au Musée des Beaux-Arts de Montréal. De son vivant, il a été exposé à New York, au musée de Los Angeles et même à Moscou en pleine guerre froide.

J’ai pleuré de voir mon mari si ému, lui qui travaille contre vents et marées depuis 23 ans pour que l’œuvre de son père – composée de 150 000 négatifs – soit reconnue au Québec, comme elle l’est à l’étranger. Vous en doutez ? Gaby a photographié le général de Gaulle lors de son passage au Québec en 1967. Le plus célèbre de ces portraits montre de Gaulle esquissant un demi-sourire. C’était la photo préférée de madame de Gaulle qui l’a choisie pour la couverture du livre que l’État français a consacré à son époux après sa mort.

Lors de son dernier passage à Montréal, nous avons fait cadeau à Elton John de tirages originaux son idole, Liberace. Et d’un livre sur Gaby. Elton John est un des dix plus importants collectionneurs de photos au monde. Il faut lire les commentaires de ce fin connaisseur sur l’œuvre de Gaby dans une lettre envoyée par la directrice de sa collection. Le livre et les photos se trouvent désormais dans la collecti0n personnelle d’Elton John à son domaine de Windsor, en Angleterre.

Pleuré aussi et surtout devant l’humanité des portraits de Gaby. Pour lui, les êtres humains, connus ou pas, n’étaient pas des objets de curiosité ou de convoitise, mais des âmes incarnées qu’il fallait saisir au vol.

Il ne photographiait que les gens qu’il aimait et cette anecdote en témoigne. Il s’était rendu à New York pour photographier le peintre surréaliste Salvador Dali. Quand ils se sont rencontrés à l’hôtel, Dali a dit du mal de Jean Cocteau – les deux se détestaient -. Or Cocteau était un ami de Gaby qui a remballé appareils et éclairages et est rentré à Montréal sans photographier Dali. Malgré tout l’argent – et le prestige – que des portraits de Dali lui auraient rapporté.

L’exposition présente justement une lettre manuscrite originale envoyée à Gaby par Cocteau dans laquelle il lui dit tout le bien qu’il pense de son œuvre, en des termes très poétiques. Lettre qui fera taire ces quelques petits mesquins parmi les critiques – vous vous connaissez- qui ont osé dire au cours des dernières années que Gaby n’était qu’un talent mineur. Oui, vous, qui par snobisme sans doute avez préféré encenser Yousuf Karsh d’Ottawa, l’autre grand portraitiste canadien. Il va sans dire que vous ignoriez que Karsh et Gaby se connaissaient bien et s’estimaient mutuellement. Jamais ils ne se seraient comparés. Sauf au niveau des tarifs: Gaby et Karsh étaient les deux portraitistes les plus chers au monde, collègues et concurrents.

Cette exposition saura enchanter tout le monde. Je vous le promets. Et c’est gratuit.

Dans le cahier Weekend du Journal de Montréal de samedi, Dominique Michel parle de Gaby qui l’a photographiée la première fois quand elle avait 20 ans. La photo est exposée à la Grande Bibliothèque. Avec des dizaines de photos d’acteurs, de peintres, de musiciens et d’écrivains québécois, Jean Duceppe. Gérard Poirier, Wilfrid Pelletier, Pauline Julien, Félix, Vigneault, Yves Thériault, Marie-Claire Blais, Alfred Pellan, Riopel et tant d’autres géants de notre culture.

Je sais que je vais aussi pleurer lundi soir à l’inauguration en regardant sa veuve, ma belle-maman, qui, à 87 ans verra l’homme de sa vie une fois de plus à l’honneur, avant de mourir.

L’an dernier, ma collègue Sophie Durocher a signé ce texte sur Gaby dans le Journal de Montréal. Et je l’en remercie.

Turcotte: justice différée, justice niée

- 12 septembre 2014

Tout le monde a son opinion sur la décision de libérer Guy Turcotte jusqu’à son deuxième procès. Légalement, il n’est plus coupable de rien, C’est comme si le premier procès n’avait jamais eu lieu. Il est à nouveau un «simple» accusé avec le droit constitutionnel à la présomption d’innonce.

