La notation des vins: un exercice imparfait!

- 20 novembre 2012

Ça fait un moment que je veux vous parler du système de notation que j’utilise. Pour différentes raisons (surtout un manque de temps), je repousse.  Il aura fallu une sortie de mon collègue et ami Jacques Benoît du « journal d’en face » pour que je me décide enfin à le faire.

 

Dans sa chronique du 25 octobre dernier, sans me nommer, le journaliste répond à l’un de mes courriels dans lequel je lui demande de m’expliquer comment il peut attribuer 17,5/20 au Château de Nages Cuvée Joseph Torrès Costières de Nîmes 2009 (20,85$ – 567115), ainsi que 17,2/20 au Chablis 2009 la sereine La Chablisienne (21,10$, 565598).

 

Puisqu’il attribue ses notes dans l’absolu (par opposition à une notre relative, donc par catégorie spécifique), je lui demande comment il traitera les grandes pointures du Rhône que sont Châteauneuf-du-Pape, Hermitage et Côte-Rôtie? Et là, je ne parle pas des super cuvées comme Rayas, Réserve des Célestins, Hommage à Jacques Perrin ou les parcellaires Pavillon, Méal, Ermite, Greffieux de Chapoutier ou les LaLaLa* de Guigal. Même chose avec le chablis village : que fait-on avec les premiers et les grands crus du même domaine? Plus problématique encore, quoi faire avec les crus des meilleurs producteurs comme Raveneau ou Dauvissat? On donne 20 points d’entrée de jeu?

 

Samedi dernier, à nouveau, M. Benoît donnait un ronflant 17,7/20 à un second vin de Bordeaux, le La Croix de Carbonnieux Pessac-Léognan 2009 (33,25$ – 11792445). On se dit alors que le premier vin, le Château Carbonnieux, un très bon cru, mais loin de faire partie du peloton de tête de la commune, vaudra au moins un point de plus, donc rien de moins que… 18,7/20! Pape-Clément 2009 vaudra alors quoi, 19,7/20? Rendu à Mission-Haut-Brion 2009 et Haut-Brion 2009, il reste plus de marge : il faudra défoncer l’échelle!

 

Autrement dit, à ces niveaux, on parle de grand vin, voire de vin mythique. L’ennui, c’est que n’est pas grand vin qui le veut. Ce sont des exceptions, la plupart des vins commercialisés au Québec étant le plus souvent bons, très bons, voire excellents.

 

Comprenez-moi bien, j’ai énormément de respect pour les producteurs de Costière-de-Nîmes. Là n’est pas la question. Sauf qu’il  m’est difficile de croire que même les meilleures cuvées puissent aspirer à des notes aussi élevées. C’est une question d’origine et de terroir, tout simplement. Les vins de cette région ont été et sont encore historiquement moins qualitatifs que ceux produits en Hermitage. C’est un constat empirique indiscutable. Ce n’est pas plus compliqué.

 

 

INTERPRÉTER L’ÉCHELLE DE 20 POINTS

 

Attribuer une note n’est pas simple. En fait, à mes yeux, une note prise seule n’a pas de sens si elle n’est pas accompagnée d’un commentaire. Ce sont les mots qui permettent de comprendre et de mettre en perspective la note attribuée. Cela permet, par exemple, de dire qu’un petit vin à 14 points vaut le détour alors qu’il vaut mieux laisser sur la tablette un cru classé avec le même pointage.

 

Les commentaires permettent également de situer le contexte dans lequel le vin a été dégusté, ce qui peut jouer sur la note finale. On aura, par exemple, plus de chances de se « tromper » lors d’un « marathon » de dégustation où l’on passe en revue une quarantaine de vins en trois heures que si l’on déguste trois ou quatre vins dans une soirée sur plusieurs heures. Les mots servent à circonscrire ces éléments « extérieurs » au vin.

 

Pour que vous puissiez vous y retrouver un peu, je vous présente  l’échelle de notation que j’utilise depuis bientôt 15 ans. Elle est, vous vous en doutez, sur 20 points. C’est inspiré du système de notation scolaire français que j’ai fréquenté lorsque j’étais étudiant. L’interprétation des niveaux s’inspire quant à elle des normes utilisées par un groupe chevronné de dégustateurs toulousains In Vino Veritas . C’est aussi l’échelle qu’utilise Michel Therrien, co-gestionnaire du forum québécois La-Paulée-en-ligne et vieil ami de dégustation. Il fait partie des grands dégustateurs que j’ai rencontrés dans ma jeune vie d’amateur. J’ai donc pu confronter plus d’une fois mes notes avec lui afin d’ajuster au mieux cet exercice pour le moins périlleux.

