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La démocratie directe, une utopie ?

- 16 juillet 2012

Tout le monde connait la phrase de Winson Churchill: “La démocratie est le pire système politique, à l’exception de tous les autres.” Il parlait bien entendu de la démocratie parlementaire ou indirecte.

L’idée de la démocratie directe, où chaque citoyen vote personnellement pour chaque loi, où il n’y a pas de députés, de maires, de ministres, où le peuple administre lui-même la Justice, est redevenue à la mode. La démocratie parlementaire ou représentative apparaît désormais trop lente et inefficace pour un monde où tout va vite et tout change tout le temps.

C’est le système utilisé, préconisé et promu par la CLASSE.

Or, la majorité des penseurs politiques modernes classent toujours la démocratie directe dans l’épais dossier des utopies. L’économiste autrichien libéral Ludwig van Mises résume ma pensée sur la démocratie directe mieux que je ne pourrais le faire moi-même:

“Les majorités ont toujours raison simplement parce qu’elles ont le pouvoir d’écraser toute opposition ; la règle majoritaire est le pouvoir dictatorial du parti le plus nombreux, et la majorité au pouvoir n’est pas tenue de se modérer elle-même dans l’exercice de sa puissance ni dans la conduite des affaires publiques. Dès qu’une faction est parvenue à s’assurer l’appui de la majorité des citoyens et ainsi la disposition de la machine gouvernementale, elle est libre de refuser à la minorité ces mêmes droits démocratiques à l’aide desquels elle-même a précédemment mené sa lutte pour accéder à la suprématie. ”

Dans l’Histoire, aucune tentative de démocratie directe n’a jamais rendu un pays plus égalitaire.

Il n’y a qu’un seul pays au monde dont le système politique repose sur l’idée d’une démocratie directe, mais incomplète: La Suisse, le pays le plus conservateur en Occident.  Sans vouloir faire d’amalgame facile, on peut difficilement affirmer que la Suisse est un pays progressiste quand les femmes n’y ont obtenu le droit de vote qu’en 1971. Tous les référendums tenus sur cette question avant cette date s’étaient soldés par le refus de ce droit fondamental aux Suissesses. Même en démocratie directe, certains sont plus égaux que d’autres.

Il y a trois ans, toujours par référendum, les Suisses se sont opposés à la construction de minarets alors qu’il n’y avait que quatre dans tout le pays.

Certaines régions rurales mexicaines, comme le Chiapas révolutionnaire, appliqueraient la démocratie directe. Cela ne constitue pas une référence utile pour les Québécois.

Ne jamais oublier que si nous avions la démocratie directe au Canada, la peine de mort serait probablement en vigueur.

Autres exemples de démocratie directe ? Mouamar Khadafi se faisait appeler Guide de la révolution et non pas Président parce qu’il avait instauré, en 1977, une démocratie directe en Libye. Ce qui n’a nullement empêché que s’installe une dictature tortionnaire.

Autres grands moments dans l’Histoire de la démocratie directe ? La Commune, épisode sanglant de la Révolution française, en 1871. Les Soviétiques  de 1917 à 1921, pendant la guerre civile, une période d’une inouïe violence. L’Espagne entre 1936 et 1938, une diversion qui, selon certains historiens, aurait  nui à l’organisation de la résistance contre Franco. Mai 68 en France.

Ma préférée ? Pendant la révolution iranienne en 1979.

La démocratie semi-directe

La démocratie semi directe, plus réaliste, connait plus de succès. Il y a des élus mais le peuple peut se prononcer par référendum, comme en Suisse, dans des assemblées populaires ou communautaires, comme aux États-Unis, et par droit de destitution des élus, ce qui existe en Colombie britannique depuis 1995.

Plusieurs états américains sont dirigés ainsi: Des états de la Nouvelle-Angleterre tiennent des town hall meetings, ou les citoyens sont appelés à voter une fois par année. Nombre d’états permettent aussi la destitution en cours de mandat (le recall). En 2011, 150 élections de recall ont été tenues aux E.U.