Je sais, c’est difficile à avaler. Car il a déjà avoué avoir poignardé ses deux enfants. Nous sommes donc aux prises avec ce que j’appelle une fiction légale qui permet au système de justice de poursuivre son travail, malgré les erreurs techniques commises au premier procès par le juge. Cette fiction légale, c’est le prix à payer pour que Guy Turcotte soit jugé correctement cette fois.

Ce qui ne veut pas dire qu’il sera trouvé coupable. Ce sera au jury de décider.

Pas si simple

Dans ce dossier, je suis capable de voir et de comprendre tous les points de vue à la fois.

Le juge a raison quand il dit avoir appliqué les règles de droit et qu’elles doivent être respectées dans une société libre et démocratique.

Le frère d’Isabelle Gaston a raison quand il dit que Guy Turcotte aurait dû rester en prison car il n’a jamais fait de travail d’introspection que la gravité de son geste exige.

Le public a raison d’être indigné de savoir Guy Turcotte en liberté, même surveillée, pendant un an. Il a raison de demander «mais où est la justice ?»

Mon coeur me dit: «Enfermez-le pour toujours et jetez la clé dans le St-Laurent». Ma tête me rappelle de faire la différence entre la justice et la vengeance.

Le cas de Guy Turcotte est unique. Tant par l’horreur de son crime – poignarder ses propres enfants pour punir leur mère dépasse l’entendement – que par l’échec que fut le premier procès.

Ce qui est grave, plus grave encore à mes yeux que cette libération conditionnelle, c’est que la justice tarde à jouer son rôle fondamental, soit de juger et de punir les coupables, de dissuader ceux qui envisageraient de commettre le même crime et de rassurer le public que justice a été faite.

Cette histoire traîne depuis trop longtemps. Et tout ce qui traîne se salit.

Dire qu’il faudra attendre encore un an avant que ne débute le deuxième procès, soit six ans après le crime. La question de la libération de Guy Turcotte ne se serait jamais posée sur la justice était plus rapide.

J’ai souvent écrit sur la lenteur de la justice au Québec, à mon avis son pire défaut. Pire que les soit-disant«sentences bonbon». «Justice différée est justice niée», veut le dicton.

Toutes les semaines, des gens prennent le chemin des prisons québécoises après avoir été trouvés coupables de crimes graves. Mais personne n’en parle car il n’y a rien d’anormal à signaler. Ce n’est pas parce que la justice a trébuché sur le cas Turcotte, un cas hors norme, que l’ensemble du système ne fonctionne pas.

J’ai encore confiance dans notre système de justice. Ai-je le choix ? Je crois et croirai toujours que les règles de droit existent pour protéger la majorité des citoyens de l’arbitraire et de la tyrannie. Et non pas pour assouvir les désirs de vengeance, aussi légitimes soient-ils. Elles doivent être respectées.

Mais les juges doivent aussi tenir compte de la perte de confiance dans la justice à laquelle nous assistons. À tort ou a à raison, les citoyens font de moins en moins confiance à leurs institutions. Cela est très grave, surtout en matière de justice, le garde-fou de la société.

Plus grave que la magistrature ne semble le reconnaître. On pourrait parler d’une certaine déconnexion. Et aussi d’un certain mépris dans ce cas-ci pour les «petites gens» qui ne comprennent pas comment l’appareil fonctionne. Qu’ils comprennent ou non, qu’ils souhaitent ou non une justice plus expéditive, aujourd’hui, bien des gens font moins confiance à la justice québécoise qu’hier.

Pour ma part, j’aurais souhaité que Guy Turcotte reste incarcéré, pour cette raison.

 

L’universalité n’est pas universelle au Québec

- 11 septembre 2014

La rumeur se fait persistante: le gouvernement annoncerait une modulation des tarifs en CPE selon le revenu des parents. Philippe Couillard, qui s’est toujours montré favorable à cette idée, n’a rien confirmé. Je déteste commenter des rumeurs mais puisque les défenseurs du statu quo commencent déjà à construire leurs barricades idéologiques avec des 2 X 4 de demi-vérités, je plonge.

