J’avoue avoir quand même tiqué un peu quand j’ai lu que : « Les Québécois consomment de plus en plus des vins qualitatifs et de moins en moins de vins entre 9 $ et 12 $. Ils poussent de plus en plus la barre de 20 $, même en semaine », disait la SAQ.
La société d’État réagissait au reportage du collègue Jean-Luc Lavallée qui, dans l’édition du Journal de Montréal de dimanche dernier, révélait que le vin californien Ménage à Trois (18,95 $) était en première position des vins les plus vendus à la SAQ au cours de la dernière année.
Vrai qu’on paie de plus en plus cher pour acheter du vin. Mais ce n’est pas parce qu’on a le choix, c’est parce que les prix des vins à la SAQ augmentent sans cesse.
Pour la seule année 2011-2012, ceux-ci ont augmenté en moyenne de 3,06 %. Si on cumule les augmentations successives depuis 2007, on constate qu’ils ont progressé de 8,15 % en cinq ans.
D’ailleurs le Ménage à Trois, que je ne considère pas personnellement comme un « vin qualitatif » et qui est vendu 18,95 $ à la SAQ, coûte 17,95 $ en Ontario. Aux États-Unis, on le trouve généralement autour de 14 $, et souvent en spécial à moins de 10 $.
Et puis, le deuxième vin le plus vendu à la SAQ est le Merlot Grand Sud à 11,25 $. Suivi du Brouilly de Duboeuf il est vrai à 18,95 $ (mais à 16,95 en Ontario), puis du White Zinfandel de Gallo à 11,25 $ (8,95 $ en Ontario et régulièrement autour de 5 $ aux États-Unis).
Autrement dit, si le consommateur québécois pouvait faire ses achats en Ontario ou aux États-Unis, on constaterait vite que s’il paie plus cher pour ses vins, ce n’est pas parce qu’il est prêt à payer davantage, mais bien plutôt parce qu’ils sont tout simplement plus chers ici.
Si on ajoute à cela que les autres vins du Top 10 sont l’Apothic Red (16,25$), le Modello Masi (13,95$), et le Sauvignon Kim Crawford ( 20,05$), je ne vois pas personnellement de tendance lourde à payer plus cher pour avoir des vins plus qualitatifs (bien que, on s’entend, ce soit là des achats tout à fait respectables).
Maintenant, pour ce qui est des vins entre 9 $ et 12 $, s’il est vrai que les consommateurs en achètent moins, c’est tout simplement qu’il y en a de moins en moins à la SAQ. La SAQ qui, de toute façon, si on se fie à ce que certains agents promotionnels nous racontent, essaie de limiter plus ou moins explicitement l’introduction de produits dans cette gamme de prix.
Je remarque, par ailleurs, en tout cas c’est mon impression, que sur les opérations de vente ponctuelles de la SAQ, comme dans celle du dernier Courrier Vinicole avec les vins australiens, ou même sur les vins de la section Nouvel Arrivage du magazine Cellier, l’écart entre la qualité et les prix demandés se creuse de plus en plus fréquemment.
Difficile à justifier?

Le magazine Cellier de l'été
J’ai déjà commenté sur ce blogue le rapport qualité-prix des vins australiens, mais en ce qui concerne les vins du Nouvel Arrivage de Cellier (le premier lot a été mis en vente aujourd’hui même), les bons rapports qualité-prix ne sont pas légion non plus (j’en ferai bientôt une sélection, d’ailleurs).
Il y a là des rosés vendus autour de 25 $ dont le prix me semble difficilement justifiable, en regard de la qualité, toujours.
Et puis, j’avoue avoir beaucoup de difficultés à comprendre qu’un petit chardonnay argentin comme on en trouve dans ce Nouvel Arrivage, qui est un vin correct mais sans plus, se vende aussi cher que, disons, le Bourgogne Chardonnay Jurassique de Jean-Marc Brocard ?
Surtout quand on sait que le prix d’un hectare de vigne en Bourgogne est d’environ 150,000 $, soit, grosso modo, dix fois le prix d’un hectare de vignes à Mendoza.
