Je vous avertis: le billet qui suit pourrait donner l’impression que je suis blasé par mon travail (à temps très partiel) de chroniqueur vins. Or, il n’en est rien.
Il s’agit plutôt d’une simple réflexion que je partage avec vous, après avoir lu tous ces textes de mes collègues d’ici et d’ailleurs sur la notation des vins que nous critiquons du haut de nos différentes tribunes. Jacques Benoit en a parlé ici. Puis mon ami Raisin Patrick Désy ici . J’imagine que d’autres encore ont ajouté leur grain de sel au débat. À l’origine de toute cette affaire, il semble y avoir une volonté d’uniformiser les systèmes de notation parmi la confrérie des chroniqueurs vins (je sais que la SAQ aime BEAUCOUP les notes qui, paraît-il, seraient appréciées des clients de ses succursales).
J’ai commencé par réagir à cette petite tempête dans un verre de vin, un peu plus tôt cette semaine, en commentant sur Facebook. J’écrivais ceci à Patrick Désy:
Moi, j’ai changé de «système de notation» quatre ou cinq fois. Chaque fois parce que je me sentais obligé d’en avoir un pour faire comme les autres. J’ai utilisé les 5 étoiles pour faire comme Phaneuf, les 1/2 étoiles pour faire comme je-ne-sais-plus-qui, les étoiles (avec demies) côte-à-côte avec les dollar$ pour faire comme Jacques Benoît, Aubry et cie. J’ai essayé un système visuel avec des bouteilles et même avec des raisins qui sautaient de joie ou faisaient la baboune… Bref, aujourd’hui, même si j’écris beaucoup moins sur les vins, je suis d’avis qu’il n’y a que les mots pour exprimer clairement l’émotion ressentie par le vin.
Je bois du vin avec plaisir depuis près de 25 ans et j’en déguste professionnellement depuis 18 ans maintenant. Je vais vous l’avouer bien candidement: jamais, je ne me suis senti tout à fait honnête en donnant une note à un vin. Comme je le disais plus haut, j’ai essayé à peu près tous les systèmes pour tenter de me débarrasser de ce sentiment de culpabilité, cette étrange impression de jouer à un jeu dont les règles ne sont pas claires. Le système que j’ai le plus aimé, c’est celui des «humeurs » de raisins. J’avais demandé à mon fils, habile dessinateur, de me gribouiller des « Méchants Raisins » avec six expressions très distinctes: un raisin fâché, un raisin qui fait la baboune (NDLR pour les amis français: faire la baboune, c’est faire la moue…), un raisin indifférent, un raisin souriant, un raisin très souriant avec le pouce en l’air et un raisin sautant de joie les bras en l’air… En fait, j’adore encore ce système que j’utilise encore parfois, mais que j’oublie aussi parfois, par pure paresse…
Pour ceux qui ne les ont jamais vus, mes raisins, les voici.:

D’abord, le croquis original de mon Picasso.

Le raisin dégoûté

Le raisin pas content

Le raisin indifférent

Le raisin un peu content

Le raisin content

Le raisin fou de joie
J’aime ce système, parce qu’il vise à exprimer une émotion. Le vin, à mon avis, sert surtout à susciter des émotions. Un grand vin peut nous émouvoir, mais un petit vin vraiment sympathique, qui se marie à merveille avec le plat qui l’accompagne peut nous réjouir presque de la même manière. C’est pour ça que je n’ai jamais noté dans l’absolu. En tout respect pour mes collègues, je trouve que noter dans l’absolu n’aide en rien les lecteurs qu’on cherche à guider. Car un vin de 88 points peut être très bon dans un contexte et nul dans un autre. C’est d’ailleurs le problème avec TOUS les systèmes de notation. On cherche à codifer la qualité des vins dégustés comme si on évaluait leur teneur en sucres résiduels ou leur taux d’acidité. Le sucre et l’acidité, ce sont des faits, tout comme l’alcool, le pH, etc. On peut les quantifier avec précision, scientifiquement. Mais la QUALITÉ d’un vin, son potentiel de création de bonheur, ça, ça se noterait sur 10, 20 ou 100 ? Pffff…
Certains diront: « Oui, mais tes raisins, tu en a six: on peut donc conclure que tu notes sur 5, de 0 à 5. Tu te trouves aussi à quantifier. » C’est vrai. Mais au moins, les expressions se rapprochent plus des mots que les chiffres. Et puis, noter sur 20, quand un vin nul se mérite 10, on explique ça comment ? Ça revient aussi à noter sur 10, non ? Et noter sur 100, quand un vin nul se mérite 75, ça revient à noter sur 25… Etc, etc, etc.
Il n’y a pas de système parfait. Il n’y en aura jamais. Mais cessons de nous faire croire toutes sortes d’histoires: « at the end of the day », comme disent nos amis anglos, ce que nos lecteurs veulent savoir, c’est si le vin est bon, s’il vaut la peine d’être acheté. Ensuite, ils se feront bien leur propre opinion. Que ce conseil prenne la forme d’un 92 points, d’un 17 sur 20, d’un quatre étoiles, d’un raisin avec le pouce en l’air ou d’un simple: «achetez-en, c’est bon», au fond, on s’en fout.