Même si je suis loin d’être convaincue que la modulation des tarifs selon le revenu est une bonne idée.

Ou que la garderie constitue dans tous les cas un meilleur milieu de vie pour les enfants d’âge préscolaire. Les milliards investis dans les services de garde ne font rien pour les parents qui choisissent de s’occuper eux-mêmes de leurs jeunes enfants, un choix de plus en plus dévalorisé. À en croire certains «experts», les CPE seraient toujours supérieurs au milieu familial parce qu’éducatifs.

Mais ça, c’est un autre débat.

Pas si simple

Politiquement, c’est vendeur de dire qu’un avocat qui gagne 150 000 $ par année, par exemple, ne devrait pas payer le même 7$ par jour qu’une mère chef de famille monoparentale dont le revenu dépasse à peine 30 000 $. On ne peut nier la portée symbolique et la charge émotionnelle de ce calcul, mais ce n’est pas tenir compte du fait que les revenus plus élevés paient impôts plus élevés. Le principe d’équité s’applique à tous, riches ou pauvres. Il faudra aussi s’entendre sur la définition de richesse et de pauvreté. Ici, nous sommes riches à 40 000$ l’an.

De plus, gérer une telle modulation n’est ni simple, ni économique.

1- On crée une nouvelle raison de mentir à l’impôt.

2- Cette méthode pourrait exiger qu’on donne accès aux fonctionnaires du ministère de la famille, et possiblement aux directions de CPE, aux déclarations de revenus des parents, pourtant confidentielles selon la loi. Si le gouvernement fait payer la différence au moment de soumettre la déclaration de revenus, cela va créer la perception qu’il s’agit d’une taxe. Une bien mauvaise chose pour des gens déjà surtaxés.

3- Combien coûterait l’appareil bureaucratique requis pour gérer le système ?

4- Un demi-million de Québécois sont des travailleurs autonomes dont les revenus fluctuent d’une année à l’autre. Un pigiste qui a déclaré des revenus de 60 000 $ en 2013 peut très bien se retrouver sans le sou en 2014 s’il perd des contrats. Or, le gouvernement ne peut se fier qu’au dernier rapport présenté et approuvé,soit celui de 2013, quand il «roulait sur l’or».

Les travailleurs autonomes qui reçoivent des prestations fiscales pour enfants connaissent trop bien le piège.

Les lobbys se font entendre

La volonté du gouvernement de faire le ménage dans les finances publiques est malheureusement perçue par plusieurs comme une attaque contre le modèle québécois, une menace au bien-être collectif.

Je dis malheureusement parce que d’autres pays, dont la Suède, encore plus à gauche que le Québec, ont fait cet exercice il y a 20 ans, main dans la main avec les syndicats et la société civile. Résultat ? La Suède a sauvé la sociale démocratie à laquelle elle tient et les finances de l’État affichent une excellente santé depuis.

Pour y arriver, il aura fallu marcher sur certains principes, dont celui de l’universalité. En Suède, les tarifs de garderie sont fixés selon les revenus des parents. Malgré des taux d’imposition parmi les plus élevés au monde.

Mais ici, nous privilégions le rapport de force, l’affrontement. Tout le monde veut protéger son carré de sable. Et quand on est en guerre, tous les coups sont permis.

Aujourd’hui, j’entendais à la radio deux personnes impliquées dans le dossier des CPE dénoncer avec force et vigueur la modulation des tarifs dans les CPE. Au nom du principe d’universalité, soit disant fondamental au Québec.

Or, c’est faux. L’universalité n’est pas universelle au Québec.

La preuve, les tarifs des CHSLD sont établis en fonction des revenus des utilisateurs.

La preuve, tous n’ont pas accès aux services de garde subventionnés.

Refuser la modulation parce que trop compliquée, trop coûteuse, trop envahissante et inéquitable pour les mieux-nantis, c’est du concret. Refuser la modulation au nom de l’idéologie, c’est la victoire du flou et du penser mou.