Et il y a le cas de la Californie. On se rappellera de la Proposition 13, une campagne référendaire populaire menée en 1978 pour réduire le taux de taxation des Californiens. Les lobbies anti taxation, dont des grandes entreprises, ont mené une campagne très efficace, plus démagogique que moins, et la Proposition est devenue un nouvel article de la Constitution de l’état. Et ouvert la voie à l’élection des Républicains de Ronald Reagan à la Maison Blanche.

Le gouverneur a dû appliquer des coupures drastiques. La Californie a fermé des écoles, mis 2 500 enseignants à pied, fermé des bibliothèques, réduit les soins de santé aux pauvres, réduit ses investissements en énergie et annulé des programmes de prêts et bourses pour les étudiants. Par contre, il s’est construit plus de prisons, un dossier populiste populaire avec la majorité.

Dépendant de notre couleur politique, la Proposition 13 a été un vif succès ou une catastrophe. La démocratie directe n’est pas une autoroute qui mène sans faute au paradis “tous pareils, tous heureux”, imaginé par une certaine gauche.

Albert Camus a écrit: “La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité.” La gauche des années 60 était beaucoup plus préoccupée par les minorités que la majorité.

Le choix de l’extrême gauche

La démocratie directe est le système de choix des anarchistes et des communistes libertaires. Selon eux, et elles seul ce système prévoit une liberté politique totale. Mais pas une liberté individuelle totale.

Pour implanter la démocratie directe dans un pays aussi peuplé et aussi vaste que le nôtre, il faudrait rassembler les citoyens en comités de 10 000, 50 000, 100 000 ou 500 000 personnes.  On ne peut pas discuter à 8 millions d’un projet de loi pour la réfection de l’échangeur Turcot… Il faut ensuite imposer la participation et le vote. Ce qui brime le droit fondamental de libre association.

Et que se passe-t-il si la minorité perdante trouve la décision majoritaire injuste ou discriminatoire ? La démocratie directe théorique permet l’utilisation de la désobéissance civile dans ces cas-là.

Sade et Robespierre étaient de fervents défenseurs de la démocratie directe. Alors que Kant et de Tocqueville s’en méfiaient comme la peste.

Plusieurs croient aussi que la démocratie directe transformerait la fonction publique en oligarchie. On l’imagine facilement.  À ce chapitre, Raymond Aron est éloquent: “Plus grande est la surface de la société couverte par l’État, moins celui-ci a des chances d’être démocratique.”

Qui sont les groupes qui militent aujourd’hui pour la démocratie directe dans le monde ? On note les anarcho-syndicalistes, les communistes libertaires et les syndicats de combat ou révolutionnaires. Trois adresses où logent Québec Solidaire et la CLASSE.

C’est à James Madison, 4e président des États-Unis et celui qu’on appelle le père de la Constitution et de la Charte des droits et libertés, dont il a été le principal auteur, qu’on doit cette phrase célèbre qui décrit le mieux la démocratie directe: “La tyrannie de la majorité.”

Un beau rêve que la démocratie par le peuple, pour le peuple. Les Grecs de l’Antiquité l’ont pratiquée mais sans le scrutin universel auxquels ils ne croyaient pas. Dans sa conception utopique de l’Homme, Rousseau en a rêvé. La politologue allemande du 20e siècle Hannah Arendt percevait la démocratie directe comme étant le seul système politique qui pouvait mener au bonheur et à la liberté véritables.

Un bémol cependant: Pour que fonctionne son système pyramidal d’une effrayante complexité, elle affirmait: “L’être humain doit placer les affaires publiques avant ses affaires personnelles.” Autrement dit, chaque citoyen devient un député, tout le temps.

Dans ma boule de cristal politique, je ne vois pas un grand avenir pour ce système dans notre société individualiste post moderne. Aucun avenir,  en fait.

J’imagine mal les Québécois vivre dans un perpétuel référendum. Ou pire, être forcés d’assister à d’interminables congrès hebdomadaires comme ceux de la CLASSE. Et d’avoir à lire des textes de lois dans leur lit tous les soirs…

Demain: La démocratie participative.