
Pierre Trudel
« La politique est l’art du possible »
On attribue à l’homme politique français Léon Gambetta (1838-1882) le dicton « La politique est l’art du possible ». Entre les élections, les gouvernements nous expliquent combien le « possible » constitue la limite de ce qu’ils peuvent faire. En campagne électorale, tout paraît possible! Suivant un calendrier minutieusement préparé, les candidats effeuillent leurs projets et engagements. Mais on entend rarement des explications élaborées sur le « comment ». Comment, par quelles mesures concrètes vont-ils mettre en œuvre ce qu’ils promettent? Dans une société comme la nôtre, tous conviennent d’améliorer l’accès aux soins de santé, aux médecins de famille, aux emplois, aux études universitaires, aux logements. Mais il y a plusieurs manières d’arriver à mettre en place les mesures qui produiront ces résultats tant souhaités. Mais cela relève du « possible ».
Par exemple, vendredi dernier, un prétendant au poste de ministre de la santé promettait que si sa formation politique est portée au pouvoir, chaque québécois aura un médecin de famille. Les médecins auront des infirmières pour les assister, des accès aux plateaux d’examens et même aux spécialistes. Plusieurs demeurent sceptiques. C’est qu’on attend qu’on nous explique comment. Comment, par quelles mesures concrètes va-t-on arriver à la situation promise? On nous parle de décisions « courageuses » mais sans trop expliquer lesquelles. Toutes les décisions politiques sont courageuses non? Mais pourquoi ne pas expliciter les mesures « courageuses » « concrètes » qui sauront mener aux résultats promis?
On peut voir une illustration de ce travers dans ce folklore consistant à désigner les « enjeux » de la campagne. L’on sonde le public sur les « enjeux » supposément les plus importants. De tels sondages reflètent les perceptions des gens au sujet de l’importance relative des enjeux. Le tout est platement résumé en quelques mots-clés : « la santé », « l’économie », « l’environnement », « l’éducation »…. Comme si un gouvernement pouvait être construit sur des pareilles simplifications. Tous savent qu’une fois l’élection passée, le gouvernement doit agir (ou donner l’impression qu’il agit) à l’égard de l’ensemble des enjeux de politique publique. On a beau s’écrier que la santé est une priorité, cela ne fait pas s’évaporer la nécessité de réparer les viaducs, de désamianter les écoles ou de promouvoir l’avancement du savoir.
Les candidats cherchent à dire aux électeurs ce qu’ils croient que ceux-ci souhaitent entendre. Comment expliquer autrement que rarement les candidats annoncent en campagne électorale qu’ils vont couper les dépenses de tel ou tel programme? On les entend encore moins désigner les ministères ou organismes appelés à disparaître ou à connaître d’importantes réductions lorsqu’ils seront au pouvoir. Pourtant, une fois élus, les gouvernements appliquent des mesures qu’ils n’auraient jamais osé évoquer lors de la campagne électorale. Quelques mois après sa réélection majoritaire, le gouvernement Harper annonçait son intention de revoir le régime de sécurité de la vieillesse. Il n’avait pourtant jamais été question de cela lors de la campagne électorale quelques semaines plus tôt. En campagne électorale, le « possible » n’a pas beaucoup de place : il ne fait pas rêver.
Il paraît en effet plus facile de proclamer ce qu’on va faire que de se risquer à donner des détails sur la façon dont on entend s’y prendre. Car c’est dans la façon de faire les choses que l’on risque de se heurter à la réalité. Dans le concret du quotidien, il y a de ces détails en apparence anodins ou bien que l’on ne veut pas voir qui compliquent la mise en œuvre des « engagements » . Il y a des contraintes, des acquis, des limites qu’il est difficile de déplacer. Il faut contourner, compromettre, reporter ou renoncer. On rencontre vite les confins de ce qui s’avère être possible!
Certes, les électeurs savent faires des déductions : un parti qui promet de hausser les dépenses en santé et réduire les impôts va forcément couper dans l’éducation…. ou ailleurs… Lorsqu’on nous assure que le tout se fera à coût « nul », on doit extrapoler sur les réallocations de ressources qui seront faites. Mais quand entend-on de la part des candidats des « annonces » sur ce qu’on va couper ou réallouer lors des campagnes électorales?
Les véritables enjeux d’une élection résident dans les façons de concevoir et d’administrer les affaires de la collectivité. Cela renvoie aux valeurs fondamentales qui sont envisagées de différentes façons selon les familles politiques. Mais de cela il est difficile de débattre : les valeurs et les options fondamentales ne se formatent pas dans une ligne quotidienne « d’engagements » supposément « concrets »…. Alors on engage à voter sur des rêves!
À tout prendre, nous n’aimons pas que les candidats nous expliquent comment ils vont faire afin de mettre en œuvre leur programme. Lors des élections, nous ne voulons pas entendre que « la politique est l’art du possible ». On préfère que les candidats nous fassent rêver à ce monde meilleur qu’ils nous proposent. Lorsque l’on vote, on choisit les rêves qui nous passionnent le plus. Après tout, le même Léon Gambetta a aussi dit un jour que « L’avenir n’est interdit à personne». C’est après qu’on nous expliquera les limites du possible!
Pierre Trudel, professeur, Centre de recherche en droit public, Faculté de droit, Université de Montréal, titulaire de la Chaire L.R. Wilson sur le droit des technologies de l’information et du commerce électronique, directeur du Centre d’études sur les médias. L’auteur s’exprime ici à titre de citoyen.
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Régulièrement, à l’invitation du Journal, nous publierons dans ce blogue le billet d’un citoyen connu.
Le thème choisi: Mes élections.
Les invités ont carte blanche quant au choix des mots.
Nous tenons toutefois à vous rappeler que le Journal n’endosse ni ne prend position sur les opinions ou sujets exprimés dans ce billet.