 

À nouveau, j’effectue la notation en valeur absolue, et non en valeur relative par rapport à une catégorie spécifique. Elle prend en compte uniquement les critères qualitatifs intrinsèques au vin. Donc, pas de critères reliés au prix, à la réputation, l’origine ou, encore, le millésime. Il faut voir ce barème d’abord et avant tout comme un outil qui permet de mieux saisir le vin devant soi. Je vous invite donc à l’utiliser lors de vos propres dégustations.

 

L’échelle compte 10 niveaux :

 

 

NIVEAUX INFÉRIEURS

 

NIVEAU 1

Inférieur à 10,5/20

Vin à éviter pour son manque de goût et/ou sa saveur désagréable et/ou son défaut. On s’en sert comme substitut au Drano pour déboucher les conduites d’égout.

 

NIVEAU 2

11-11,5/20

Vin sans intérêt. Il présente des défauts toutefois non rédhibitoires (amertume, alcool, tanins secs, acidité, manque de fruit). Vin très simple et très court. On commande une bière à la place.

 

NIVEAU 3

12-12,5/20

Vin moyen. Il souffre encore de quelques défauts, mais mineurs. Vin simple et court offrant un soupçon d’intérêt. On en prend un verre, et encore.

 

NIVEAU 4

13-14,5/20

Assez bon vin. C’est sans défauts, plaisant, de qualité tout à fait correcte, techniquement irréprochable. Le genre de vin que l’on boit sans se poser de questions et qui reste agréable. Lorsque vendu à petit prix, il peut devenir une bonne affaire.

 

 

NIVEAUX SUPÉRIEURS

 

NIVEAU 5

15-15,5/20

Bon vin. C’est équilibré, mais ça manque encore un peu de caractère, de volume et de complexité. Certains peuvent se bonifier avec le temps. Le vin qu’on voudra racheter.

 

NIVEAU 6

16-16,5/20

On passe aux choses plus sérieuses. Très bon vin.  L’équilibre, le caractère, le volume et la complexité sont présents à des degrés divers. Il possède habituellement les attributs nécessaires pour se bonifier avec le temps.

 

NIVEAU 7

17-17,5/20

On joue dans la cour des grands, mais on n’y est pas encore. Excellent vin. Du caractère, de la complexité, de l’équilibre, avec du volume en plus. Il lui manque parfois de la profondeur pour aspirer au prochain niveau. Des vins qui ne sont pas légion, mais que l’on retrouve généralement avec une assez bonne facilité.

 

NIVEAU 8

18 -18,5/20

Ça y est! Grand vin! Un caractère affirmé, souvent unique. Une belle complexité, un grand volume, une race de classe et un équilibre parfait. Il y a de l’émotion dans le verre.

 

NIVEAU 9

19-19,5/20

Vin exceptionnel. Très peu de vins peuvent aspirer à un tel stade. On parle de vin vieux et parfait qui a confirmé (ou transcendé) ses potentialités, ou d’un vin jeune ou moyennement âgé, parfait, dont les qualités de base et le caractère paraissent extraordinaires. Vin d’émotions, mais aussi de réflexion qui permet de d’ajouter des balises à notre compréhension du vin.

 

NIVEAU 10

20/20

Mythique. Vin à son apogée, unique, admirable, légendaire, historique qui procure une émotion rare de plénitude. On compte généralement ce genre d’expérience sur les doigts d’une, voire deux mains. C’est l’expérience ultime. On verse une larme après chaque gorgée, ou presque.

 

 

Une note comportant deux chiffres (ex. 15-16) indique que le vin se situait à ce moment entre deux niveaux que je n’ai pu départager.

 

L’ajout d’une flèche –> après la note (ex. 15 –>16) indique que le vin devrait pouvoir atteindre le prochain niveau.

 

La différence d’un demi-point à l’intérieur d’un niveau indique que je lui ai trouvé un petit quelque chose de plus ce jour-là.  Attribuer des quarts ou des vingtièmes de points est à mon sens inutilement compliqué. Il faudra donc demander à Jacques Benoît d’expliquer la différence entre 17, 17,2, 17,5, 17,8. Sauf que rendu à ce niveau, aussi bien passer à l’échelle de 100 points (qui est plutôt une échelle sur 40 points, mais ça, c’est une autre histoire).