Sans parler du salaire minimum en France qui est de 12 $, soit plus de 4 fois le salaire minimum en Argentine.
Je reprends ma question : comment se justifie un tel prix ?
Et j’aurais pu ici vous tenir un discours semblable, toujours à propos des vins du Nouvel Arrivage de Cellier, sur des pinots noirs chiliens de Patagonie à 58 $ et 99,50 $, un Carmenère à 119 $ (un peu « bretté » en plus, quant à moi), et quelques autres chiliens à 111,00 $ et à 163,25 $ ? On prend les amateurs pour des débiles, ou quoi ?
Quand je pense que Denis Dubourdieu disait que faire un grand vin à Bordeaux (je répète, à Bordeaux, pas en Patagonie, et un grand vin je précise) coûtait 5 euros ! Bon, c’était il y a quelques années et peut-être était-il un peu chiche.
Mais l’École nationale des ingénieurs des travaux agricoles de France, dans un livre intitulé Références Vigne (Édition Lavoisier), a poussé l’exercice plus loin en établissant dans le détail les coûts de production de quatre crus de France.
Rapidement, le Dom Pérignon 2000 revenait à entre 17 et 22 euros ; Pétrus 2005 coûtait 30 euros et le Musigny Grand Cru 2006 de Georges Roumier 30 euros également.
Et on nous arrive avec un carmenère from nowhere du Chili à 119 $ ?
Cou’donc, est-on en train de nous refaire le coup des « prix départ-chai » gonflés ? On jase là. Peut-être faudrait-il remettre un homme là-dessus ? En flashback, je me suis revu en Uruguay, lors de ce voyage de presse effectué il y a quelques années et qui devait aboutir à ce fameux scandale des prix que la SAQ avait essayé de trafiquer à la hausse.
Les vignerons que l’on rencontrait sur place ne comprenaient pas pourquoi des acheteurs de la SAQ leur demandaient de vendre leurs vins plus cher, alors que partout, dans le monde, les marchés leur demandaient de les baisser.
La SAQ nous assure maintenant qu’elle essaie toujours d’avoir le meilleur prix possible, mais on a l’impression que ce n’est pas le consommateur qui en profite, bien au contraire, mais la SAQ elle-même.
Moi, ce qui me déprime là-dedans, c’est qu’on s’attendrait normalement à ce que la SAQ, en tant que société d’État exerçant un monopole, agisse plutôt en bon père de famille avec les consommateurs de vin que nous sommes. Qu’elle essaie à tout le moins de nous en donner pour notre argent, non pas de nous faire les poches. L’impression que j’en ai, mais je ne sais pas ce que vous en pensez, c’est qu’au contraire, la SAQ essaie toujours de nous en passer une petite vite.
Je comprends, on comprend tous qu’année après année, le gouvernement en demande toujours plus à la SAQ. On lui fixe des objectifs de rendement tellement élevés que la SAQ, dirait-on, ne sait plus à quel saint se vouer pour les atteindre.
Ce scandale des prix à la hausse, qui est arrivé il y a quelques années, n’est peut-être pas étranger à la soif de plus en plus grande de notre bon gouvernement, soif que la SAQ essaie comme elle peut d’étancher. L’affaire Suckling, à côté de ça, n’est qu’une petite éclaboussure, bien sûr, mais elle s’inscrit tout de même dans cette logique de pousser la vente toujours plus loin. Même si, en même temps, on nous dit que la modération a bien meilleur goût.
Et vous voulez mon avis ? Je vous le donne quand même : on verra encore sans doute, dans l’avenir, d’autres dérives de la part de la SAQ. Précisément parce qu’elle essaie par tous les moyens d’atteindre des objectifs qui ne sont peut-être pas toujours raisonnables. Après tout, il y a une limite à ce qu’une vache peut donner comme lait.
À moins qu’à la lueur d’un éventuel prochain conflit étudiant, ceux-ci en profitent pour réclamer aussi le gel du prix des vins. C’tune blague, là.

Le vignoble de Mendoza, au pied des Andes