 

Revenons à notre Costière-de-Nîmes du début. Quand j’ai dégusté le JT du Château de Nage 2009, j’y ai trouvé certes un bon vin, voire un très bon. C’est parfumé à souhait, charmeur, avec une belle intensité du fruit. La bouche est impeccable, fraîche et charnue à la fois, les tanins sont de qualité et on peut dire que la finale, bien qu’un poil puissante, est de bonne longueur. Est-ce que c’est pour autant complexe? Est-ce que les parfums se sont développés au fur et à mesure que la bouteille s’est bue. Est-ce que la bouche transcendait la somme de ses parties, bien que chacune de bonne qualité? La réponse est… non! Sans complexité, on ne peut prétendre à être excellent, encore moins grand. Pour moi, c’est un vin qui mérite tout au plus 16 points. Ce qui est très bien et qui, si l’on tient compte du prix, constitue une bonne affaire.

 

 

CONVERSION DES ÉTOILES

 

Maintenant, j’utilise parfois l’échelle de cinq étoiles avec des demies pour faire le lien entre chaque palier. C’est une échelle plus grossière et plus facile. Elle a l’avantage d’être simple tout en préservant une bonne interprétation de la qualité. Je la trouve utile dans les conditions où il y a plusieurs vins à déguster en un temps relativement court.

 

Pour les besoins de la chose, voici la conversion vers l’échelle à vingt points. Encore là, c’est purement mathématique. Ce n’est donc pas parfait. J’ai du mal, par exemple, à me faire à l’idée que *** ½ soit 17 points et ainsi de suite jusqu’à 20. Personnellement, je vois plus **** comme 17 points et 18-19 points comme **** ½, mais les chiffres sont les chiffres. Il faudra s’y faire!

 

20 = *****

19 = ****½

18 = ****

17 = ***½

16 = ***

15 = **½

14 = **

13 = *½

12 = *

11 = ½

10 = 0 ou non noté ou défectueux.

 

En conclusion, aucun système n’est parfait. Certains sont plus à l’aise sur 10 points, d’autres avec 100 points, des étoiles ou des petits raisins qui boudent ou sont heureux. L’important, c’est d’être à l’aise avec les barèmes que l’on s’impose et, surtout, d’être conséquent. Comme ça, le lecteur s’y retrouvera!

 

* La Mouline, La Landonne, La Turque.

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2 commentaires

  1. Roch Beauparlant dit :

    Et si on déposait nos stylos pour une fois, ces armes fourbies — et parfois fourbues — du critique, et buvait tout simplement ensemble?…

  2. Pascal dit :

    Parker avait en son temps enfoncé l’échelle, comme vous le dites. Donc bon vin = 17,7/20, Grand Cru = 95 (100 si fabriqué par un copain). Ah, désolé, lui, c’était sur 100. Mais finalement, Bob notait sur 50, et vous, sur 10.
    En effet, dans le système scolaire français, les notes vont de 0 à 20, et à partir de 10, c’est bon, alors que chez vous, l’immonde bibine est à 10.
    Personnellement, je suis dubitatif vis-à-vis des notations. Je comprends que le consommateur, qui a peur de se faire son opinion, s’en remet à un connaisseur, lui abandonnant tout son jugement. Pourtant, rien de plus subjectif que le vin, perçu différemment selon les personnes, et même pour une même personne selon les circonstances et l’humeur du jour.
    A l’école, les notes sanctionnent la maîtrise d’un certain nombre de connaissances, ou de certaines capacités. De plus, elle ne sont attribuées que par un professeur, personne maîtrisant lesdites connaissances et donc habilitée à donner des notes.
    En matière de vin, comment le critique peut-il juger le travail du vigneron, pourtant le plus compétent des deux ? Quant à noter le plaisir, je me demande encore comment cela est possible. Note t-on Bach, Mozart, De Vinci, Dali, Hugo, Shakespeare ? Mozart est un génie mais sa musique m’ennuie : quelle note pourrais-je oser lui donner ?
    Cela dit, le critique est obligé de donner des notes, car le consommateur/lecteur le lui demande. L’exercice est difficile, et vraiment sujet à… critiques.

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